Jul 012012
 

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Déconnexion

Ceux et celles qui ont pris conscience de la destruction de l’environnement par les livres ou internet ne peuvent espérer sauver quoi que ce soit. L’annihilation de la nature se déroule autour de nous depuis maintenant des siècles; ça prend un aveuglement particulièrement bourgeois pour passer devant des forêts dévastées, des cheminées industrielles crachant leur boucane et des kilomètres de béton et d’asphalte sans rien remarquer avant qu’on en parle dans les journaux. Les gens pour qui la réalité est constituée d’articles de journaux plutôt que du monde qu’ils peuvent voir, entendre et sentir, sont condamnés à détruire tout ce qu’ils touchent. L’aliénation est la source du problème, la dévastation environnementale en découle naturellement. Quand les marges de profit sont plus réelles que les êtres vivants et les plantes, lorsque les protocoles d’émissions de gaz à effet de serre sont plus réels que la disparition des milieux humides qui se produit en ce moment même dans les banlieues comme Laval, le monde a déjà été condamné à la destruction. La crise écologique n’est pas un événement qui pourrait arriver, apparaissant indistinctement à l’horizon; c’est le décor de nos vies quotidiennes. Les bisons piétinaient le sol sous nos pieds, ici même, il y a quelques décennies. Les minces bordures d’arbres longeant l’autoroute 20 et cachant les forêts rasées sont aussi réelles que les coupes à blanc des forêts humides d’Amazonie. Notre détachement d’avec la terre est catastrophique peu importe si le niveau de la mer augmente, ou si la désertification et la famine qui accablent les pays voisins se sont rendues jusqu’ici.

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Comme d’habitude, les responsables de cette crise sont aussi ceux qui s’empressent de nous expliquer qu’ils sont les plus qualifiés pour y remédier. Mais il n’y a aucune raison de croire que leurs motifs ou leurs méthodes ont changé. Là où d’autres voient épreuves et tragédie, les entrepreneurs y voient une occasion d’encaisser et saluent l’apocalypse avec leurs portefeuilles tendus. Les catastrophes naturelles deviennent des opportunités commerciales inespérées et des occasions de poursuivre le développement immobilier et la gentrification. Les réserves alimentaires contaminées par les toxines permettent de créer un marché élitiste “biologique” accessible aux mieux nanti-e-s. Ce qui auparavant était pris pour acquis en agriculture (produire des aliments sains et nutritifs) est maintenant un privilège commercial. Aussi longtemps qu’être écologiquement “responsable” demeurera une alternative réservée aux riches, la crise ne pourra que s’intensifier au profit des compagnies qui nous vendent leurs lignes de produits “respectueux de l’environnement” pour soulager notre culpabilité de civilisés.

On se réjouit de voir un mouvement de masse de réduction des sacs de plastique, au profit de l’alternative durable des sacs tissus. Certain-e-s vont même jusqu’à féliciter les commerçants de charger aux consommateurs le prix du sac en plastique. C’était la dernière chose qui nous était donnée. Si les entreprises se souciaient sincèrement de l’environnement, elles auraient donné des sacs en tissus ou simplement arrêté de produire des sacs de plastique. Où le public voit de l’écologie, il n’y a pourtant que de l’économie. Maintenant, les deux types de sacs nous sont chargés, blanchissant les supermarchés et évacuant encore une fois la culpabilité et la responsabilité sur les individus.

Il en est de même pour les bixis qui envahissent nos routes. On se félicite de voir un moyen de transport “durable” se développer au profit des alumineries canadiennes (qui polluent des milliards de litres d’eau, détruisent des territoires et des communautés d’Afrique pour extraire la bauxite, nécessitent une quantité astronomique d’énergie provenant de l’inondation et de la destruction environnementale nécessaires à la construction de barrages hydroélectriques) qui nous font oublier que la bicyclette est avant tout un moyen de transport qui nous rapproche de notre autonomie. Pourquoi avoir son propre vélo et apprendre à le réparer, l’ajuster, acquérir des connaissances en mécanique, etc., lorsqu’on peut appuyer sur un bouton lorsque le nôtre est brisé, être coupé du fonctionnement même de nos déplacements, servir de publicité sur roues pour les “partenaires” de cette belle initiative “verte”, consolider le principe d’utilisateur-payeur et contribuer à rendre accessible la bonne conscience aux automobilistes bourgeois pendant que des centaines de camions transportent ces vélos aux quatre coins de la ville pour les répartir aux bornes.

Les solutions symboliques, commerciales et dérisoires pullulent pendant que rien de tangible n’est fait pour arrêter le massacre. Des milliers de personnes participent à l’Heure de la Terre (éteindre ses lumières tous en même temps pour une heure dans l’année), la journée En ville sans ma voiture ou les Lundis sans viande, des designers inventent des polices d’écriture micro-perforées afin d’économiser de l’encre à l’impression, des familles mangent leur pique-nique avec des ustensiles compostables (mais jetables aussi), et on se félicite entre nous de remplir à ras bord son bac de recyclage. Toute solution qu’on nous vend en nous annonçant qu’on pourra maintenir notre vie quotidienne telle qu’elle est en ce moment est un leurre.

“Ne voyez-­vous pas que le véritable but du Novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer.” écrivais George Orwell dans 1984. En effet, le plus aliénant est de nous voir dépossédé-e-s de notre propre langage. Des expressions comme “sauver le planète” qui signifient quelque chose d’aussi colossal (La planète est le lieu où tous les êtres humains, animaux, plantes qu’il nous est possible de connaître sont nés et mourront, le lieu sur lequel existent tous les endroits qu’il nous est possible de visiter. Sauver, c’est tirer quelque chose de tous dangers, voire d’une destruction certaine.) sont récupérées et mises dans des contextes triviaux et banals comme “Sauvez la planète en recyclant une canette.” Les termes comme “développement durable” utilisés par les écologistes dans le passé sont maintenant produits à la chaîne, vidés de leur sens initial. Les politiciens nous parlent d’industrie minière comme du “développement durable” alors qu’il s’agit de ressources non-renouvelables. C’est simplement devenu la nouvelle étampe accolée à tout projet de développement industriel. On va parfois jusqu’à réduire un enjeu tragique à une couleur. Une fois que la conscientisation populaire est récupérée en stratégie marketing, en nouveau profil de consommateur, il est si facile de faire passer de mode le vert, parce qu’on réduit l’enjeu à ça : une mode.

Les gains de la lutte écologiste ont toujours été minimes, truffés de compromis et temporaires. Nos pertes ont toujours été immenses, catastrophiques et permanentes.

Individualisme

Il existe des alternatives pertinentes au mode de vie d’assassin quotidien. Permaculture, toilette à compost, dumpster diving, récupération des eaux grises, etc. Un individu ou une communauté peut avoir un mode de vie entièrement durable sans jamais faire obstacle aux corporations et gouvernements responsables de la vaste majorité de la dévastation environnementale. D’autres pensent qu’être végétalien et attendre patiemment que l’ensemble de la population les imite suffira à faire tomber une industrie aussi profitable que l’exploitation massive des animaux non-humains. Se garder les mains propres – “montrer le bon exemple” qu’aucun homme d’État, magnat ou PDG ne suivra – est insensé à l’heure ou d’autres transforment la Terre en dépotoir. Pour montrer un meilleur exemple, arrêtons-les.

La Fausse Nature

Le pays volé sur lequel nous habitons appartenait à un peuple génocidé qui connaissait l’importance de laisser libre la nature sauvage. Une pépinière d’arbres identiques n’est pas une forêt. Un barrage hydroélectrique où meurent les saumons en quête de chutes n’est pas une rivière. Mais on continue à vouloir nous faire avaler des âneries telles que le Plan Nord contribuerait à la “protection de l’environnement et à la sauvegarde de la biodiversité” (tout en détournant toutes les grandes rivières nordiques et en mettant en péril la fragilité des écosystèmes sur 72 % du territoire québécois, en créant de la main d’œuvre jetable, des infrastructures ­ routes, mines, écoles, usines de transformation, hôpitaux, garderies ­ qui seront laissées à l’abandon quand l’exploitation ne sera plus rentable et en détruisant des communautés autochtones déjà assez massacrées par des décennies de colonisation forcée). Le Plan Nord n’est que la continuité du plan de colonisation et de civilisation qui existe depuis l’arrivée des premiers conquérants européens et qui s’est accéléré depuis les 60 dernières années. La domestication des “sauvages” n’est pas la seule à s’être opérée avec brutalité, celle de notre environnement visuel aussi. Sur nos routes de campagnes des champs à perte de vue, symboles de l’exploitation continuelle du sol, de la déforestation massive opérée par les colons, de l’utilisation intensive de pesticides, de la pollution des cours d’eaux, de la réduction de la biodiversité et de l’érosion des sols. Dans nos cours et devant nos maisons, des étendues de gazon, tradition datant du temps des aristocrates français qui avaient tellement de terres cultivables qu’ils pouvaient se permettre d’en gaspiller avec de l’herbe pour baver leurs voisins moins nantis. Et nous nous convainquons que nos pelouses vertes nous rapprochent de la nature quand elles ne font que nous conforter dans nos illusions.

Attaquer

Oubliez l’hydroélectricité, l’énergie solaire et les éoliennes. (Les énergies “propres” servent à soutenir la productivité qui est pourtant la cause du problème. C’est au nom de la productivité que l’on a tout dévasté.) Oubliez les biocarburants, le marché du carbone, les programmes de recyclage et les monocultures biologiques. Cessez de parler de nouvelles législations ou toute autre solution insuffisante ou inefficace telle que les urnes, les pétitions ou autres farces. Mendier des compromis aux dirigeants ne peut être une vraie solution, puisque le fait qu’une minorité ait le pouvoir est la cause du problème. Se proclamer écocitoyen, c’est valider son appartenance à l’État. Les sociaux-démocrates se sont réjouis de voir Bush être remplacé par un Barack Obama qui a pourtant inauguré un missile fonctionnant au biodiésel pour célébrer le jour de la Terre. Peu importe si le pied de l’État qui écrase la nature est un pied gauche ou un pied droit. Même les bienfaiteurs réformistes n’essayent pas tant de sauver l’environnement que de protéger les causes de sa destruction pour éviter que l’écroulement écologique ne déstabilise le capitalisme. Guère étonnant que les initiatives d’entreprises et leurs motivations jouent un rôle si important dans les solutions qu’ils proposent.

Alors que toutes les tactiques essayées ont échoué, notre seul espoir est de nous battre de nos propres mains, nous appuyer contre le sol qui est sous nos pieds ­ en redécouvrant au passage ce que signifie faire partie de ce monde sans en être détaché. Chaque fois qu’ils coupent un arbre, nous pouvons les en empêcher. Chaque fois qu’ils relâchent un poison dans l’atmosphère, nous pouvons les bloquer. Chaque fois qu’ils nous présentent une nouvelle technologie “durable”, nous pouvons les démasquer. Ils n’arrêteront pas d’eux-mêmes de détruire la planète, sauf si nous rendons sa destruction trop coûteuse. Le plus tôt sera le mieux.

Cette idée n’est pas nouvelle. Alors que les dirigeants corporatistes de Greenpeace négociaient à la baisse avec des pollueurs (souvent en échange de postes importants dans le milieu des finances), des groupes comme Sea Shepherd attaquaient les baleiniers illégaux à coup d’éperonnages et d’abordages en pleine mer. Aux États-unis et en Europe, des individus et cellules autonomes sans autorité formelle, hiérarchie, adhérents ou porte-parole officiel, réunis sous le nom d’Earth Liberation Front, ont choisi le sabotage et l’incendie pour nuire économiquement aux entreprises responsables de l’écocide. En fait, toute action directe qui vise à faire cesser la destruction de l’environnement et qui adhère pleinement aux principes de ne mettre en danger aucune vie humaine ou non-humaine, peut être considérée comme une action d’ELF. L’objectif est d’infliger le maximum de dommages financiers à ceux qui profitent de la destruction et de l’exploitation de l’environnement.

Mais il ne faut pas croire que notre pouvoir tangible d’agir directement contre le saccage de l’environnement est protégé par la loi. Il ne faut pas non plus penser que la loi a une quelconque valeur morale. Ne confondons pas légalité et légitimité. De moins en moins de gens sont croyants. Nous succédons à la Révolution Tranquille et à la laïcisation de nos institutions. Mais si Dieu n’est plus présent dans nos vies, ses dogmes lui ont survécu. L’idée dichotomique du bien et du mal qui seraient des valeurs absolues continue de nous dicter notre morale. Construisons notre propre morale. Observez la nature qui se meurt autour de vous, demandez-lui ce qu’elle veut vraiment pour décider vous-mêmes ce qui est bien et ce qui est mal.

Un autre relent de notre héritage judéo-chrétien est la culture du péché. On se confesse d’avoir laissé couler l’eau trop longtemps pendant qu’on se brosse les dents et on se flagelle pour se punir d’utiliser un sac en plastique. On fait peser la culpabilité sur les individus pendant que les corporations rendent notre eau imbuvable et notre air irrespirable. Le pacifisme n’est souvent pas le résultat d’un questionnement profond, mais souvent de la pacification opérée par l’État. Dans notre rôle social, nous n’avons pas besoin de haïr. Les soldats haïssent pour nous, car ils ont besoin de tuer. Ils tuent ceux qui font obstacle à l’expansion de la civilisation. Ils tuent pour le pétrole de nos voitures et de notre plastique.

La police a le monopole de la violence. Quand la police tue, c’est juste un accident, une erreur professionnelle. Lorsqu’un manifestant casse une vitre, c’est du vandalisme, de la violence ? Franchement ! Lorsqu’on entend que “être violent, c’est tomber dans leur piège, c’est devenir comme eux”, cette attitude profite à ceux qui nous dominent. Réapproprions-nous notre haine et notre violence. Ce mot est d’ailleurs largement galvaudé. Comment peut-on utiliser le même mot pour désigner un bris de matériel que pour désigner des blessures infligées à des humains ou l’annihilation du vivant. De la machinerie qui rase les forêts et détruit les milieux naturels de plusieurs espèces pour l’étalement urbain, on appelle ça du développement économique, gérer des ressources, de la productivité durable. Un gars de Chambly qui, en 2010, incendie pour 1,5M$ de machinerie lourde pour la mettre hors d’état de nuire, on appelle ça du terrorisme. L’objectif n’est pas d’imposer la violence au même titre qu’on nous impose la paix. Ce serait perpétuer la domination, mais à l’inverse. Il faut respecter la diversité des individus et des tactiques. L’objectif est plutôt de penser en termes d’efficacité, plutôt qu’en termes de symbolisme et de bonne conscience.

Ressources:
La Mauvaise Herbe

http://anarchieverte.ch40s.net/partenaires/la-mauvaise-herbe/

How Nonviolence protect the State (Peter Gelderloos)

http://zinelibrary.info/how-nonviolence-protects-state-peter-gelderloos

End: Civ (Un film de Franklin Lopez)

http://submedia.tv/endciv/

De la Servitude Moderne (Un film de Jean-François Brient)

http://www.delaservitudemoderne.org/

Endgame (Derrick Jensen)