Montréal Contre-information
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Fév 222021
 

Soumission anonyme à MTL Contre-info

« Allumons des feux guérisseurs pour nos morts. Mettons le feu à l’autorité et la domination pour qu’elles brulent avec autant d’éclat que le coeur immense de notre ami. Ne pardonnons jamais à ce monde qui nous l’a pris, et n’oublions jamais les façons dont il nous a touchés. Ai Ferri Corti. »
– Une carte distribuée aux funérailles de notre complice Vlad

Vlad aurait eu 26 ans aujourd’hui s’il était toujours avec nous. Pour ceux qui n’ont pas eu la chance de l’avoir connu, sache qu’il était fucking solide.

Dans un effort pour attiser les flames des ses contributions à nos luttes partagées, nous aimerions nous recentrer sur un texte que nous savons l’avoir profondément inspiré, initialement publié dans Avalanche: un journal de correspondance anarchiste.

Je coupe à travers le temps comme si avec un couteau. Nous trainons dans un parc, en regardant nos ami.e.s jouer au basketball. Vlad nous explique, intensément, l’impacte que ce texte de la Suède a eu sur lui, il joue avec ses pantalons, entre deux bouffés de cigarette. Son seul sourire en coin est nécessaire pour nous communiquer son importance dans notre contexte actuel.

Au fil des ans, nous vous invitons à contribuer à une tradition de mémoire combative – un cadeau de rébellion et de refus du tout les 22 février, pour vous-même et pour Vlad. Sans tomber dans le piège autoritaire des martyrs, nous pouvons amener la mémoire de nos morts à notre présent à travers l’attaque.

Tu es à nos côtés à chaque action contre l’autorité, mon ami.

Que le feu se propage

Septembre 2016 – Suède

Que le feu se propage est un texte écrit dans des circonstances importantes, concernant les troubles sociaux de la fin d’été au début de l’automne en Suède et au Danemark cette année (2016). Nous, les auteurs, sommes des compagnons ayant grandi et vécu la majeure partie de notre vie dans différents pays scandinaves mais nous n’étions pas présents là-bas quand les évènements sont survenus. Comme il a été montré dans le texte Tension sociale et intervention anarchiste en Suède paru dans Avalanche numéro 2, les tensions sociales en Scandinavie et surtout en Suède n’ont rien de nouveau. Et malheureusement, le manque d’initiative et même de capacité à analyser et à imaginer autre chose de nouveau chez de nombreux compagnons dans les pays nordiques n’a rien de nouveau non plus. Lorsque les incendies ont commencé à se propager une fois de plus dans les villes et les quartiers et même les pays, nous étions tous d’accord pour ne pas laisser passer ça sans la moindre tentative d’intervention anarchiste. Cette fois, la méthode d’attaque la plus couramment utilisée par les individus rebelles était d’embraser des voitures, ce qui en comparaison avec les émeutes et les attaques collectives des années précédentes est quelque chose de très facilement reproductible pour un petit groupe voire même pour un individu, ce qui offrait en soi une bonne opportunité pour réintroduire d’autres conditions et perspectives mais surtout l’imagination d’une autre manière de lutter que celle qui prédomine actuellement. La manière prédominante étant très humble et fort respectueuse de la société ; rude et intransigeante seulement lorsqu’elle est ratifiée par l’État. En définitive, mis à part une analyse lacunaire et une proposition, ce texte constitue une tentative pour répandre une autre imagination et d’autres idées – sur ce que ça signifie de combattre les autorités, de combattre cette société – qui dans leur absence flagrante ont conduit les compagnons dans un repli défaitiste ces dernières années. Nous avons décidé de traduire le texte original suédois et danois vers le Français, d’une part pour faire savoir aux compagnons internationaux que ce que UpprorsBladet a écrit en 2014 est une réalité toujours en cours en Scandinavie et d’autre part pour soumettre nos idées et nos manières d’intervenir au débat et à la critique d’autres compagnons proches de nos idées. À l’heure où s’écrit cette introduction, au début novembre 2016, le texte a été largement diffusé – de main en main aussi bien que par internet – mais avec l’arrivée de vents et de neiges plus froids, cette vague d’agitation sociale doit être considérée comme terminée ou du moins calmée. Toutefois, nous espérons que notre texte puisse susciter un autre état d’esprit et d’autres discussions pour la prochaine vague à venir.

***


Que le feu se propage – une analyse des incendies de voitures ces derniers mois en Suède et au Danemark et une proposition d’intervention

Ces derniers mois, quelque chose qui appartient à la vie quotidienne des banlieues suédoises s’est répandue comme une mauvaise herbe dans le jardin de la paix sociale et a pris la forme d’une révolte anonyme et apolitique. Le simple geste de mettre le feu à une voiture s’est laissé reproduire, précisément pour sa simplicité, dans des petites villes comme dans des plus grandes, des deux côtés du Öresund, dans des zones isolées au-tant que dans celles plus centrales, riches et bien intégrées. De tout : depuis des incidents isolés jusqu’à (ce qui a semblé être) des actions coordonnées dans toute la ville. De la part de la société, la réponse est venue de la police, des pompiers, des médias, des politiciens et autres experts inconnus, qui ont fait des déclarations et promis ou proposé une sérieuse quantité d’actions ; des actions qui ne servent pas seulement à mettre un terme aux incendies de voiture mais qui intensifient plus généralement la répression à l’encontre de ceux qui ne veulent pas se mettre au pas. Avec ce texte, nous aspirons à produire une modeste analyse, suivie d’une proposition plus résolue en vue d’une intervention dans ce conflit entre des individus anonymes et la société. Une intervention anarchiste sans aucune place pour la politique ou la négociation. De notre point de vue, tout ce que nous avons à perdre est le confort qui nous retient de brûler la première voiture.

La chronologie et le problème des médias

Il était difficile de se tenir au courant des évènements lorsqu’ils ont pris de l’ampleur. Dès qu’on essayait d’assembler une chronologie pour une meilleure vue d’ensemble, de nouveaux évènements s’étaient déroulés – du côté de la société comme du côté de ses antagonistes. Pour nous, il est clair que la meilleure source d’informations que nous avons et avons eu sont les comptes rendus des médias officiels, puisque les autres moyens de communication ont manqué. Donc avec les mots de certains compagnons en tête : « Les millions de mots et d’images qui remplissent les images et les papiers (toilette) ne sont pas un écho ni un reflet de la réalité, ils constituent une partie intégrante de la création de cette réalité, ils imposent des moeurs, des règles et des logiques qui permettent l’existence de l’État. » [1] ce n’est pas sans autocritique que nous utilisons cette information. Cette information a évidemment déjà été bien utile pour les politiciens et les bons citoyens, comme l’explique la citation ci-dessus. Donc même si elle sert nos ennemis, nous utiliserons cette informations avec l’intention de renverser ceux qui l’ont créée. Nous ne savons pas ce qui s’est passé dans la sphère des médias sociaux mais prenez pour acquis que ces soi-disant outils n’ont pas été employés pour analyser et propager ces actions avec l’intention d’étendre la situation en révolte sociale. Même si les médias avaient uniquement fait un battage publicitaire et du sensationnalisme autour de ces évènements, ce qui arrive prétendument tout le temps avec la même intensité [2], ça ne change rien au fait que ces actions – les incendies de voitures comme les nombreuses attaques contre les flics et autres uniformes – en elles-mêmes portent avec elles la révolte et la possibilité d’une révolte sociale. Il est donc difficile de faire la distinction entre ce qui provient de cette escalade spécifique et ce qui provient d’une tension sociale plus large et constante. On ne veut pas détourner ni trahir les actions de différents individus juste pour confirmer nos idées ; pour projeter notre désir d’une révolte étendue sur des individus et des actes qui ont leurs propres raisons, significations et volontés. C’est pourquoi, même s’il est difficile de ne pas tenir compte des évènements comme les attaques organisées contre des flics et d’autres officiels à Kronogården, Trollhättan, ou ceux qui ont eu lieux à Södertälje ou Örebro, on va s’en tenir aux incendies de voiture. En partie à cause de leur extension urbaine durant les derniers mois et en partie parce qu’ils impliquent une méthode très simple et reproductible pour attaquer la normalité. Durant les deux premières semaines d’août, les sites d’informations et les magazines étaient remplis de gros titres du genre : « 16 voitures ont étés incendiées en 5 heures », « Le Ministre de la Justice en a ‘sacrément marre’ des hooligans », « 20 voitures sont parties en fumées la nuit dernière », « Le gouvernement appelle à des peines plus lourdes pour les incendiaires de voitures », suivi par une redite quotidienne : « Davantage d’incendies de voiture la nuit dernière ». En lien avec ça, des experts en sociologuies, des pompiers, des flics et des gens dont la voiture avait brûlé ont été interviewés. Désespérés, les flics ont promis et ont effectivement intensifié leur présence dans les quartiers touchés – sans grands succès. À Ronneby cependant, les flics ont été un peu plus réalistes puisque l’inspecteur de police en service a fait la déclaration suivante : « Nous sommes à court d’officiers pour le moment, c’est la période des vacances et tout, donc je ne peux pas promettre de patrouilles supplémentaires dans la zone » en réaction à des voitures incendiées trois soirs de suite dans la petite ville. En réponse à ça, la municipalité a décidé d’engager des agents de sécurité pour patrouiller dans les rues à la place. Entre le 1er juillet et le 17 août cette année, les pompiers dans chaque ville ont signalé 134 incendies de voitures à Stockholm, 108 à Malmö et 43 à Göteborg. Pendant toute l’année 2016, jusqu’à la mi-août, 154 cas d’incendies de voitures ont été signalés rien qu’à Malmö, où dans de nombreux cas le signalement concernait plus d’un véhicule. Durant la première semaine d’août, il a été estimé que les incendies ont ravagés sept voitures par nuit dans la zone urbaine de Malmö. Le premier week-end d’août, une voiture de flic a été enflammée alors que la patrouille intervenait pour du tapage signalé dans un appartement. Avec Malmö pour épicentre, d’après la couverture médiatique, les incendies de voitures se sont propagés à plusieurs autres villes. Dans la nuit du 16 au 17 août, un incendie de voiture à Norrköping a entraîné la destruction complète de douze voitures et au moins sept autres ont été endommagées. Pendant ce temps-là, il y avait des signalements ininterrompus de voitures en feu dans de plus petites villes comme la susmentionnée Ronneby, mais aussi à Skara, Varberg et Borås ainsi que dans de plus grandes villes comme Stockholm, Linköping, Göteborg, Västerås et Södertälje. À la mi-août, les incendies de voiture se sont propagés au Danemark, où les voitures ont brûlé plusieurs nuits de suite. Dans la nuit du 20 août, dix voitures sont parties en fumée. Depuis ce moment-là, ça a continué avec plus ou moins d’intensité, dans différentes zones de la capitale danoise comme Christianshavn, Amager, Nørrebro, Valby et Vestegnen. Aux dires des médias, au moins 50 voitures ont été enflammées dans la région de Copenhaguen entre la mi-août et la mi-septembre. Les flics n’ont pas caché leur suspicion, redoutant que les incendies aient pu être inspirés par la situation en Suède et ont immédiatement lancé des investigations pour attraper les agitateurs et calmer la situation. Ils ont lancé des appels à témoin dans les médias et les flics ont passé en revue une quantité considérable de matériel vidéo issus des caméras CCTV de surveillance dans les zones touchées. Des photos et une description d’un suspect ont été rendues public et sur base de plusieurs tuyaux anonymes une personne a été arrêtée et emprisonnée le 24 août, soupçonnée d’avoir brûlé dix voitures et d’avoir tenté d’en brûler 23 autres. Ceci, cependant, n’a pas arrêté les incendies, qui ont continués dans différents endroits autour de la ville. De même, les sales aspirants-flics, les SSP (une coopération entre l’école, les services sociaux et les flics qui vise à surveiller et empêcher les enfants de commettre des crimes) ont intensifié leurs activités et renforcé leur nombre dans les rues de certains quartiers, afin d’éviter que la jeunesse ne soit mal inspirée par les incendies. Chaque nuit lors de la première semaine d’août, les flics de Malmö ont déployé un hélicoptère dans la chasse contre les incendiaires de voitures. Le 11 août, évidemment pas pour la première fois, l’hélicoptère a été visé par un rayon laser vert, ce qui a mené à l’arrestation de deux jeunes plus tard dans la nuit. Les flics les ont interrogés, dans l’espoir d’établir un lien avec les voitures brûlées mais les deux détenus ont été relâchés le matin suivant en laissant apparemment les flics sans aucunes pistes. Le 15 août, selon la presse, une personne de 21 ans a été arrêtée à un contrôle routier à Rosengård. Les flics ont prétendu que la voiture était remplie de bidons d’essence et d’un marteau brise-vitres. La personne a été relâchée le 18 août, étant donné qu’il n’y avait aucune base juridique pour son incarcération mais la suspicion demeurait. Le même jour, les flics ont présenté une nouvelle mesure à prendre dans leur lutte contre les incendies de voitures. Pour la première fois en Suède, des drones seraient utilisés par les flics, principalement pour traquer les incendiaires. Les drones vont guider les patrouilles renforcées à moto et les officiers en civil au sol. La proposition est venue de la NOA, les flics de la National Operative Unit, qui va aussi la mettre à exécution. Les équipements seront fournis par la SAAB (une compagnie dont la production pour les marchés militaires trouvera très probablement des usages dans le « civil », autres que juste les seuls drones pour chasser les incendiaires de voitures).

La réponse de la société

Pour mieux comprendre la situation dans son ensemble mais aussi pour voir où l’on peut trouver les possibilités d’étendre ces actes de révolte vers l’insurrection, nous voulons nous pencher sur le cirque que la société a lancé en réaction à ces troubles. De prime abord, c’est intéressant de voir comment les incendies de voitures continuent en silence, pendant que les médias, les politiciens, les flics, les experts de toutes sortes et les citoyens actifs rivalisent pour être le plus bruyant et condamner le plus sévèrement ces évènements. Dans le silence, les actions parlent pour elle-mêmes et si elles étaient laissées dans leur silence, tout ce qu’on entendrait serait le crépitement du feu, pas plus d’explication ne serait nécessaire. Mais le silence est dangereux et troublant pour l’ordre en place. Le meilleur remède contre le silence est bien sûr de faire du bruit, de parler et de distraire, de prendre en main le pouvoir de définition. En Suède ils ont parlé de problèmes d’intégration et de vandalisme, alors qu’au Danemark ils ont parlé initialement de pyromanie, autrement dit les incendies de voitures ont été considérés comme une maladie. Une hypothèse vite écartée lorsque le « suspect pyromane » a été détenu et alors que les voitures brûlées ont continué à se répandre. La discussion s’est ensuite orientée dans une direction plus semblable à celle de la Suède, avec l’attention portée sur les jeunes. Dans le premier cas, l’acte (d’incendier une voiture) est isolé et dit limité à la jeunesse pauvre issue de l’immigration, ce qui rend la tâche plus difficile à ceux qui ne rentrent pas dans ces catégories de s’identifier avec ces actions. Dans l’autre cas, l’acte est mis au rang des pathologies. Par exemple, si tu t’identifies avec ces actions, tu devrais t’estimer malade, un pyromane ; ce qui, avec le pouvoir de la honte sociale, provoque une distanciation chez la plupart des gens. Les mêmes actions, le même silence, confrontés à beaucoup de bruit de la part de la société. En Suède ces discussions ont eu le temps de se développer davantage qu’au Danemark et les politiciens au pouvoir ont proposé des peines plus dures, non seulement pour les incendiaires de voitures mais aussi pour faire d’une pierre deux coups contre l’ensemble de la catégorie sociale des jeunes. La proposition signifierait, une fois appliquée, que des tribunaux spéciaux seraient instaurés, que le port du bracelet électronique pourrait être imposé à des mineurs d’âge et que la surveillance liée aux mesures probatoires à l’encontre des jeunes seraient intensifiée. L’opposition politique appelle à augmenter les effectifs policiers et à retourner à l’ancienne organisation policière, récemment modifiée. Des sociologues mettent en garde contre les conséquences négatives de peines plus lourdes et proposent plutôt de renforcer la présence policière dans les rues, puisque c’était la prétendue raison de la désescalade lors d’une situation semblable en Suède il y a quelque dix ans. Tournoyant autour des carcasses pourries de ces discussions, ce sont les vautours silencieux. Eux qui avec leurs business profitent de l’incendie de voiture et avant tout du cirque sociétal qui l’entoure. Les drones de la SAAB ont déjà été mentionnés mais il y a aussi les compagnies d’assurance et de sécurité. Dans plusieurs articles de la Swedish Radio par exemple, ils informent le public que l’« assurance trafic » n’est pas suffisante pour couvrir les frais d’un incendie de voiture et que la voiture doit être au moins « assurée de moitié » pour couvrir les dommages. Il ne faut pas avoir étudié dans une école de commerce pour comprendre la valeur économique pour les compagnies d’assurance, dans un article aussi bien intentionné et informatif. Surtout lorsqu’il est suivi d’articles dans lesquels les porte-paroles de compagnies d’assurance rassurent sur le fait que l’assurance pour les personnes habitant les quartiers touchés ne seront pas plus élevés ni même différent que dans les quartiers moins affectés. À certains endroits comme Ronneby, où les flics ont laissé leur uniforme au placard et se détendent autre part, la municipalité a décidé d’engager une compagnie de sécurité afin d’avoir des agents de sécurité pour patrouiller les rues à la place.

En lien avec les émeutes ou les actions de masse comme celles d’Örebro et de Södertälj

Dans deux banlieues de Södertälj, deux nuits de suite, des jeunes ont construit des barricades enflammées et attaqués des bus pour attirer les flics chez eux. Quand les flics sont arrivés, ils les ont attaqué avec des pierres et des feux d’artifice. Une nuit, une pierre a brisée le pare-brise d’une voiture de police, envoyant un flics à l’hôpital avec un oeil abîmé. Dans le quartier d’Örebro, un nombre plus important d’individus masqués se sont rassemblés et mis en mouvement dans la zone. En mettant une laverie en feu, également pour attirer les flics, et puis en les accueillant avec des cocktails molotov, des pierres, des feux d’artifice et des des clubs golf. Des patrouilles de gardes supplémentaires issues de différentes compagnies sont appelées comme fantassins aux côtés de la cavalerie policière. Des compagnies de sécurité qui, au cours des dernières années de soi-disant « crise des réfugiés », ont connu une nouvelle ère d’abondance pour leur business. Des compagnies qui, enrichies par leur expérience de passage à tabac des personnes de couleur, continuent volontiers leur affaires – les flics ont remplacé le Département de la Migration en tant que force d’intervention, et les incendiaires de voiture ont remplacé les réfugiés en tant que cibles mouvantes. Ces vautours restent des vautours, aussi longtemps qu’ils peuvent travailler sans être perturbés, aussi longtemps qu’ils peuvent garder une distance entre eux et le coeur des évènements. Comme dans un écosystème, ils jouent un rôle important dans le maintient du système social et contribuent à étouffer la révolte qui menace. Dans la paix sociale, chaque rupture signifie une possibilité pour la révolte et l’insurrection ; la rupture en elle-même est souvent un acte conscient de rébellion, aussi limité soit-il à un unique individu et une unique situation. La rupture découvre les conflits qui autrement seraient recouverts par la paix sociale. Ce que nous choisissons d’avaler dans notre vie de tous les jours, en terme de soumission, est recraché et toutes les paroles qui disent qu’on vit dans le « moins mauvais des mondes », que « c’est comme ça, c’est tout ! », s’étiolent face à l’évident mécontentement de vivre la vie qu’on nous impose dans cette société. Une voiture cramée pourrait ne pas donner l’impression d’être le signal de départ pour une révolte sociale mais en même temps c’est exactement ce que ça pourrait être. Ce que ça pourrait devenir. Ça pourrait tout aussi bien être une attaque d’individus isolés contre la paix sociale, contre l’ordre social, puisque ça pourrait être le sabotage de la fonction d’un autre individu dans le maintient du même ordre. Nous voyons ceci comme des facteurs, indépendamment du fait qu’ils viennent avec une intention et un désir de révolte ou qu’ils adviennent par ennui, pour de l’argent ou pour une vengeance personnelle. La paix sociale, dans laquelle l’État revendique le droit exclusif de la médiation et du contrôle sur la population, est bel et bien attaquée lorsqu’une voiture est incendiée, avec ou sans l’intention des assaillant de renverser la société. Dans la normalité que nous sommes tous tenus de reproduire, il n’y a (toujours…) pas de place pour les voitures en feu. Encore moins pour les incendies de voiture sans raison claire et compréhensible qui se propagent presque librement sur de grandes distances et dans de nombreuses régions. Lorsqu’ils se propagent comme ça a été le cas durant ces derniers mois, il est impossible, même pour les gens au pouvoir, d’ignorer l’existence d’un conflit social. Au lieu de ça, ce qu’ils essayent de faire est d’isoler le conflit pour le restreindre à un petit groupe seulement de mécontents et d’indomptables – avec lequel la majorité, comme évoqué plus haut, devrait n’avoir rien en commun. Ça devient l’affaire de la police, des politiciens et des sociologues. Jouant son rôle de médiateur, l’État essaye de rendre l’affaire intelligible et gérable. Il essaye d’en faire une affaire et un conflit entre les autorités, avec ses fidèles spécialistes, et un groupe de « jeunes mal intégrés ». Ce qui n’est donc la réalité, à savoir des individus comme toi et moi en conflit avec la vie que nous sommes contraint de supporter dans ces circonstances.

De la révolte anonyme à l’insurrection apolitique

« Le crime est très difficile à investiguer. Nous ne voyons aucun profil et nous n’avons aucun suspect. Nous avons besoins de toute l’aide que nous pouvons avoir » – Lars Forstell, flic à Malmö. Les incendies de voitures qui balayent la Suède et le Danemark ne nous intéressent pas seulement parce qu’ils portent l’étincelle de la rébellion, mais aussi parce qu’ils nous offrent une autre manière de comprendre l’insurrection, parce que leur caractère apolitique nous laisse entendre une tactique différente. Les incendies de voiture sont une attaque incontrôlable contre la société parce qu’ils se répandent à travers tout le territoire que contrôle l’État et sans être focalisés sur une cible symbolique spécifique. Ils sont facile à reproduire partout et tout le temps, alors qu’il est impossible pour la police d’être partout en même temps. Les mouvements politiques ont l’idée fixe de vouloir rassembler un mouvement ou une certaine catégorie d’exploités face à un objectif symbolique dans l’espoir que si suffisamment de personnes sont rassemblées, le pouvoir sera contraint de changer. En réalité, ces méthodes sont faciles à contrôler pour l’État, parce que ce n’est pas si compliqué de rassembler les forces répressives à des endroits spécifiques à une date préétablie. Même des anarchistes qui critiquent vraiment cette perception de la lutte continuent de reproduire cette logique. Pourquoi tant de manifestations contre des cibles symboliques encerclées par la police lourdement équipée ? Pourquoi avoir toujours un temps de retard sur l’État et la police ? Les incendiaires de voitures montrent la voie d’une forme différente de conflit avec l’État. Permanente, incontrôlable, souple et destructrice. Là, c’est la police qui traîne derrière. Bien sûr, des incendies de voitures ne suffiront pas à renverser l’existant. Mais ils ouvrent, dans le contexte scandinave, une nouvelle façon de comprendre l’insurrection et donnent de l’inspiration pour des tactiques différentes dans nos luttes. Ils nous offrent un tremplin que l’on peut utiliser dans notre révolte individuelle pour faire le saut vers l’insurrection sociale, ce qui représente, il faut le dire, plus que tout ce que les mouvements politiques ont créé en Scandinavie depuis très longtemps. En parlant de mouvements politiques, la lutte autour de la maison en partie occupée Rigaer 94 au cours de la moitié de l’année dernière montre comment les incendies de voitures peuvent être employés comme méthode, mais aussi montrer leurs limites, ce qui peut être intéressant de considérer succinctement [3]. Dans la lutte autour de la Rigaer 94 c’était à notre avis le même facteur qui a causé la rapide et intense diffusion qui est aussi devenu la raison pour laquelle le conflit ne s’est pas étendu au-delà de la préoccupation des anarchistes et des autonomes. Ce facteur a limité la lutte à la maison et à la zone locale. En comparaison avec la Scandinavie, l’Allemagne est pleine d’autonomes et d’anarchistes dont beaucoup ont pris part suite à la promesse faite par des compagnons de causer 10 million d’euros de dégâts – certains parce qu’ils s’identifient avec la Rigaer et agissent en solidarité, d’autres parce qu’ils sont en permanence à la recherche de nouveaux évènements auxquels réagir, et en ont trouvé un là-dedans. Ce qui nous amène encore une fois à un conflit opposant un petit groupe d’individus facilement catégorisé (d’anarchistes et d’autonomes) contre l’État, avec le reste de la société en spectateurs et en commentateurs. Le conflit a donc tourné en rond autour d’une cible symbolique, ce qui a donné tout au moins une indication à l’État de l’endroit où envoyer ses forces répressives et lui a rendu la tâche plus facile à gérer et à prédire. La plupart des gens qui pourraient avoir un intérêt dans les incendies de voitures ou autrement dans la révolte contre la société ne voient pas la Rigaer comme un point de référence évident, pas plus que la sous-culture sur laquelle elle repose. Probablement encore moins lorsque les gens commencent à dire qu’ils sont politisés, ou qu’incendier des voitures est un acte politique. Tant que le point de départ sera une chose à laquelle seulement quelques-uns pourront se référer, alors il restera un duel entre ces quelques-uns et l’État.

Cette escalade qui a eu lieue en Suède et au Danemark va probablement s’éteindre à mesure que la répression avance et se durcit. Elle va probablement se rallumer dans quelques mois, ou dans un an ? Et puis s’éteindre à nouveau. À moins d’essayer de l’étendre et de la renforcer avec nos propres actes, idées et aspirations de liberté. Ce n’est ni garanti de réussir ni voué à l’échec. Une chose est sûre, aussi longtemps qu’on restera des spectateurs et des commentateurs passifs, l’existence qu’on méprise si profondément nous sera garantie. Si nous avons des critiques envers la manière dont certains ont agi durant l’escalade des voitures brûlées, alors agissons en accord avec nos idées et montrons de cette façon ce que nous proposons et ce que ça signifie en pratique. Particulièrement si nous souhaitons autre chose de la part des autres rebelles. Une voiture appartenant à un prolétaire a été cramée et ça t’as dérangé ? Qu’est-ce qui te retient d’aller au bureau de SAAB, chez une compagnie de sécurité ou d’assurance ? Si tu penses qu’une voiture de flics était trop peu, veille à ce que davantage partent en fumée. Ce n’est pas par une ténacité passive que nos idées pourront se propager et leurs conséquences se multiplier, mais par l’action et par l’honnêteté cohérente avec nous-mêmes. Si nous voulons réaliser nos idées et nos rêves, alors nous devons les prendre et nous prendre nous-mêmes au sérieux. En interrogeant les traditions de lutte qui ne nous ont pas rapproché de nos rêves, mais plutôt de la société. En cherchant de l’inspiration partout où la révolte s’exprime et pas seulement là où les gens suivent des manuels politiques. Si nous partageons des idées, ça veut dire une hostilité permanente contre cette société. Ça veut dire s’exposer à des situations sociales inconfortables. Ça veut dire des risques. Comme le risque de perdre les privilèges qui te sont accordés par l’ordre que tu affirmes mépriser. Ça veut dire embrasser et être embrassé par l’inconnu et toutes les peurs qui l’accompagnent. Ça veut dire avoir confiance en soi et en ses capacités à rencontrer ce qui nous attend au-delà de la rupture avec la normalité. C’est quoi au juste qui t’a empêché de brûler une voiture ou de dresser des barricades dans les rues et d’attaquer les flics quand ils arrivent ? Peu importe ta réponse, elle n’est pas un obstacle pour trouver ta propre façon d’agir dans ce conflit.

Dans l’Inconnu

Nous voulons la liberté, et de notre point de vue elle est incompatible avec cette société, bon, avec toute société qui prive l’individu de son pouvoir et de son auto-détermination. Ainsi, la destruction de cette société, avec ses mécanismes autoritaires intrinsèques, nous est indispensable pour pouvoir usurper ce que nous voulons. Étant donné que notre point de départ est l’éternel présent – ni acculé dans l’impasse d’un déterminisme marxiste ni consommé par un futur investissement capitaliste de notre énergie et de nos rêves – et que nous voulons vivre l’anarchie maintenant, pas demain ou dans un an, mais maintenant, nos fins sont étroitement entrelacés avec nos actions. En d’autres mots : dans l’anarchie nous ne voulons pas négocier avec des autorités de toutes sortes mais les attaquer et dans le pire des cas nous défendre contre elles. Alors pourquoi négocier avec elles maintenant ? Dans l’anarchie nous ne voulons pas nous organiser en masses et poursuivre les politiques. Alors pourquoi le ferions-nous maintenant ? Particulièrement depuis que l’histoire nous enseigne que ça sert la survie de la société plutôt que les individus en lutte… Nous voulons voir la révolte se propager sans leaders et sans lignes rigides et sclérosantes. Nous voulons propager nos révoltes et les voir devenir une insurrection ensemble avec d’autres individus assoiffés de liberté. Pour, dans la mesure du possible, pouvoir y parvenir, une extension du conflit qui nous attend est clairement nécessaire. Alors, comment une extension consciente de ce conflit peut-elle prendre forme ? Notre but n’est pas de pouvoir compter autant de membres que possible, dans une sorte d’organisation ou de mouvement, ni de mettre en avant quelques demandes en vue d’un changement ou d’être « suffisamment fort » pour pouvoir négocier avec ou pour le pouvoir. Nos objectifs sont, comme il a déjà été dit, aussi faciles qu’ils sont difficiles à réaliser – la liberté par la révolte contre ceux qui nous en privent. Donc ni le succès ni l’extension ne peuvent être mesurés par le nombre de participants à un soulèvement ou si les « gens normaux » sympathisent ou non avec nous, mais par la qualité de nos propres expériences, comment nos vies changent et où elles nous mènent. Si un million de personnes prennent la rue mais ne cherchent en substance qu’un nouveau leadership, un nouveau guide, c’est en tous points une défaite. Mais si au bon moment j’attaque le bon objet, publie le bon texte – où « bon » est un terme relatif, qui peut être soutenu par des analyses claires des situations – ou si je noue de nouvelles relations de camaraderies ou si je rencontre de nouveaux compagnons, de nouveaux complices, et qu’ainsi de nouvelles possibilités s’ouvrent à moi et à d’autres pour prolonger, approfondir, renforcer et élargir l’importance de la révolte individuelle et partagée, alors je peux parler d’une réussite – avec moi-même et mon environnement comme référence. Donc dans ce cas, la manière la plus évidente d’entrer dans le conflit est d’abord et avant tout de prendre la rue nous-mêmes. Car qui sommes-nous pour parler de tout ça, sans avoir nos propres complicités pratiques ? Mais afin d’élargir l’espace pour nous, pour nos idées et révoltes, nous devrions aussi identifier les plus actifs des agents de la contre-insurrection et des profiteurs de cette situation, de même que les transformer en cibles évidentes. Les flics sont déjà évidents dans leur rôle mais pas SAAB qui les fournit en drones et autres équipements, ni les compagnies d’assurances, les compagnies de sécurité et les politiciens qui utilisent la situation pour renforcer leur pouvoir. Selon la zone dans laquelle tu vis, à coup sûr tu as tes structures autoritaires locales à identifier et à combattre, que ce soit un groupe de salafiste, une équipe de racistes fachos, une milice de quartier ou des travailleurs sociaux amoureux de la démocratie. Ça peut valoir la peine de les garder à l’esprit, avant de leur tomber dessus dans le feu de l’action. Toutes les compagnies mentionnées possèdent des bureaux nationaux dans chaqune des plus grandes zones urbaines et elles ont, tout comme les politiciens, « des noms et des adresses ». Les désigner, les attaquer et expliquer avec nos propres mots pourquoi ça arrive c’est aussi rendre visibles les structures de la société et leur rapports avec notre existence de soumission. Ce qui pourrait contribuer à un caractère plus libertaire de la révolte. À peu près chaque ennemi que tu peux imaginer dans cette société dispose d’une voiture. Les nazis, les politiciens, les PDG, les flics, les juges, les matons, etc. La plupart ont une voiture et comme nous l’avons déjà dit : si le choix de quelqu’un pour une voiture à brûler t’as dérangé, il n’est pas difficile de reproduire cet acte de révolte avec un résultat qui enrichit ta vie. 

Ceci n’est que rester à la surface des choses, une esquisse des possibilités qui ont à l’évidence été négligées par des compagnons. Néanmoins, c’est ici que nous voyons la possibilité, pour nous-mêmes et pour ceux avec qui on envisage de partager nos idées, d’agir et d’étendre ce conflit. Nous avons écrit ce texte pour appeler à ce que la révolte et sa propre capacité à agir soient prisent sérieusement. L’insurrection et le paysage social sont remplis de contradictions et il n’y a pas de simple recette pour mener avec succès une lutte contre le monde autoritaire ; nous devons simplement essayer. Mais le premier pas doit être de réaliser qu’il y a déjà des rebelles qui ont embrasé la torche de la révolte, qui ont créé une tension sociale où nous pouvons trouver des milliers de manières d’agir si nous le voulons. Non pas en tant que leaders qui doivent montrer la voie de la véritable insurrection anarchiste, mais en tant que complices dans la destruction de l’existant, avec nos propres idées, objectifs et actions. Dans ce saut dans l’inconnu nous n’avons aucune garantie de défaite ni de réussite, mais nous avons au moins cette possibilité, qui aujourd’hui est impossible : un monde sans autorités ni dirigeants. …alors que le feu se propage !

« Nous détruirons en riant, nous mettrons le feu en riant… »

Quelques insurrectionnalistes

Notes :
[1] Le texte A few notes on media and repression publié sur solidariteit.noblogs.org le 23 août 2016.
[2] https://sverigesradio.se/sida/avsnitt/786141?programid=2795 (Dans cette émission de radio spécifique, les médias ont été critiqués pour avoir donné une fausse image, et que l’expansion urbaine des incendies de voitures avait été exagérée voire alimentée par les reportages médiatiques. Cette critique est à l’égale des véritables reportages basés sur des statistiques et remplie de contradictions.)
[3] Afin de ne pas perdre l’attention, nous remettons une analyse plus approfondie à un autre moment, mais il y a bien assez d’informations notamment sur contrainfo.espiv.net pour quiconque veut creuser la question