
Soumission anonyme à MTL Contre-info
Un discours qui prend racine dans un affect lié aux manifestations s’est répandu en marge de nos milieux. On peut entendre « Les manifs ne m’intéressent pas en ce moment » ou encore « Les manifs nous limitent ».
La tendance de la gauche d’appeler d’emblée à une manif en réponse aux problèmes sociaux mérite d’être critiquée, mais ces critiques servent aujourd’hui à masquer une position tout à fait différente, selon laquelle aucune manif n’en vaut la peine. Je suis confiant·e qu’une approche aussi manichéenne envers toute une panoplie de possibilités tactiques est rarement utile pour développer une projectualité cohérente.
Je trouve facile de tomber dans une approche militaire face aux manifs combatives. Est-ce que les polices vont nous flanker? Est-ce que j’ai bien scouté le terrain? Aurons-nous une équipe de bannière renforcée? Toutes ces questions peuvent masquer le fait que la force primaire d’une manif est son aspect social. Croyons-nous en ce que nous faisons ensemble et en pourquoi nous le faisons? Est-ce notre combat? Sommes-nous déterminé·es à nous convaincre, ainsi qu’à convaincre les autres, que ce ne l’est pas? Avec qui serai-je capable de prendre des décisions? Avons-nous pris le temps de reconnaître nos peurs? Croyons-nous réellement que nous pouvons gagner? Les réponses à ces questions ont possiblement une plus grande influence sur la capacité d’une centaine de gens à outrepasser une vingtaine d’anti-émeutes.
Les critiques des manifs prennent la peine de différencier manifestations et émeutes. Évidemment on aime les émeutes. Mais iels ne précisent pas que dans notre contexte local, les émeutes éclatent le plus souvent à partir de manifs. Au lieu d’explorer les conditions selon lesquelles les manifestations virent en émeutes et comment les anarchistes pourraient faire en sorte qu’elles se produisent plus souvent, iels opposent les deux formes, une étant réformiste et l’autre étant radicale. Ainsi, iels ignorent le fait que les habiletés nécessaires à l’émeute se développent dans les manifs. Surtout dans notre contexte où on observe souvent des moments de casse et de confrontation avec la police. Communiquer efficacement dans une foule, évaluer précisément les menaces et les opportunités dans un environnement chaotique, garder son sang froid lors de batailles de rue et se disperser sécuritairement, tout cela s’avère beaucoup plus facile au moment crucial si vous vous êtes déjà entraîné·es dans des situations un peu moins exigeantes.
Ne le prenez pas personnel – je veux plus d’émeutes pour tout le monde – mais je soupçonne que plusieurs des camarades relativement nouvelleaux à des modes d’organisation combatifs chez qui les généralisations contre les manifs font écho n’ont jamais été dans une réelle émeute. Je parle d’une soirée où vous pouvez vous balader jusqu’à la bijouterie en plein centre-ville pour la piller, en allumant des feux sur votre passage, aucune police en vue, tout en sachant que trois autres groupes d’une centaine ou d’un millier de personnes sont aussi en train de foutre la pagaille ailleurs. Suis-je en train de m’accrocher à un résultat qui soit de l’ordre de l’exception dans le but de romantiser une manière de faire passée date? Une révolution sociale verra des exceptions du genre bondir dans la vie quotidienne de millions de personnes. Quelle combinaison d’efforts combatifs seront sur notre chemin d’ici-là? Seule la psychorigidité des plus dogmatiques répond d’avance et au singulier, ou encore en excluant de vastes spectres d’action autonome. Iels disent vouloir une révolution sociale.
J’ai récemment entendu un·e camarade dire qu’iel fut capable de recommencer à apprécier les manifs après avoir arrêté de les prendre trop au sérieux. Ce n’est peut-être pas possible pour tout le monde, mais je pense qu’il y a une part de sagesse derrière l’idée. Y’a-t-il quelque chose qui pourrait créer des affects plus positifs (joie, curiosité et envie d’exploration) au-delà des pratiques et croyances qu’on amène avec nous? Quand des camarades se réunissent afin de se préparer aux manifs, est-ce que ça pourrait plutôt être dans la vibe d’élaborer un gros prank sur les flics?
Certain·es argumentent que les manifs sont réformistes. En effet, même les marches combatives sont souvent organisées implicitement autour de demandes aux autorités. Que pourrait faire un groupe de compagnon·nes résolu·es dans de telles situations ? Pas grand chose, s’il n’a pas déjà pensé (par exemple) à comment distribuer un tract, peindre une bannière ou bien abandonner le MC et le camion de son au point de départ et partir en manif sauvage. La banalité de leur cause immédiate, on le sait, est la carte de visite des révoltes au cours de l’histoire.
Le poids des blessures physiques infligées par la police pèse sur certain·es camarades. Mais il est erroné d’en conclure que les anarchistes devraient se limiter à mener des attaques clandestines en petits groupes, car celles-ci comportent un risque différent, mais tout aussi grave. On peut respecter parfaitement la sécurité opérationnelle à chaque fois, jusqu’à ce qu’une série de petites erreurs nous envoie en prison pour des années. Dans notre contexte, comme beaucoup plus de gens participent de manière combative à des manifestations qu’à des actions clandestines percutantes, nous avons moins d’expérience face à ce risque et nous y pensons moins, mais cela ne le rend pas moins réel. Le coût psychique et physique de la prison, de l’État qui tente de nous couper de la communauté, signifie-t-il qu’on ne devrait pas mener d’attaques clandestines? Non, il s’agit plutôt de reconnaitre que la répression sous une forme ou une autre s’abat sur tous celleux qui choisissent de lutter de manière conséquente contre la domination, quelles que soient les tactiques, c’est pourquoi les anarchistes ont une longue histoire de préparation et de réponse à celle-ci par des pratiques de soin et de solidarité combative.
Lorsque l’attitude qui consiste à considérer le fait de distribuer le numéro d’une avocat·e lors d’une manifestation comme un supposé soutien au système judiciaire en vient à traiter avec le même mépris la capacité à nourrir les gens lors d’un blocage (les blocages aussi, il faut s’en passer), il est difficile de ne pas y voir un machisme à peine voilé. Cette dynamique nous affaiblit face à la répression, d’une part en rejetant le fait de donner aux gens un outil qui pourrait leur être d’une aide immédiate dans leurs interactions avec l’État, et d’une autre part en dévalorisant de manière générale ce qui constitue une part disproportionnée du travail de soutien aux prisonnier·ères et aux accusé·es.
Les groupes radicaux sont connus pour leur habitude de mépriser les autres. Bien qu’il avance des arguments plus nuancés que le discours général auquel il participe, le récent texte hors ligne « L’obsession de la manifestation » s’ouvre littéralement sur l’image de son ou ses auteur·ices intrépides regardant de haut depuis un sentier de montagne. La plupart du temps, je trouve qu’une attitude méprisante et condescendante envers les autres ne découle pas d’une relation confiante avec ses propres idées, ce qui constitue un point de départ important pour l’affinité.
Est-ce gênant de défendre (certaines) manifestations dans un contexte où la culture de la manif qui prend le plus de place semble perdre ses repères ? Un 15 mars qui n’ose plus se nommer « manifestation ». Un Premier mai qui n’ose plus se dire anticapitaliste. Si quelqu’un ose faire l’annonce sur le groupchat d’un autre événement la même journée que la Sainte Manif, on va bien rire d’elleux.
En tant qu’extrémistes prenant le parti d’un désordre contagieux balayant les certitudes et les rituels de l’autorité, nous nous mettons en position de faiblesse si nous oublions nos victoires plus vite que l’ennemi oublie ses défaites. Il y a à peine un peu plus d’un an, le 22 novembre 2024, quelques dizaines de militant·es seulement ont forcé plusieurs unités de la brigade anti-émeute du SPVM à battre en retraite dans une ruelle, avant d’attaquer le site d’un sommet international. Malgré la réaction excessive de nos milieux face à la campagne de représailles prévisible du SPVM au cours des mois suivants, les manifestations et la relation des anarchistes à celles-ci ne constituent pas un problème insoluble.
Certaines voies à suivre méritent d’être débattues. Comment donner différentes formes à l’effet de surprise? Où et quand est-il judicieux de frapper fort? Est-il possible de faire le pont entre certaines des significations plus larges que nous donnons à ces moments?
Notre conception de l’organisation autonome ne devrait pas tourner autour des manifestations. Si vous ne souhaitez personnellement pas consacrer votre énergie à une manifestation, c’est tout à fait correct. Mais si votre affirmation implicite derrière est que personne ne devrait jamais participer à des manifestations combatives, et que celle-ci ne résiste même pas aux contre-arguments du membre le plus occasionnel du club de lecture insu, vous devriez peut-être vous poser quelques questions. Il est malheureux le point auquel nous sommes enclins à élaborer des thèses politiques et stratégiques en fonction des limites de ce que nous nous sentons personnellement prêts et capables de faire. Dans un mouvement décentralisé qui valorise l’autonomie, les erreurs stratégiques sont normales. Le rejet en bloc des manifestations en tant que tactique en est une.


