Déc 092015
 

06d84e3a2b04ce1195d79bb393058d87Ce texte a été écrit au départ en tant que réflexion après avoir visité des amies pendant qu’elles étaient emprisonnées dans la ville de Mexico. Elles ont maintenant été relâché.es, mais les discussions que nous avions concernant la dignité et les réponses à la répression sont toujours pertinentes. J’espère que cela peut contribuer à des discussions continues à Montréal et ailleurs à propos de comment et quand des anarchistes interagissent avec la répression et le maintien de leur dignité.

“Face à un monde aussi exécrable, que ce soit ici ou dehors, la seule chose que t’as, c’est ta dignité. Quand tu la vends, peu importe si t’as bien encaissé, tu l’as vendue, ta dignité. A l’intérieur de toi, t’es déjà mort.”

– de Nordin Benallal
publié dans le journal anarchiste bruxellois Hors Service.

Je passe du temps avec mes amies dans la cour arrière de Santa Martha, une des prisons de la ville de Mexico, DF (District Fédéral). Nous buvons des cafés sucrés au lait and travaillons sur nos bronzages/coups de soleil, entouré.es de mères câlinant leurs enfants, de pique-niques, et de couples qui baisent. Mes ami.es sont ici faisant face à des charges reliées à une attaque sur un concessionnaire Nissan dans le DF, qui a eue lieu au début de janvier 2014. Il est probable qu’elles puissent rester ici pour un moment, mais au lieu de ressasser ça, nous passions notre temps à parler de tout et de rien, de nos coups d’foudre, des potins à la maison, et évidemment, d’anarchie.

Une conversation qui fait surface le plus fréquemment a été à propos de la dignité, et de ce que ça veut dire de la préserver dans plusieurs différents contextes. Nous parlons de comment n’importe quelle insubordination en prison, même de résister une fouille à nu, peut parfois se traduire par des coups et une relocation en cellule d’isolement. La plus petite résistance qui soit peut résulter en la perte des «privilège» qu’un.e prisonnièr.e peut avoir, tels les visites d’ami.es et de famille. Une accumulation des «mauvais comportements» peut se traduire par un emprisonnement à vie. Tous les jours, nos ami.es qui sont enfermé.es ici font des choix reliés au fait de paraître obéissant.es, ou de refuser la collaboration – mettant ainsi en danger leur santé émotionnelle et physique. Autant qu’à l’extérieur, certaines décisions sont prises en priorisant la dignité, et d’autres, le confort.

C’est au travers de ces conversations que j’ai réalisé que, bien que la dignité soit un mot dont nous prétendons avoir une compréhension générale, tout le monde a une définition différente et spécifique de ce qu’elle représente. Pour moi, la dignité est le processus d’être redevable à un sentiment interne d’amour-propre. En tant qu’anarchiste, c’est reconnaître que je mérite autonomie et liberté; et ce sont les démarches que j’entreprends pour assurer cette vérité.

Avec cette définition, toutes les fois où une autre personne influence comment je me perçois; toutes les fois où je n’ai pas complète autorité sur la manière dont je passe mes jours, je perds une part de dignité. Mais ce n’est pas aussi simple que ça – la dignité n’est pas seulement perdue, elle est échangée. C’est la monnaie du pouvoir, et elle est échangée à gauche et à droite contre des degrés variables de confort et de liberté relative.

Je continue à réfléchir à propos de la dignité que j’ai échangée pour venir ici. À peu près trois tours de fouille de sacs et de corps pour entrer dans Santa Martha. Je pense à comment j’ai exploité mon privilège et échangé ma dignité pour facilement traverser les frontières. Même avant d’arriver, j’ai échangé mon autorité sur la manière dont je passe mes journées afin d’accumuler l’argent nécessaire pour acheter le billet d’avion qui m’amènerait ici. Je pense à comment, tous les osties de jours que je suis en vie, j’échange une parcelle de liberté, de souveraineté, de dignité pour du «confort». Chaque fois que je ne saute pas le métro, chaque fois que je paie pour de la nourriture, chaque fois que je participe au capitalisme et facilite la société, j’échange ma dignité pour de la facilité et du confort.

La dignité est échangée dans une économie du pouvoir. C’est très apparent en prison, où les structures sociales de l’extérieur sont amplifiées à l’intérieur des murs. Par exemple, dans les prisons canadiennes, les objets matériels qui aident à préserver un quelconque sens d’humanité (du café, de la pâte à dents, des timbres postaux, etc.) sont achetés au travers de la cantine. L’argent paie de meilleur.es avocat.es, et avec vient une meilleure chance que l’État examine les abus que subissent leurs client.es aux mains de la prison, et donc qu’il «accorde» la dignité de meilleurs traitements. Autant qu’un plaidoyer aux autorités étatiques est une participation dans l’économie de la dignité, et donc renforce leur monopole sur la dignité en prison. Cet échange d’argent contre la dignité s’opère dans la même sphère économique que le reste de la société canadienne.

Cette économie du pouvoir n’est devenue claire pour moi qu’après avoir visité mes ami.es dans une prison mexicaine, car le système carcéral mexicain est moins bureaucratisé. Même s’il y a une économie formelle à l’intérieur (avec la “tienda” de la prison, l’équivalent de la cantine), il y a aussi une économie plus informelle de dignité/pouvoir: la corruption. Si tu veux garder un peu de dignité en ne te faisant pas fouiller par des palpations intenses, fais juste glisser un billet de 200 pesos aux gardes. Tu veux faire passer à l’intérieur quelques lettres de la maison? Glisse un 20 sur la table… Dans cette économie du pouvoir, qu’est-ce que cela veut dire de maintenir sa dignité? Qu’est-ce que ça voudrait dire d’empêcher que cela devienne une monnaie en circulation? Et combien de fois par jour l’échangeons-nous pour du confort relatif?

Si l’on observe les tendances anarchistes, voici quelques manières par lesquelles la dignité peut être maintenue:

– Au travers des grèves de la faim à l’intérieur comme à l’extérieur des prisons.
– Au travers d’un refus de signer des conditions de sortie restrictives, et ainsi du refus de donner à l’État l’autorité de systématiquement et explicitement surveiller et contrôler leurs actions.
– Au travers du refus des fouilles de leur corps, de leurs maisons et de ce qui leur appartient.
– Au travers du refus de reconnaître les Cours comme ayant l’autorité et la juridiction sur leur vie et sur leur corps.
– Au travers du fait de se mettre «en fuite» ou «en clandestinité» au lieu de faire face à des peines de prison.
– Au travers du refus de collaborer aux enquêtes policières ou de balancer des ami.es et camarades.

Il est révélateur que les moments où nous pensons à et discutons de dignité se produisent lorsque celle-ci va nous être dérobée – dans les moments où l’État a répondu à nos actions avec une répression accrue. La dignité existe à l’extérieur de ces moments, et il est important de réfléchir à la manière dont nous pouvons la maintenir dans notre vie quotidienne. Il va sans dire que, dépendemment de la manière dont chaque individu définit sa propre liberté et souveraineté, ce processus de récupération de la dignité prendra différentes formes.

Je me demande de quoi ça aurait l’air s’il y avait une culture, ici, d’anarchistes qui défendent leur dignité, particulièrement dans le processus judiciaire. La seule fois où j’ai vu une résistance forte et cohérente au système judiciaire canadien, c’était de la part de personnes provenant de différentes communautés autochtones qui refusaient de reconnaître la légitimité de la Cour. D’autres fois, quand j’ai vu des anarchistes ou anti-autoritaristes allochtones essayer de maintenir leur dignité face à la Cour, les actes de résistance ont été écartés, car ils étaient vus comme «ne valant pas le coup». Un petit geste, comme refuser de se lever quand le ou la juge entre dans la salle d’audience, est considéré comme étant «trop coûteux». Il est généralement compris que l’inconfort du coût – que ce soit n’importe quoi, allant d’un regard assassin de la part d’un policier de la Cour au fait d’être accusé d’outrage au tribunal – ne vaut simplement pas le fait d’affirmer sa dignité. Au travers la consolidation de cette compréhension, nous avons fixé un prix à notre dignité – et il est plutôt bas. À quoi est-ce que ça ressemblerait si nous, qui avons vu nos coeurs reflétés dans ceuzes qui ont maintenu leur dignité dans le processus judiciaire, étions pour agir en solidarité avec euzes? À quoi est-ce que ça ressemblerait de créer une culture qui supporte ces actions, au lieu de les considérer comme étant insignifiantes, ou comme «ne valant pas le coût»?

Pendant que je souhaite voir et pratiquer plus d’exemples de dignité étant maintenue, je ne veux pas participer à la création de standards informels ou d’attentes non-dites quant à la manière dont un.e anarchiste devrait agir avec dignité, sans prendre en compte la manière dont l’individu la définit. Ces attentes sont à risque d’être appliquées par des porte-paroles, et sont étrangement présentes par la création d’idoles, de martyres, et de héros. Par le passé, j’ai été témoin de situations dans lesquelles un.e anarchiste est emprisonné.e ou fait face à un processus judiciaire, et ille devient le “visage de l’anarchisme” et, en tant que tel, est tenu de répondre à certaines responsabilités et codes de conduite. Ce genre de traitement prétend que les systèmes judiciaire et carcéral sont d’une certaine manière séparés de cette société. Les valeurs et le caractère fondamental d’un individu ne change pas simplement par le fait d’entrer dans la salle d’audience – ses actions à l’intérieur comme à l’extérieur du processus judiciaire seront reflétées. Si nous, en tant qu’anarchistes, essayons d’imposer à ceuzes qui sont enfermé.es un ensemble de comportements à cause de nos anticipations, nous nous retrouvons à reproduire la dictature de la moralité de notre société.

Personne n’a la responsabilité de me représenter ni de m’inspirer, bien que je ressente de l’affinité avec et trouve de l’inspiration dans les personnes qui font la grève de la faim, ou refusent de signer des conditions de libérations, ou se taisent face à une intense vague de répression. Je suis inspirée et excitée parce que je sais qu’illes agissent de ces manières afin de maintenir leur dignité; je ressens de la solidarité et de la complicité avec les personnes pour qui maintenir leur dignité est la seule câlisse d’option disponible. Il ne s’agit pas de «prouver» quoi que ce soit à l’État et aux dispositifs de sécurité. C’est à propos de trouver la dignité avec une authenticité propre.

Je ressens de l’affinité non pas avec ceuzes qui jouent un rôle spécifique pour la création ou le maintien d’une maudite «stratégie» – je ressens de l’affinité avec ceuzes qui, dans leur coeur, croient qu’il y a une part d’euzes-même qui ne peut être volée, qui ne peut être corrumpue par le capitalisme ou cette société. Je suis inspirée par ceuzes qui savent que, aussi longtemps qu’illes gardent cette partie de soi-même intacte, illes ne peuvent pas être brisé.es.