Mai 012016
 

J’écris cette réponse au texte A riot for every police murder (maintenant également en français sur le même site) et aux actions qui se sont déroulées dans les rues de soi-disant «Montréal» le lundi 11 avril 2016 à double titre de membre de Solidarité NABRO (Solidarité avec la Nation Anishinabe du bassin-versant de la rivière des Outaouais) et de Ni Québec, ni Canada : collectif anticolonialiste. Ma réponse, je l’assume complètement personnellement et personne d’autre que moi-même ne doit être tenu de défendre ce qui s’y dit. Je remercie les gens qui m’ont proposé des corrections, elle/il se reconnaîtront. J’avais choisi, comme d’autres, de ne pas répondre et de défendre le fait que des camarades aient choisi d’autres moyens de lutte à travers la manifestation du 11 avril et en même temps de dire que les Anishinabe avec lesquel.le.s nous avons organisé cette manifestation ne partageaient pas leur choix tactique, mais comme ce texte A riot for every police murder a choisi délibérément de se désolidariser des Anishinabe qui ont participé à l’organisation de la manifestation et de nous qui l’avons organisée avec eux/elles, il m’est paru davantage important d’intervenir pour clarifier certaines choses.

«De Montréal-Nord à Lac-Simon, la police assassine !» (un des slogans de la manifestation du lundi 11 avril 2016)

La police a toujours été, au même titre que l’armée, un des bras armés du processus colonial. Son rôle est de préserver l’ordre social dominant, d’imposer par la force l’existence du pouvoir étatique et du capitalisme en expansion, donc fondamentalement aussi de tout ce qui fait la colonisation. Elle est là pour réprimer tous ceux et toutes celles qui ne cadrent pas dans cet ordre et va jusqu’à assassiner pour préserver le monde tel qu’administré. C’est ainsi qu’elle n’a de cesse d’attaquer des Autochtones et d’autres gens racisé.e.s pour défendre le pouvoir colonial. La police et son monde sont donc à détruire.

Le mercredi 6 avril 2016, nous étions en tabarnac parce qu’une vie de plus venait d’être assassinée par la police. Il s’appelait Sandy Tarzan Michel, il était Anishinabe et vivait à Lac-Simon. En 2009, son frère Johnny Jr Michel-Dumont avait également été assassiné par la police.

Dès le jour suivant, des camarades ont entamé d’organiser une manifestation pour le lundi 11 avril 2016 que nous allions soutenir collectivement en tant que Solidarité NABRO. Depuis déjà quelques années, Solidarité NABRO est en relation de solidarité avec ANORW (Anishinabe Nation of the Ottawa River Watershed). Nous travaillons en étroite collaboration avec ANORW, qui est elle-même ancrée dans un large réseau de liens et de luttes dans plusieurs communautés anishinabe. C’est ensemble que nous avions entre autres organisé la marche à soi-disant «Ottawa» le dimanche 28 février dernier pour la défense des chutes et des îles Akikodjiwan, menacées par les projets coloniaux-capitalistes de la compagnie Zibi. (voir ici pour plus de détails)

En solidarité avec ANORW et la famille de Sandy Tarzan Michel, nous avons élaboré le plan de la manifestation du 11 avril. Des demandes nous ont été faites qui allaient dans le sens d’une manifestation pacifique. Dans le cadre d’une formation donnée par subMedia.tv ainsi qu’Épopée, en collaboration avec différentes autres organisations dont Solidarité NABRO, de jeunes Anishinabe avaient réalisé une vidéo qui invitait à ce rassemblement, notamment par la voix de Shannon Chief d’ANORW.

«Ce rassemblement vise à remémorer une jeune personne de notre nation. Il n’avait que 22 ans. À cet âge, nous le considérons comme un de nos jeunes toujours en apprentissage et en croissance. La communauté de Lac Simon vit un grand deuil et une grande tristesse en raison de cette brutalité policière. Nous désirons tenir ce rassemblement de manière pacifique pour que son esprit puisse passer au-delà, et pour nous souvenir de cette jeune âme qui nous a quittés trop tôt. Apportez vos chants, vos tambours, vos familles, vos enfants…» – Shannon Chief, Anishinabe Nation of the Ottawa River Watershed (dans ce vidéo).

Nous sommes plusieurs anarchistes dans Solidarité NABRO et dans notre entourage, et nous ne sommes pas habitué.e.s d’organiser des manifestations pacifiques, surtout pas quand nous sommes en câlisse, mais comme nous sommes en solidarité avec ANORW et dans ce contexte aussi avec la famille de Sandy Tarzan Michel, il nous apparaissait comme un devoir de solidarité que d’organiser notre manifestation dans le sens de leurs intentions, comme l’ouverture d’un espace pour leur prise de parole et l’affirmation de leur existence contre la négation de celle-ci, perpétuée par le génocide.

Nous sommes situés en tout temps sur le terrain d’une guerre sociale coloniale, patriarcale, capitaliste… qui sévit contre les populations les plus opprimées. Nous vivons dans un contexte génocidaire où les populations autochtones sont et ont été assassinées, décimées, violées, assimilées, disséminées… et les terres qu’ils/elles habitent occupées, volées, détruites… Les empires, qu’ils se nomment États-Unis, Canada, Québec…, sont en continuelle expansion. Comme l’ont dénoté plusieurs, cette expansion coloniale est un perpétuel écocide/génocide. Alors, certes il y a plusieurs raisons de vouloir tout détruire de ces empires.

Comme nos camarades qui ont décidé de lancer des roches sur les policiers et de détruire une minuscule partie de la propriété de la Sûreté du Québec et du ministère de la Sécurité publique lors de la manifestation du 11 avril, nous sommes plusieurs à sentir le besoin d’attaquer et de détruire le monde de la police, ce qui le soutient et ce qu’il soutient. Mais nous savons aussi que notre lutte anticoloniale ne peut se faire qu’en plaçant la volonté des premières concernées et des premiers concernés de l’avant, c’est-à-dire par la reprise du pouvoir par les communautés autochtones. Nous savons que la construction d’une lutte commune dans un cadre colonial ne peut se faire que dans le respect des manières de faire des Autochtones concerné.e.s, des Autochtones avec lesquel.le.s nous nous organisons, de celles et ceux avec qui notre travail est continu et nos liens de confiance et de complicité, en développement.

Dans le contexte de l’organisation de la manifestation du 11 avril, ça voulait dire lutter dans le respect des volontés exprimées par la famille de Sandy Tarzan Michel et celles d’ANORW. Ça voulait aussi dire ne pas mettre en danger inutilement nos camarades anishinabe, en commençant par les aîné.e.s et les enfants. Nous voulons nous enraciner dans une lutte en complicité avec les communautés, qui n’est pas une mode et qui n’est pas non plus l’histoire d’une émeute d’un soir. Il existe plein de circonstances et de lieux pour en découdre plus violemment avec le système capitaliste, colonial, patriarcal… l’espace ouvert par cette manifestation n’y était pas destiné. Dans ce cadre, la foule réunie pour cette manifestation à l’exception des émeutiers/émeutières du 11 avril n’y était absolument pas préparée et donc la soi-disant «émeute» ne pouvait qu’être de très courte durée, et comme disait certain.e.s camarades, les conditions d’une bataille de rue qui serait triomphale n’étaient absolument pas réunies.

”A few sporadic unorganized and improvised anarchists made mischiefs by throwing rocks and according to the police smoke gas as well.” (de l’article Monday April 11th: Protest in solidarity of Lac Simon Anishnabeg killed by local police d’Éric P- Thisdale, journaliste kanienkehaka)

Ça ne pouvait que finir par ce qui s’est passé, c’est-à-dire par un sauve-qui-peut très individualisé où les jeunes gens favorisés, dont ceux/celles qui ont essayé de tourner cette manifestation en émeute, étaient les plus enclin.e.s à pouvoir se sauver. ”By opening up space and time in the streets through attacking the police, people create the conditions to destroy other components of the material infrastructure of colonial society.” (A riot for every police murder) L’infrastructure coloniale à la fin de la soirée n’a pas bougé, les seuls remous qu’a laissé votre pseudo-émeute sont plus de divisions entre nous et nos camarades dans les communautés autochtones ainsi qu’à l’intérieur de celles-ci, ce qui est de nature à paralyser l’avancement de nos offensives contre le monde colonial, beaucoup plus qu’à chambranler celui-ci.

Le texte qui défend la volonté de tourner en émeute la manifestation du 11 avril qui n’y était pas destinée, A riot for every police murder, se sert d’un texte que j’ai personnellement beaucoup diffusé : Accomplices Not Allies : Abolishing the Ally Industrial Complex (en français sur Anti-dev)

Je m’en servirai donc pour continuer de leur répondre. Je vous conseille fortement par ailleurs de le lire, car c’est un texte dont la lecture approfondie ne peut que bénéficier à la lutte anticoloniale.

Les liens entre colons ou occupant.e.s qui se veulent allié.e.s et les peuples autochtones dans ce contexte de plus de 500 ans de colonisation dans ce que nous appelons les «Amériques» sont extrêmement fragiles. Notre existence même ici sur ces terres est une continuelle occupation. Nous nous sommes imposés ici par l’expansion coloniale des Empires. Cette conquête se poursuit encore aujourd’hui.

Les peuples autochtones ne forment pas un tout homogène appelé «autochtone» ou «Premières Nations». Différents peuples existent avec différentes cultures, différents modes d’être, différentes manières d’habiter les territoires, différentes façons de résister… Nos solidarités en ce sens ne peuvent qu’être plurielles. ”Accomplices listen with respect for the range of cultural practices and dynamics that exists within various Indigenous communities” (Accomplices Not Allies). Il est primordial donc d’être à l’écoute de celles et ceux avec lesquel.le.s nous agissons en solidarité, de bâtir des relations mutuelles et basées sur la confiance. «Accomplices are realized through mutual consent and build trust. They don’t just have our backs, they are at our side, or in their own spaces confronting and unsettling colonialism. As accomplices we are compelled to become accountable and responsible to each other, that is the nature of trust.» (Accomplices Not Allies)

La complicité part de ce contexte. Il ne saurait y avoir complicité sans lien profond avec des communautés autochtones avec lesquelles nous la développons.

Dans ce contexte, organiser la manifestation sur des bases mutuelles était absolument primordial, et c’est ce qui n’a pas été respecté par des soi-disant «complices» qui ont décidé d’une manière isolée, sans relation profonde avec les communautés concernées, de poser des gestes qui ont mis les gens en danger. Ils ont imposé des modes d’être et de résister que les communautés concernées n’avaient pas choisis, et qu’elles ressentent encore aujourd’hui comme de la trahison ou de l’irrespect.

Nos solidarités doivent tenir compte de la diversité des désirs et des intentions des personnes dans les communautés autochtones avec lesquelles nous sommes en alliance. Nous nous sommes imposés ici et ce n’est pas en continuant d’imposer ce que nous sommes que nous donnerons de la puissance au processus de décolonisation.

”Meaningful alliances aren’t imposed, they are consented upon. The self-proclaimed allies have no intention to abolish the entitlement that compelled them to impose their relationship upon those they claim to ally with.” (Accomplices Not Allies)

Certes, nous sommes plusieurs à penser et à vivre le fait que le travail d’un.e complice est d’attaquer les structures et les idées coloniales (”The work of an accomplice in anti-colonial struggle is to attack colonial structures & ideas”- Accomplices Not Allies), mais nous n’oublions pas que nous le faisons et le ferons ensemble. C’est aussi fondamentalement ce que complicité veut dire.

Il est vrai que les luttes autochtones combatives inspirantes sont légion : ”In so-called Canada, there is no shortage of combative anti-colonial resistance to take inspiration from; whether it be from the people who confronted police on the anishnabeg reserve last Wednesday, the struggles against ecological devastation in Elsipogtog and Lelu Island, the fight from the barricades over two decades ago during the ‘Oka Crisis’, or the continual war against colonialism that has been fought on many fronts since settlement began.” (A riot for every police murder) Mais les luttes se passent toujours dans le concret de communautés particulières qui se veulent en lutte contre le système colonial et cette lutte ne se fait pas que l’instant d’une émeute. Elle ne peut que s’opérer sur le moyen et le long terme, traverser différents épisodes, utiliser plusieurs tactiques…

Nous ne pouvons agir en complices que dans le concret des luttes que nous partageons réellement. L’énumération des luttes autochtones du présent et du passé est fortement inspirante, mais ces luttes sont toujours en contexte. Il n’y a pas d’abstraction générale de «la lutte autochtone» dont nous nous ferions complices. Nos relations s’inscrivent toujours dans les circonstances matérielles des luttes réelles et de leurs évolutions, avec la diversité des modes d’être et de lutter de chaque communauté en résistance.