Sep 232019
 

Soumission anonyme à MTL Contre-info

Traduction de “An Anarchist Solution to Global Warming

Si la réponse du Capitalisme Vert face aux changements climatiques ne fera qu’ajouter de l’huile sur le feu, et si le gouvernement restera incapable de résoudre le problème à une échelle globale (comme je l’ai débattu dans les articles [1] [2]), qu’est-ce que suggèrent les anarchistes pour réorganiser la société afin de diminuer la quantité de gaz à effet de serre dans l’atmosphère et pour survivre dans ce monde qui n’est déjà plus le même?

Il n’existe pas une seule position anarchiste, et plusieurs anarchistes refusent même d’offrir une réponse en affirmant que si la société se libère de l’État et du capitalisme, elle se transformera de manière organique, et non pas en suivant les lignes d’un plan quelconque. D’ailleurs, cette attitude de contrôle politique, qui consiste à voir le monde de haut en y imposant plans et changements, est indissociable de la culture responsable de la destruction de la planète et l’oppression de ses habitant-e-s.

Malgré tout, je voudrais esquisser une manière possible d’organiser nos vies, non pas dans le but d’offrir une proposition concrète, mais parce que les visions nous rendent plus fort-e-s, et que nous avons tou-te-s besoin de courage afin de rompre une fois pour toutes avec les institutions existantes et les fausses solutions qu’elles nous offrent. Je vais décrire comment une société écologique et antiautoritaire pourrait se manifester avec les mots qui émergent de la complexité non idéale du moment présent. À des fins de simplification, je n’entrerai pas dans des débats d’ordre scientifique concernant ce qui est durable et ce qui ne l’est pas.

Je base la description de ce futur monde possible à la fois sur des nécessités physiques et sur ce qui est éthiquement désirable, en accord avec les prémisses suivantes.

  • L’extraction et la consommation de combustibles fossiles doivent être cessées complètement.
  • La production alimentaire industrielle doit être remplacée par des méthodes de cultivation durables et à échelle locale.
  • Les structures de centralisation du pouvoir sont par nature des structures qui exploitent l’environnement et qui oppriment les gens.
  • Les mentalités de valeur quantitative, d’accumulation, de production et de consommation – en d’autres mots, la mentalité marchande – sont par nature des mentalités qui exploitent l’environnement et qui oppriment les gens.
  • La science médicale est imprégnée d’une haine du corps, et même si elle a perfectionné une réponse efficace aux symptômes, sa pratique actuelle nuit à notre santé.
  • La décentralisation, l’association volontaire, l’organisation autonome, le soutien mutuel, et la non-coercition sont tous des projets et des pratiques réalisables ayant fonctionné par le passé, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la civilisation occidentale, et ce à de nombreuses reprises.

Bienvenue dans le futur. Personne n’aurait pu deviner que la société globale ressemblerait à ça. Sa caractéristique déterminante est son hétérogénéité. Certaines villes ont été abandonnées; des arbres poussent au travers des avenues, des rivières se précipitent là où l’asphalte recouvrait jadis le sol, et les gratte-ciels s’effritent pendant que des cerfs se nourrissent à leurs pieds.

D’autres villes sont en plein essor, mais elles ont tellement changé qu’elles sont méconnaissables. Des toits, des friches désertes, et des trottoirs se sont transformés en jardins. Des arbres fruitiers et à noix bordent chaque pâté de maisons.

Les coqs annoncent chaque lever du soleil. Environ un dixième des rues – les artères principales- restent pavées ou sont faites de gravier, les théâtres et les édifices communautaires peuvent obtenir du courant même quand il se fait tard, sur une base rotative afin qu’ils puissent rester ouverts pour des soirées cinéma et d’autres évènements. Tout le monde a des chandelles et des lampes rechargeables, il y a alors toujours des lumières qui éclairent des fenêtres le soir. Nous sommes loin du ciel urbain d’aujourd’hui: la nuit on peut voir des étoiles dans le ciel, et les enfants, incrédules, restent bouche bée quand les ancien-ne-s leur racontent comment les gens ont abandonné l’ancien monde.

L’électricité est produite grâce à un réseau avoisinant de stations où l’on brûle les déchets agricoles (comme les épis de maïs) et des biocarburants, ainsi qu’à partir d’une petite quantité d’éoliennes et de panneaux solaires. Mais la ville utilise seulement une fraction de ce qu’elle consommait avant. Les gens chauffent et refroidissent leur maison sans électricité, grâce à une conception intelligente qui utilise la passivité solaire. Dans les régions plus froides, pendant l’hiver, les gens complètent cela avec de la combustion de carburants renouvelables, mais les maisons sont bien isolées et les fours sont conçus avec la plus grande efficacité: il n’y a donc pas grand-chose à faire.

Personne ne possède de réfrigérateur, mais à tous les étages des bâtiments, on peut trouver un congélateur collectif. On entrepose les denrées périssables comme le yogourt, les oeufs et les légumes dans une glacière ou dans une cave, et les aliments sont mangés frais ou bien cannés. Les gens font pousser la moitié de leur propre nourriture dans les jardins de leur quartier. Presque toute la nourriture provient d’un rayon de 30 km. Aucun aliment n’est modifié génétiquement ou produit à partir d’ingrédients chimiques, et les aliments sont cultivés pour leur goût et leur apport nutritif – pas selon leur longévité et leur durabilité par transport. En d’autres mots, les aliments sont plus goûteux, et la nourriture est plus saine.

Toutes les maisons ont une toilette compostable et de l’eau courante, mais pas de service d’eaux usées. Une quelconque loi non écrite assure que chaque communauté à travers le monde remédie à la production de ses propres déchets. L’envoi de déchets polluants en aval est le plus grand tabou. Les rares usines restantes utilisent des champignons et des microbes situés sur de grandes parcelles boisées autour de l’enceinte de l’usine pour assainir les polluants qu’elles produisent. Les quartiers transforment tous leurs déchets en compost ou en carburant. La quantité d’eau potable disponible étant limitée, les bâtiments sont équipés de capteurs d’eau de pluie pour les jardins.

Dans la plupart des villes, les gens tiennent des assemblées de quartier périodiques ou ad hoc afin de maintenir les jardins, les routes et les bâtiments, d’organiser les services de garderie, et de médier les disputes. Les gens participent également à des réunions avec les conseils de travail ou les projets infrastructuraux auxquels illes décident de consacrer une partie de leur temps. Ceux-ci peuvent inclure: le conseil de l’eau, des transports, de l’électricité, un hôpital, un conseil de travailleur-ses de construction, de guérisseur-ses (la grande majorité des soins de santé est assurée par des herboristes, des naturopathes, des homéopathes, des acupuncteur-rices, des massothérapeutes, des sages-femmes et d’autres spécialistes effectuant des visites à domicile) ou encore une usine. Autant que possible, les conseils de travail sont décentralisés, avec des individus et des petits groupes à qui on fait confiance de bien faire leur travail. Lorsque nécessaire, illes coordonnent également leurs activités au sein de réunions se déroulant généralement sous la forme d’assemblées ouvertes utilisant le consensus et privilégiant le partage des perspectives et des informations, plutôt que la prise de décision. Parfois, des rencontres interrégionales sont organisées (pour les communautés autour d’un même cours d’eau, par exemple). Elles fonctionnent selon une structure de délégation, quoique les rencontres restent ouvertes à tout le monde et cherchent toujours à atteindre des décisions qui satisfont l’ensemble des gens, considérant qu’il n’y a pas d’institutions coercitives et que la coercition sous n’importe quelle forme est mal vue. Elle signifie “ramener les vieux jours”.

Puisque le pouvoir est toujours localisé au maximum, la grande majorité des décisions sont prises par des individus ou des petits groupes partageant des affinités et travaillant régulièrement ensemble. Depuis qu’on n’accorde plus d’importance à l’homogénéité de la population, qui servait autrefois à des fins de contrôle et d’accumulation du pouvoir, les gens ont réalisé qu’une bonne partie de la coordination prend place de manière organique: différentes personnes prenant différentes décisions et travaillant à réconcilier leurs décisions avec celles des autres.

Même si les sociétés sont structurées de manière à créer des sentiments de communauté et de mutualité, il existe également une grande marge de manoeuvre pour la vie privée solitaire. Plusieurs quartiers ont des cuisines et des salles à manger collectives, mais les gens cuisinent parfois elleux-mêmes et peuvent manger seul-es lorsqu’illes en ont envie. Dépendamment des préférences culturelles, certaines sociétés ont des bains publics et d’autres non. La mise en commun forcée des expériences passées sous les utopies socialistes est absente de ce monde. La propriété privée a été abolie dans le sens classique (c’est-à-dire où les gens reposent sur les moyens de production pour leur survie), mais n’importe qui peut avoir autant d’effets personnels qu’ille peut et veut en obtenir – vêtements, jouets, réserve de bonbons, vélo, etc.

Plus une communauté est petite, plus elle a tendance à utiliser une économie du don – tout ce que tu n’utilises pas, tu l’offres en cadeau, solidifiant ainsi les liens que tu entretiens avec les autres et augmentant la quantité d’objets en circulation – qui est possiblement le système économique le plus vieux et le plus répandu dans toute l’espèce humaine.

Il n’y a plus de police. Généralement, les gens sont armés et entrainés à l’autodéfense. La vie quotidienne de chacun-e comprend des activités qui favorisent un sens de l’intérêt personnel et collectif. Les gens dépendent de la coopération et de l’aide mutuelle pour leur survie et leur bonheur, alors celleux qui endommagent leurs liens sociaux se font surtout du mal à elleux-mêmes et s’isolent. Les gens ont combattu pour renverser leurs oppresseur-es. Illes ont défait la police et les forces militaires de la classe dirigeante, et illes se rappellent de leur victoire. L’impératif de ne plus jamais être gouverné-es constitue une part importante de leur identité. Illes ne sont pas sur le point de se sentir intimidé-es par un-e psychopathe occasionnel-le ou une bande de malfaisant-es.

En bref, la ville a une empreinte écologique négligeable. Une densité élevée de personnes habite dans des régions qui ont une biodiversité impressionnante, avec de nombreuses espèces animales et végétales qui cohabitent dans la ville. Illes ne produisent pas de pollution à laquelle illes ne peuvent remédier elleux-mêmes. Illes se procurent de l’eau dans les bassins versants, mais en quantité bien moins grande que dans une ville capitaliste, et en accord avec les autres communautés qui partagent le même cours d’eau. Illes produisent des gaz à effets de serre en quantité réduite par la combustion de carburant. Cependant illes en retirent davantage de l’atmosphère par le biais de leur agriculture (puisque tous leurs biocarburants sont agricoles et que le carbone rejeté dans l’atmosphère est le même que celui que les plantes ont absorbé pendant leur croissance).

Presque toute la nourriture est produite de manière durable et locale. Il existe quelques usines de production, mais la plupart utilisent des matériaux recyclés.

À l’extérieur de la ville, le monde est encore plus transformé. Les déserts, les jungles, les régions montagneuses, les marais, la toundra, et les autres régions qui ne peuvent pas supporter une population de haute densité, sont redevenus sauvages. Aucun programme gouvernemental n’a été nécessaire pour préserver la nature; ça ne valait tout simplement pas la peine d’habiter là-bas une fois la production de combustibles fossiles terminée. Beaucoup de ces zones ont été reprises par les autochtones qui les habitaient jadis. Dans plusieurs de ces régions, les habitant-es peuvent de nouveau pratiquer la chasse et la cueillette, retrouvant la forme d’économie la plus intelligente pour cette biorégion et renversant ainsi la notion conventionnelle de ce qui est considéré “futuriste”.

Le transport persiste encore entre les biorégions. Les villes sont reliées par des trains qui fonctionnent par biocarburant, et les gens traversent régulièrement les océans sur des bateaux alimentés principalement par le vent. Une quantité quelconque des échanges interrégionaux se déroule de cette manière, mais le transport entre les régions permet surtout un mouvement de personnes, d’idées et d’identités. Les gens sont moins mobiles qu’illes ne l’étaient dans les derniers jours du capitalisme, mais d’un autre côté, illes ne sont plus obligé-es de suivre les caprices de l’économie, ni d’être déraciné-es par la recherche de travail. Économiquement, les biorégions sont presqu’entièrement auto-suffisantes et les gens se supportent elleux-mêmes. S’illes se déplacent, c’est parce qu’illes veulent voyager, voir le monde, et sont libres de le faire car il n’y a plus de frontières.

Les communications de plus longue distance se font principalement par radio. La majorité des communautés urbaines ou semi-urbaines ont des téléphones et internet. La production hautement toxique d’ordinateurs a pratiquement cessée, mais quelques villes utilisent de nouvelles méthodes, plus lentes mais plus responsables, afin de manufacturer des ordinateurs à une échelle minimale. Des populations rurales habitent assez proches d’une ville pour accèder à ces formes de communication, de temps en temps. Les gens recoivent encore des nouvelles provenant du monde entier, et illes continuent de cultiver une identité qui est partiellement globale.

Les bases économiques de la société se sont grandement diversifiées au sein de chaque communauté linguistique. En d’autres mots, une personne peut vivre dans une commune agricole avec un niveau technologique similaire à celui de l’occident du 19ième siècle, mais à côté d’elle se trouve une forêt habitée par des chasseur-es-cueilleur-ses, et quelque fois par année elle se rend dans une ville qui est elle-même organisée par des conseils de travail et des assemblées de quartiers, où l’on trouve de l’électricité, des autobus, une station de train ou un port, et où elle peut regarder des films ou lire le blog de quelqu’un qui vit à l’autre bout du monde.

Des images et des nouvelles provenant du monde entier circulent dans les communes sur une base régulière. Les gens parlent la même langue et partagent une culture et une histoire similaires avec ces communautés qui autrement sont bien différentes. Il en résulte qu’une identité clanique et insulaire, susceptible de poser de sérieux problèmes -notamment la régénération potentielle de comportements dominateurs et impérialistes-, est constamment évitée par la cultivation d’une identité globale et par le mélange avec des membres très différents d’une communauté plus large. En effet, puisque presque toutes les communautées linguistiques s’étendent bien au-delà d’une seule biorégion, et puisque les gens connaissent une mobilité sociale sans précédent, il y a une circulation infinie des gens entre ces différentes communautés. Chaque individu décide, à un certain âge, s’ille veut vivre dans la ville, la campagne ou la forêt. Non seulement les frontières n’existent plus entre des nations construites artificiellement mais les frontières sociales n’empêchent plus le mouvement entre différentes identitées et catégories culturelles.

Pour les personnes agées, ce mode de vie est un paradis, mélangé aux détails croustillants de la réalité – conflits, labeur, chagrins et drames du quotidien. Pour les plus jeunes, c’est simplement vivre selon le bon sens.

Et d’année en année, le monde guérit un peu plus des ravages du capitalisme industriel. La quantité de forêt et de zones humides a augmenté au même rythme que la régénération de certaines zones, alors que les régions densément peuplées sont devenues des écosystèmes en santé grâce au jardinage, à la permaculture et à l’élimination des voitures.

Les niveaux de gaz à effet de serre dans l’atmosphère sont réellement en train de diminuer, bien que lentement, pour la première fois depuis des années, alors que le carbone est renvoyé dans le sol, dans les forêts et dans les zones humides et urbaines. La combustion d’énergie fossile a cessé. Plus du tiers des espèces de la planète se sont éteintes avant que les gens ne modifient enfin leur mode de vie, mais maintenant que la perte d’habitat est renversée, plusieurs espèces reprennent des forces. À condition que l’humanité n’oublie pas sa plus grande leçon jamais apprise, dans quelques millions d’années, la biodiversité de la planète Terre sera plus grande que jamais.

Une vie digne a remplacé le profit comme nouveau critère social et, en coup de poing contre tou-tes les ingénieur-es de la planification sociale, chacun-e est autorisé-e à déterminer comment y parvenir. Les gens ont retrouvé l’habilité de se nourrir et de se loger elleux-mêmes et les communautés individuelles ont prouvé qu’elles étaient les mieux placées pour élaborer un mode de subsistance plus adapté aux conditions locales et aux changements variés induits par le réchauffement planétaire. Au final, c’est une évidence: l’unique solution qui était écartée par ceux et celles qui profitaient des changements climatiques était la seule qui avait une chance de réussir.

Pendant trop longtemps, les gens n’ont pas cru ceux et celles qui les mettaient en garde contre les changements climatiques, l’effondrement écologique et les autres problèmes créés par le gouvernement et le capitalisme – ceux et celles qui réclamaient des solutions radicales. Au final, illes ont compris que la meilleure décision qu’illes avaient prise était de cesser de faire confiance aux gens au pouvoir, soit les responsables pour tous ces problèmes. À la place, illes se sont fait confiance et ont plongé.

Les lecteur-ice-s qui doutent de la possibilité de réalisation de cette vision peuvent se réferer au livre Champs, Usines et Ateliers de Pierre Kropotkin, qui énonce une proposition similaire, mais il y a plus de cent ans. Illes peuvent aussi voir comment les territoires autochtones sur lesquels illes vivent étaient organisés avant la colonisation. D’où je viens, la confédération des Powhatans a maintenu la paix et coordonné les échanges commerciaux entre plusieurs nations de la partie sud du bassin versant de la baie de Chesapeake. Au Nord, les Haudensaunne ont maintenu la paix entre cinq (et plus tard six) nations pendant des centaines d’années. Les deux groupes ont supporté de fortes densités de population grâce à l’horticulture intensive et à la pêche sans dégrader leur environnement.

Où je vis aujourd’hui, à Barcelone, les travailleur-ses ont repris la ville et les usines et ont tout dirigé elleux-mêmes en 1936. Et là où je me trouve en écrivant cet article, à Seattle, une grève générale d’un mois a eu lieu en 1919. Les travailleur-ses là-bas se sont également montré-es capables de s’organiser et de maintenir la paix. Tout ça n’es pas un rêve. C’est une possibilité imminente, mais seulement si nous avons le courage d’y croire.