Affiche (11x17) · Tract

Je sais qui a attaqué l’institut Mila.

Et il me semble que toi aussi tu le sais.

Vers minuit moins quart le mardi 15 septembre, l’institut Mila à Montréal a été attaqué. Une boîte qui se vante de son IA « éthique », qui nous explique que son mandat est de développer une intelligence artificielle sécuritaire dans l’intérêt public, afin de traiter la santé, l’environnement et le changement climatique, afin de faire avancer la science ouverte et la collaboration.

Éthique.

Étonnant ce qu’un mot peut faire. On place le mot « éthique » devant la machine et voilà, on peut faire semblant que ses produits n’appartiendront qu’au monde bienveillant de la recherche. Destinés à l’industrie de la mort, ils prennent toutefois l’allure de quelque chose d’admirable, de nécessaire, d’inévitable, et le prix à payer devient presque invisible.

Mais il faut toujours le payer, ce prix, ici ou ailleurs.

Peut-être que c’était toi, la travailleuse de la tech que l’on oblige à coder avec l’IA en te disant que tu seras plus efficace et performant, qu’elle permettra de réduire ta charge de travail, mais là, tu finis par travailler plus que jamais.

Ou bien peut-être que c’était toi, l’enseignant qui ne supporte pas de lire un autre rapport sur 1984 généré par l’IA. Ou toi, l’élève qui refuse d’utiliser l’agent.

Tu vis tout près du centre de données proposé, n’est-ce pas? Ou bien de celui qui vient d’être construit? Impossible de dormir avec le bourdonnement et l’éclairage qui ne s’éteint jamais.

Et si c’était toi, le parent à qui on a promis que l’écran allait éduquer ton enfant, le distraire, le protéger, le faire taire? Maintenant, tu n’arrives plus à le faire lever les yeux de l’écran le temps d’une conversation à l’heure de souper.

On m’a dit que ChatGPT était ton thérapeute, mais peut-être que tu ne veux pas l’avouer. C’est pas ta faute, je connais des gens qui lui parlent plus qu’à toutes leurs connaissances réunies. Et si c’était toi? Si finalement tu t’es emportée contre l’isolement engendré par cette boucle de rétroaction? Ou si t’en avais marre de voir un autre ami aller de mal en pire.

Aurait-il été toi, résidente de Saint-Michel-des-Saints où la nappe phréatique a déjà été empoisonnée par les fouilles préliminaires de la mine. Mais le graphite, c’est écologique! C’est pour la transition. Les batteries, les centres de données et les mines à ciel ouvert sont tous durables, tu sais. Quelqu’un a décidé que sacrifier l’eau au nom de l’avenir n’était pas un prix trop fort à payer.

Ça doit être toi, la Palestinienne dont la maison a été détruite et la famille massacrée après avoir été identifiée par Lavender, une IA qui ne sait que produire des cibles, à l’infini. Des cibles mal définies qu’on localise grâce à un logiciel de modélisation en 3D formé scrupuleusement, mais à leur insu, par des millions de personnes qui chassaient des Pokémon avec la caméra de leur cellulaire.

N’aurait-il pas aussi été toi, mon voisin? Tu as écouté les reportages sur les caméras IA, les lecteurs automatisés de plaques d’immatriculation, Ring et tous ces petits yeux que l’on nomme la sûreté. N’as-tu vraiment rien à cacher? J’ai vu tes messages sur Facebook et Reddit où tu rêves de détruire des caméras.

Et si c’était toi, chère flâneuse, harcelée et victimisée par la STM. Mais cette IA est de chez nous! Soyons fiers de la startup, de la petite entreprise! Nous aimons toutes et tous flâner, mais seuls certains ont le luxe de le considérer comme un moment de détente, tandis que d’autres sont surveillés, détectés et incités à circuler.

C’était toi, non? Horrifié par la brutalité du SPVM envers des manifestants « pacifiques » et nos précieux journalistes? Ça ne se produit pas chez nous, évidemment. Une fois qu’on aura les caméras d’intervention, encore un angle de plus, tout sera réglé. Ou peut-être que c’était un de vous pour qui tout cela n’a rien de choquant, car vous vivez cette violence au quotidien.

Mais c’est ridicule! Ne peut-elle jamais être éthique? Quelques règlements feront l’affaire, non? Pas besoin de bénéfices pour cette initiative. Tu peux passer par là, prendre un croissant au café pendant que tu y es. Il n’y a rien à voir, rien à décider, rien à faire à part consommer les petits plaisirs qui nous sont offerts alors que l’essentiel se passe ailleurs, là où on ne peut pas le voir.

Sauf si tu l’as déjà vu. Sauf si tu l’as déjà ressenti. Sauf si, enfin, tu décides que le fait de voir et de ressentir suffit pour que tu te sentes responsable de ce que tu feras après. Quelqu’un à qui on a dit d’accepter encore une petite indignité reconnaît tout d’un coup que les machines autour de lui ont été faites par des gens et que, par conséquent, les gens peuvent les attaquer.

Et puis la fenêtre part en éclats.

Les conclusions préliminaires de l’enquête. Environ dix personnes, on nous dit. Plus de 20 vitres brisées. Les murs couverts de graffitis, un « NON » laconique. Et voilà. L’histoire a déjà été écrite. La victime, les auteurs, et tous les autres peuvent rentrer chez eux.

Sauf que, maintenant, je sais qui a attaqué Mila et je sais que toi, tu le sais aussi.

C’est pas que je connais leurs noms. C’est que je connais l’émotion. Parce que toi, tu l’as déjà ressentie toi aussi.

Bah, et si c’était toi?