
Soumission anonyme à MTL Contre-info
Avant de poursuivre sur la lancée des textes précédents entourant la stratégie des Robins des ruelles, j’aimerais nommer que c’est toujours nice de lire, d’assister ou de prendre part aux débats d’idées au sein de nos milieux. Qu’ils aient lieu lors de discussions de groupe un peu inconfortables, sur des plateformes publiques comme Montréal Contre-Info, ou en privé entre amix, ça témoigne d’un dynamisme entre nos groupes et nos idées et du rejet d’une certaine forme de dogmatisme. Mais ça implique d’être de bonne foi, de prendre au sérieux ce qu’on fait, et de prendre au sérieux les critiques qui en découlent. Ça exige de faire preuve de rigueur envers nos camarades, de tenir nos positions, ou au contraire de reconnaître quand on a tort. Ultimement, ça nous force à assumer la responsabilité de ce qui a bien ou moins bien fonctionné.
En ce qui me concerne, j’aime les textes provocateurs et les réactions/réflexions qu’ils déclenchent chez chacun⸱e. Mais la condescendance a ses limites. Se snobber les un⸱e⸱s les autres – en personne ou en ligne. Esquiver, étouffer ou ridiculiser les critiques confrontantes. Déformer ou instrumentaliser les propos d’autrui pour se donner raison. Ces manières de faire sont gênantes – aussi bien dans le sens de nuisibles qu’embarrassantes – et contribuent à entretenir des dynamiques de merde dans nos milieux. C’est surtout ça qu’on devrait « jeter dans les dumpsters de l’histoire ». Réservons les réponses cinglantes pour les grandes occasions…
Je suis un⸱e Robin⸱e des ruelles. J’ai vécu l’euphorie collective qui surgit quand on s’attaque en gang à une épicerie, et que les gardas ne peuvent rien faire. Ça ne m’empêche pas pour autant d’être en accord avec l’essentiel des critiques présentées dans le premier texte, lesquelles méritent qu’on y adresse une réponse honnête. Alors que le second texte semble parler au nom de tous les Robins (à croire que nous sommes un groupe défini et organisé), j’aimerais proposer un pas de côté et reconnaître avec humilité ce qui nous est reproché. S’il est difficile de savoir aujourd’hui si nos actions auront bel et bien eu pour effet d’augmenter « plus vite que prévu » la répression dans les épiceries, nous savions que c’était une possibilité. Nous l’avons évoqué, et nous avons tout de même décidé d’aller de l’avant, car nous y trouvions un sens plus grand. Loin d’espérer que « l’État change des lois pour baisser le coût de la vie », les Robins des ruelles sont assez explicites sur l’idée de ne pas reposer sur l’État ni sur le marché pour vivre et s’organiser, et d’essayer au contraire de gagner en autonomie de toutes sortes de manières.
Tel que mentionné dans le second texte, les Robins des ruelles n’ont rien révélé au grand jour. On se ment à nous-mêmes si on croit que le vol à l’étalage a un jour été invisible. La répression le tolère, tant que ça ne dérange pas trop. Mais le vol ne peut pas être une fin en soi. C’est possible de voler dans les épiceries tant qu’il y a des épiceries, c’est possible de dumpster tant qu’il y a des dumpsters. Si on dépend des marges du capitalisme pour exister, alors on contribue nécessairement à son maintien. Vivre sur les surplus ou les déchets de ce système ne m’intéresse pas. J’aspire à plus, et pas juste pour moi. Je veux renverser cet ordre des choses, le détruire, m’assurer qu’il ne puisse pas revenir.
En discutant récemment avec un⸱e ami⸱e, iel se rappelait d’un vieux conflit dans Hochelag’ : les groupes anti-gentrification vandalisaient des condos, ramenant plus de police sur certaines rues très fréquentées par des travailleuses du sexe du quartier. En d’autres mots, les actions politiques des un⸱e⸱s entraînaient davantage de répression pour d’autres. Si les groupes anti-gentrification avaient selon moi raison de ne pas arrêter de tagguer des condos, force est d’admettre qu’ils pouvaient s’entendre avec les camarades pour cibler d’autres rues, d’autres condos. De la même manière, nous pourrions cibler autre chose que les épiceries. Les entrepôts, les centres de distribution, les véhicules, les sièges sociaux, les maisons des patrons. La critique est valide, et il y a lieu de se coordonner avec d’autres. Aveuglé par la mauvaise foi, le second texte parle du premier comme d’un appel à la soumission, sans même prendre acte de l’appel à explorer d’autres moyens, peut-être plus subversifs et moins symboliques.
Par ailleurs, force est de constater qu’une attaque aux bureaux d’un PDG avec ses trois amix au milieu de la nuit résonne moins que les récentes auto-réductions des Robins des ruelles. Les épiceries sont des lieux que tout le monde fréquente, elles laissent place à des actions auxquelles il est plus facile de s’identifier, et donc de répéter. Ces actions ont été l’occasion d’inviter des amix, lesquel⸱le⸱s ont pu s’initier à ce genre de gestes et goûter au sentiment de liberté qu’ils générent. Ça nous a donné envie de recommencer, de défier la loi à nouveau, d’aller plus loin, de prendre plus de risques. Seul⸱e ou à deux, je vole moi aussi au quotidien. Mais c’est différent. Et je ne le fais pas pour les mêmes raisons. Les actions des Robins des ruelles ont participé à rendre politique un geste de tous les jours. Le but n’est évidemment pas « d’apprendre aux pauvres à voler », mais bien qu’on soit encore plus de pauvres à voler. De faire disparaître la honte entourant le fait d’être pauvre ou contraint⸱e de voler. Au contraire, il y a de quoi en tirer un certain sentiment d’accomplissement, et nous souhaitons contribuer à la contagion de ce sentiment.
Bref, loin de moi l’idée de mettre le couvercle sur la marmite, il y a derrière ces textes une vraie tension à naviguer collectivement, mais parlons de ça plutôt que de s’envoyer chier. C’est lassant autrement.


