Mai 242014
 

La tête haute pour ce qui reste à venir

Cher-es ami-es et compagnon-nes,
J’écris mû par l’envie de vous saluer en envoyant une accolade chaleureuse et
sincère à chacun-e qui pourra me lire. Je veux aussi partager avec vous un certain nombre de choses, sans chercher à « plaire » à personne, mais sans doute avec l’envie de provoquer quelque débat.

J’aimerais dire que je vais bien, mais comment cela pourrait-il être le cas pour quiconque vit la prison/société dans laquelle nous nous dépêtrons tous et toutes ? Il me semble donc plus adéquat de dire que je vais « normalement ».

Bon, je commence ce communiqué, mais… pourquoi écrire un communiqué public ? Je pense qu’il est important de connaître la situation de nos prisonnier-es (ou des prisonnier-es si l’on veut), de savoir comment ils se sentent et comment ils vivent l’enfermement, d’autant plus que tout est fait médiatiquement pour déformer l’information par rajout ou omission, voire en mentant –c’est même la mission exclusive des moyens de communication commerciaux–, et que cela arrive aussi de la part de « gens » qui font tourner l’information sur internet sans être sûrs de ce qu’ils écrivent. Nous, libertaires avons recours à nos propres moyens de diffusion alternatifs qui suivent de près la situation des compagnon-nes enfermé-es et donnent des informations publiques. Cependant, il est aussi important que les prisonnier-es eux-mêmes expriment ce qu’ils et elles ressentent et leur situation.

Voilà le pourquoi de mes communiqués, non que je prétende à devenir le « prisonnier à la mode » ou que je sois fier d’être privé de ma liberté. Fier d’être anarchiste, ça oui, mais pas d’être prisonnier. De fait, je hais les prisons et je suis convaincu qu’elles n’existent pas pour quelque histoire de « réinsertion de l’individu dans la société », mais pour une obscure et perverse raison
de châtiment envers celles et ceux qui ne correspondent pas au modèle du système de domination, de l’ancien comme du nouvel ordre mondial. Ce qu’elles recherchent, c’est le « repentir » de personnes dociles qui contribuent au système sans lutter ni rien remettre en question.

J’ai réfléchi sur l’enfermement et je constate à quel point il est difficile de le vivre ; de fait c’est très frustrant, car l’être humain est libre et sociable par nature et le priver de sa liberté aura sûrement de graves conséquences sur lui, par exemple psychologiques. En effet, sa conduite subira une modification/altération qui lui rendra impossible de rester la même personne qu’avant son entrée dans l’institution carcérale, tel semble être l’objectif du système pénitentiaire. Il n’existe ni formule magique, ni aucun manuel pour survivre en prison. C’est sur la base de ses propres expériences qu’on remarque la cruelle réalité de la séquestration. Dans ma courte expérience de l’enfermement j’ai noté les contrastes de la personnalité –ou la dépersonnalisation– de certains détenus ; il y a ceux qui acquièrent une certaine dose de « pouvoir », que ce soit pour le nombre d’années passées en prison ou pour être les « collabos » des gardiens et des cadres administratifs ; il y a ceux qui optent pour la soumission, qui rampent et acceptent n’importe quelle humiliation, souhaitant de cette manière passer une détention plus tranquille ; il y a ceux qui décident d’embrasser la foi ou les drogues (je ne vois pas de grande différence) pour fuir la réalité ; il y a ceux qui décident de se la jouer « missionnaire » [homme de main], accomplissant n’importe quelle tâche (comme faire payer une vengeance) pour d’autres prisonniers, histoire de se faire une thune ; il y a ceux qui travaillent pour l’institution carcérale et récupèrent un bon « os » avec les commissions ; il y a ceux qui cherchent à vivre avec dignité, sans tomber dans les dynamiques de ce système, que ce soit en vendant des tableaux, des peintures, de la bouffe, en repassant des vêtements ou en cirant des chaussures etc., mais sans oublier qui ils sont ni ramper devant personne. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent qu’ils s’habituent à la prison, car cela signifie l’accepter avec tout ce qu’elle implique et le poids de sa structure. Ce faisant, on devient un prisonnier de plus, rien qu’un parmi d’autres.

Voilà pourquoi je dis que le comportement d’un-e individu emprisonné-e subit une modification, dans la mesure où la manière de se conduire ne sert pas seulement de stratégie pour rendre plus légère la détention, mais où elle finit par devenir une manière de vivre qui se répètera certainement à la sortie ou au prochain passage en prison. Si je suis convaincu d’une chose, c’est que le détenu/ex détenu portera toujours en lui la haine et le ressentiment acquis dans cette « académie de délinquants ».

En tant que prisonnier anarchiste, je me reconnais dans ma réalité, pour le moment je suis dans les griffes de ce système monstrueux, mais je ne cesserai pas pour autant de lutter et de l’attaquer de l’intérieur, dans la mesure de mes possibilités, attaques simples et nécessaires telles que la dénonciation des conditions, le fait de ne pas se soumettre docilement, sachant que je suis obligé de partager ce régime de vie avec d’autres prisonniers, en m’efforçant de minimiser autant que possible les effets du système sur moi. J’ai toujours la ferme intention d’agir – maintenant déjà !- à la recherche de ce monde nouveau où nous soyons libres, femmes et hommes, et où n’existent pas d’institutions d’exclusion telles que la prison. Je comprends que ce désir ne se réalisera pas tout seul, il est nécessaire de commencer à le construire à chaque moment de nos vies. Ce désir, beaucoup de libertaires et de personnes sans adjectifs, solidaires et enthousiastes le partagent… Quand ferons-nous le pas suivant ?

Je parlerai un peu de la solidarité envers les prisonniers, car c’est un thème que je considère comme important –surtout entre libertaires–, savoir que des prisonnier-es résistent dans les geôles et que dans différents endroits du monde des compagnon-nes les appuient et se solidarisent est quelque chose d’important à reconnaître. Le soutien n’est pas chose facile car les prisons « coûtent » toujours beaucoup d’argent et d’efforts aux solidaires. Et si l’on prend en compte que nous menons toutes et tous une vie pleine de tâches à résoudre, le soutien aux prisonnier-es, devient plus compliqué.

Mais ils et elles sont toujours là, les solidaires et la solidarité !

J’entends par solidarité le soutien donné à la personne concernée sans rien demander en échange, sans aucune sorte de condition et qui naît de la libre volonté de l’individu ou du groupe qui appuie en fonction de ses possibilités – sans jamais se sentir forcé-e/obligé-e de le faire (sinon ce ne serait déjà plus de la solidarité), mais bien plutôt par l’engagement que le/la solidaire a lui/elle-même décidé d’apporter.

Comme je l’ai écrit auparavant, tout-e solidaire a une vie personnelle, mais je pense que lorsqu’on prend un engagement et que l’on donne sa parole d’appuyer d’une certaine manière, le moins qu’on puisse faire c’est de les tenir. Nous savons que c’est parfois impossible, pour diverses circonstances de la vie quotidienne, mais lorsque les circonstances deviennent des excuses, ce n’est plus la même.

Bien, rompant avec le mode de discours « agréable », je comprends que la solidarité ne s’exige pas, mais elle ne se mendie pas non plus.

Il est désagréable d’attendre quelque chose de quelqu’un (qui bien entendu s’engage en étant bien sûr de lui) et qu’on te laisse tomber tout en sachant que tu es littéralement dans l’impossibilité d’obtenir ce que tu veux. A ce sujet, je trouve une phrase appropriée : si nous ne pouvons pas nous engager, « il vaut mieux nous taire ».

Mais bon, heureusement dans mon cas, qui est aussi celui des compagnonnes d’affinité anarchiste Amélie et Fallon, nous sommes accompagnés dans l’enfermement de compagnon-nes qui se sont solidarisés sans condition avec nous. D’ailleurs, comme je l’ai écrit en une occasion à une bonne amie : « Nous sommes là qui nous sommes et nous sommes celles et ceux qui sont là, personne n’est de trop, personne ne manque ».

En résumé, je considère la solidarité comme quelque chose de très important, mais je suis aussi convaincu que c’est d’abord la force que l’individu trouve en lui qui l’aidera à surmonter l’enfermement. L’action solidaire vient compléter-renforcer la personne concernée.

Pour le moment, il n’y a pas beaucoup de nouvelles pour moi, bon si, mais cela touche plutôt à l’affaire juridique. Ils ont ouvert une nouvelle enquête (pour Amélie, Fallon et moi), c’est une accusation fédérale de « provoquer en réunion un incendie dans un bâtiment occupé par des personnes », ou quelque chose comme ça. Cela fait référence au STC [Secrétariat des Transports et Communications], c’est-à-dire à l’affaire pour laquelle ils nous accusaient auparavant de Sabotage, Terrorisme et Délinquance Organisée. La réception de la notification de cette nouvelle accusation fédérale, m’a un peu déprimé, mais en réalité ça n’a pas été une surprise, car je la comprends comme la manière d’agir et la tentative de l’Etat de nous garder à tout prix sous les verrous. Je me rappelle toutes les conneries qu’ils ont essayé de construire sur nous lorsqu’ils nous ont arrêté-es, les perquisitions dans les maisons de compagnon-nes, ils ont même envoyé de prétendus compagnons pour tenter de nous soutirer des informations … Quelles informations ?

Je ressens un mélange d’impuissance-rire-rage-douleur-je ne sais quoi d’autre, mais je suis là, la tête haute pour ce qui reste à venir.

Je ne suis pas très au courant de ce qui se passe dehors, je ne peux lire un journal ou voir les nouvelles que très occasionnellement, de sorte que pour le moment mon monde se réduit à la foutue prison, d’où ma lutte partielle contre elle.

J’ai reçu une lettre du compagnon Mario González [1] ce qui me fait bien plaisir et à laquelle j’ai répondu. Force à toi camarade !

Je crois que je développe une addiction au chocolat amer, je demande toujours à ma mère de m’en apporter au parloir.

J’aime beaucoup lire, je le fais dès que j’en ai la possibilité et dès que j’ai un livre à disposition, je le dévore. (chocolats et livres peuvent passer)

Je discute parfois avec quelques bons amis que je me suis faits ici et pour qui l’idée d’anarchisme et de révolution est (ou était) inconnue, absente ou erronée.

Pour nous, révolutionnaires, le champ d’intervention est vaste et les méthodes à utiliser dépendent du choix de l’individu ou du groupe qui décide d’agir. Peut-être pour certaines personnes – y compris des anarchistes –, certaines méthodes ne sont pas appropriées en ce qu’elles ne correspondent pas à ce que dicte la « sainte anarchie », mais bon, le choix dépend de la recherche d’efficience pour frapper les symboles et structures de l’Etat et du Capital et aller au-delà de l’attaque théorique.

Les conditions d’insurrection sont latentes, c’est pourquoi nous faisons le pari du conflit de manière effective et permanente, sans attendre que les conditions soient suffisamment douloureuses pour commencer à agir et sans attendre non plus – comme le dit le compagnon Tripa – de dates stipulées par le calendrier révolutionnaire.

Il est important de comprendre dans sa totalité notre position d’ennemis du Pouvoir, non pas en nous contentant de suivre le courant des autres compagnon-nes comme de petits poissons, mais en contribuant par l’analyse, des propositions et des critiques en affinité, afin de connaître les problèmes sociaux qui nous concernent directement et ensuite d’attaquer, non seulement « l’ennemi-idée », mais aussi « l’ennemi-physique ».

Cet ennemi se renouvelle à tout moment, d’où l’importance de mener une lutte mobile/non statique et en continuelle restructuration.

Cherchons-nous à attaquer l’ennemi d’il y a un an ou celui d’aujourd’hui ?

L’ennemi ne craint pas la méthode, mais notre conviction et notre détermination.

Félicitations à la CNA pour ses 10 ans de soutien aux prisonnier-es … Une forte accolade, compagnon-nes ! Ne reculons pas d’un seul pas !

Une forte accolade aux compagnon-nes du Chili … Mauricio Morales toujours présent !

Carlos « Chivo »
Mai 2014


Rêver éveillé

Aujourd’hui, alors que j’attendais l’appel, je me suis disposé à profiter d’une barre de chocolat amer.

Tandis que la marionnette-gardien accomplissait sa routine, j’ai fermé les yeux et j’ai commencé à rêver éveillé ; j’ai pu sortir un moment de cette réalité et me suis imaginé libre et léger, fort et décidé, la poitrine gonflée d’amour et du désir d’un monde nouveau, organisé d’une autre manière, fait pour toutes et tous sans qu’importe ni le genre, ni l’aire géographique où il nous a été donné de naître et où aucune barrière de ciment ou de barbelés ne viennent interférer dans la fraternité humaine ou limiter la libre circulation de tout individu entre un endroit et un autre. Un monde de personnes autonomes et libres, ayant des relations horizontales, sans compétition, mais selon des principes aussi basiques que fondamentaux comme le soutien mutuel et la solidarité.

J’ai imaginé un lieu où un sourire vaut mieux qu’une foutue opportunité de « progresser  » (avancée de quelques-uns par le recul de beaucoup d’autres), où chaque individu se reconnaisse capable de prendre le contrôle de sa propre vie et puisse ainsi s’organiser avec ses égaux pour créer des liens sociaux sans structures de Pouvoir.

Un lieu où chaque personne rit aux éclats à la seule pensée que l’on puisse être contraints ou manipulés par une autorité quelconque qu’impose une poignée de sujets aux « airs de supériorité » de classe. J’ai imaginé un monde où je pourrais me promener main dans la main avec ma petite fille sans craindre de me faire voler par le flic ou agresser par quelque programme de « paix sociale » dictée par un politicard.

J’ai ouvert les yeux –un peu écœuré par le chocolat– en entendant la voix du gardien appeler mon nom et c’est ainsi que je suis revenu à la réalité, à l’appareil d’exclusion et d’isolement dégueulasse appelé prison.

Alors, j’ai réfléchi sur la possibilité de faire devenir cette belle utopie réalité et je me suis rendu compte qu’il ne suffit pas de le désirer, de le penser et de l’écrire, mais qu’il est nécessaire d’agir, ici et maintenant, en commençant par moi et sans espérer le moment « adéquat » … en commençant la destruction …

Avec beaucoup d’affection aux compagnons de la CNA Mexico pour leurs 10 années de lutte.

Vive l’Anarchie !

[Source : Recueil de textes de compagnons incarcérés au Mexique (janvier 2012 / août 2014) sur Brèves du Désordre.]

Notes

[1] Mario González a été arrêté le 2 octobre 2013 par la police de Mexico -en collaboration avec les autorités de l’UNAM, d’où il s’était fait virer suite à sa participation au mouvement étudiant-, alors qu’il se rendait à la manifestation qui a ensuite connu des affrontements avec les flics. Incarcéré, il a mené une grève de la faim de plus d’un mois pour sa libération, appuyée à l’extérieur par différentes initiatives et actions. Le 10 janvier 2014, il été condamné à 5 ans et 9 mois de prison pour « attaques contre la paix publique » et en raison de « son haut degré de dangerosité sociale ». La condamnation a été abaissée de huit mois en appel, mais reste supérieure à 5 ans ce qui exclut les demandes de libération anticipée. (NdT)