Dans la dernière année, le projet d’Ariane Phosphate a passé sous le radar et nous n’avons presque pas entendu parler des développements qui doivent mener à cette mine à ciel ouvert de phosphate au Lac à Paul et au troisième port sur le Saguenay. Il y a plusieurs raisons à cela (outre la pandémie), dont la lenteur du processus devant conduire à la première pelleter de terre du projet, la place prise dans les médias de masse par GNL Québec et la sortie du rapport du BAPE sur l’usine de liquéfaction de gaz naturel au port de Grande-Anse. Pour autant, le projet de mine d’apatite n’est pas mort et voilà qu’il a refait surface la semaine dernière dans les médias.
La minière Ariane Phosphate a annoncé avoir conclu une entente, d’une durée pouvant aller jusqu’à 50 ans, avec Port Saguenay au sujet du futur site d’installation pour le chargement maritime sur la rive nord de la rivière Saguenay. Le deal prévoit l’utilisation des futures installations sur la rive nord pour 30 ans avec deux renouvellements possibles de 10 ans. Il vient aussi encadrer la vente par Port Saguenay à Ariane Phosphate d’un morceau de terrain qui permettra la construction d’une installation de chargements qui va faciliter l’accès aux plateformes commerciales internationales.
Même si cette entente entre la minière et Port Saguenay n’est pas une surprise puisque l’administration portuaire est 100% pour le projet et travaille à sa réalisation, elle sert à rassurer les investisseurs et les clients potentiels que tente de séduire Ariane Phosphate: « Avec une entente de 50 ans, nous serons en position de force pour approvisionner nos clients mondiaux à partir de notre projet de mine du Lac à Paul qui devrait avoir une longue durée de vie. C’est une des choses qu’il nous manquait pour rassurer nos clients ou investisseurs potentiels quand on négociait. Là c’est réglé. » (1) – Jean-Sébastien David, chef des opérations chez Ariane Phosphate, lors d’une entrevue avec le journal Informe Affaires.
La multiplication des annonces, même banales et plus ou moins pertinentes, ainsi que les diverses ententes qui sont ensuite relayées par les médias servent justement à rassurer les investisseurs, les motiver et leur donner espoir. Les convaincre que le projet va de l’avant, qu’il n’est pas mort et que tout roule comme prévu, peu importe si c’est vrai ou non.
L’automobile électrique comme passeport vert
Comme bien des multinationales extractivistes, Ariane Phosphate mise sur l’automobile électrique pour écouler sa matière première et verdir son projet destructeur. L’augmentation de la demande de phosphate pour les batteries Lithium-Fer-Phosphate (LFP) est vu d’un bon œil par les dirigeants de la minière. Ces batteries sont utilisées pour la fabrication de voitures électriques. Elon Musk, le PDG mégalomane de Tesla Motors, a annoncé dernièrement qu’il étudiait la possibilité d’utiliser les batteries LFP pour équiper les prochains véhicules Tesla puisqu’elles sont moins dispendieuses. Évidemment, cela est vu comme une bonne nouvelle par Ariane Phosphate.
Un futur bien macabre nous attend si la voiture électrique est considérée comme une transition énergétique et un moyen de diminuer la pollution. En réalité, elle sert simplement à justifier et verdir des projets extractivistes qui vont détruire des milieux de vie pour une poignée d’emploi et des millions de dollars dans les poches des dirigeants.
L’électrification des voitures n’est pas la solution, le but est de diminuer au maximum le nombre d’automobiles sur les routes et d’augmenter le transport en commun. Fabriquer des voitures, même si elles sont électriques, demande beaucoup de ressources qu’il faut extraire du sol (lithium, phosphate, etc.) et d’infrastructures destructrices comme les autoroutes, les immenses boulevards, les stationnements à l’infini, etc. La voiture électrique sert à sauver l’industrie automobile, pas la planète.
Même si la minière Ariane Phosphate a toutes les approbations du gouvernement pour aller de l’avant et qu’elle est aidée par la classe politique locale et le milieu des affaires, il n’est pas trop tard pour s’activer. Nous devons nous organiser pour occuper le territoire et bloquer coûte que coûte ce projet; mettre nos corps en jeu pour empêcher la destruction de nos milieux de vie et la poursuite de ce néo-colonialisme qui s’approprie les territoires des Premières Nations et anéantit toutes possibilités de pratiques ancestrales. Tôt ou tard, il faudra monter des barricades, bloquer les chemins, créer des zones à défendre où nous vivrons autrement; attaquer.
La pandémie que nous traversons nous précarise tou·te·s et met en évidence des injustices graves. La relance souhaitée par les dirigeant.e.s est une relance qui ne s’adresse pas à nous. Elle ne s’adresse pas aux artistes et autres personnes qui ne génèrent pas assez de profit pour mériter d’exister. Elle ne s’adresse pas aux les travailleur.euses du sexe, dont l’existence même est criminalisée. Cette relance ignore les personnes en situation de handicap, les marginalisé·e·s, celleux avec des problèmes de santé mentale. La relance dont ils parlent, elle est pour les pétrolières, pour les Bombardiers, pour les tizami·e·s comme Guzzo, mais elle n’est pas pour nous. Laisser les gouvernements nous sauver de la crise qu’ils ont eux et elles même créées à travers les coupures en santé, à travers leurs vies de « snowbirds », serait accepter la mort. Ce que nous devons relancer, ce n’est pas l’économie, mais les luttes pour nos droits et la fin de l’exploitation capitaliste.
Le projet de reconstruction économique mise sur un univers technologique taché d’inégalités et basé sur une exploitation capitaliste sale. Le renforcement des frontières et les abus des instances d’immigration, qui au soit-disant Canada sont illégitimes, ont pour mission de préserver ces inégalités. Pendant qu’au Nord on se vaccine, on oublie celleux qui nous habillent dans les usines de Gildan en Haïti. On oublie que chaque conférence zoom dépend du travail dans les mines d’Afrique et d’Amérique du Sud. Ces mêmes pays qui pourraient ne pas voir de vaccin avant le début de la prochaine pandémie. Les mots de remerciement et les paroles vides de ces politicien·e·s ne redonneront pas la vie aux « petrochallengers » haïtien·ne·s tué·e·s par des forces de police formées par le Canada, ne redonnera pas leur yeux aux manifestant·e·s chilien·ne·s blessé·e·s par des armes canadiennes. Il faudra bien plus pour redonner la vie à Raphaël « Napa » André, à Joyce Echaquan, et à toutes les personnes autochtones tuées ici et ailleurs.
Les injustices au niveau mondial se multiplient. Les personnes migrantes qui ont eu la « chance » de venir ici meurent dans nos hôpitaux et nos entrepôts. Les rues des quartiers les plus pauvres sont vides, la police étant toujours en recherche de ses prochaines victimes. Les Premiers Peuples sont humiliés, agressés et tués par les instances gouvernementales, pilotées par les compagnies extractivistes. Et dans tout ce chaos, on nous impose l’obéissance, le silence, l’aveuglement face à tout ce qui se passe autour de nous.
Ne nous laisson pas faire ! Refusons de nous entre-policer sur nos comportements, car vivre dans un monde régi par des lois racistes, coloniales, LGBTQIA2S+phobes constitue un défi en soit. Ce sont ces mêmes lois qui nourrissent les inégalités de genre et qui donnent toujours raison aux plus privilégié·e·s et aux héritièr·e·s bourgeois·e·s : ne les légitimons pas en nous les imposant à nous mêmes ! Nous sommes en colère face à la disparition des aides financières, de nos emplois, de leur précarisation ou encore à l’imposition d’un couvre feu basé sur aucune preuve scientifique reconnue. Ce n’est qu’une excuse pour légitimer le contrôle et la répression étatique. Cet argument sanitaire ne tient pas la route quand on voit qu’il n’est pas appliqué partout. Le gouvernement Legault montre encore une fois son vrai visage en protégeant l’économie au détriment des vies. Refusons cet avenir imaginé par des multimilliardaires, qui détournent notre attention par la peur tandis qu’ils profitent de l’exploitation des personnes les plus démunies.
Ces milliardaires, ce sont eux qui sont les premiers pollueurs et les derniers à en subir les conséquences. Ce sont leurs grosses corporations qui continuent d’exploiter le travail des migrant·e·s et de pratiquer l’extractivisme en territoires autochtones, au nom d’une croissance économique hypocrite dite « verte » ou encore de « développement durable ». En effet, tout le monde sait que la crise environnementale est un enjeu majeur et que celle-ci affectera en premier lieu les populations marginalisées. Pour elleux, c’est le statu quo à tout prix, jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Ce qui est encore pire, aucune solution concrète n’est apportée et les listes d’attentes pour les soins sont encore pires qu’elles étaient avant la pandémie. Les médias ont profité de l’opportunité pour vendre des nouvelles anxiogènes sur le virus, éclipsant notamment les luttes en cours pour la défense des territoires. Ces luttes sont vivantes, et nous allons le leur rappeler.
Nous sommes tou·te·s perçu·e·s comme une masse de travail vide et remplaçable, mais tout n’est pas perdu. Ensemble, prêt·e·s à nous battre, nous sommes bien plus fort·e·s et bien plus nombreu·x·ses. Refusons cet avenir « ubérisé » et bâtissons un monde d’entraide et d’équité. Pour y arriver, nous devrons lutter par tous les moyens, et cela passe nécessairement par la reprise de la rue.
On se revoit le premier mai, à 16h, au parc Jarry (coin Gary-Carter et St-Laurent) !
La Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC) publie aujourd’hui le deuxième épisode d’une série de podcasts nommée Le Verger au complet. Le Verger au complet vise la diffusion d’information relative à l’abolition de la police et des prisons, mais proposera aussi des épisodes portant sur des thématiques plus précises telles que la justice transformatrice, les prisons de migrant.e.s, la criminalisation de la dissidence et plusieurs autres.
Dans ce deuxième épisode, on vous partage une entrevue avec une personne impliquée avec le Collectif opposé à la brutalité policière (COBP), collectif notamment à l’origine de la manifestation annuelle du 15 mars — qui arrive à grands pas!!! — ayant cette année comme thème l’abolition de la police. Depuis 25 ans cette année, le COBP offre un soutient aux victimes de brutalité policière, informe sur les droits des personnes face à la police et dénonce toutes les formes de violence policière. Voici où le trouver : https://www.clac-montreal.net/fr/node/769. La version qui s’y trouve est en format mp3.
Vous aimez ce deuxième épisode du Verger au complet et souhaitez le partager? Toute diffusion sera extrêmement appréciée!
Si vous l’avez manqué, on vous suggère aussi d’écouter notre premier épisode: HIS-1312 – Introduction et histoire de la police (https://www.clac-montreal.net/fr/node/763).
Par CATS – Comité autonome du travail du sexe à Montréal, un projet d’organisation politique autonome de travailleuse·eur·s du sexe basé à Montréal ayant pour but de revendiquer la décriminalisation du travail du sexe et plus largement, de meilleures conditions de travail dans l’industrie du sexe.
Cari Mitchell est une ancienne travailleuse du sexe et membre de l’English Collective of Prostitutes (ECP), un réseau de travailleuses du sexe au Royaume-Uni qui travaillent autant dans la rue que derrière des portes closes et qui revendiquent la décriminalisation de leur travail et une plus grande sécurité.
En l’an 2000, l’English Collective of Prostitutes (ECP) a organisé une grève du travail du sexe qui s’inscrivait dans le cadre de la grève mondiale des femmes à l’occasion de la Journée internationale des femmes. La Global Women’s Strike est une campagne internationale destinée aux organisations qui souhaitent mettre en avant le travail essentiel effectué par les femmes, qu’il soit non rémunéré ou sous-payé. Une grève du travail du sexe a été organisée à nouveau le 8 mars en 2014 et 2019 avec d’autres organisations de travailleuses du sexe. Les militantes du CATS (Comité autonome du travail du sexe à Montréal) ont demandé à Cari Mitchell de partager son expérience en tant que coorganisatrice de la grève.
CATS: Votre collectif existe depuis de nombreuses années et a adopté plusieurs stratégies politiques pour obtenir des droits pour les travailleuses du sexe. Comment la grève est-elle apparue comme une tactique pour obtenir la décriminalisation du travail du sexe ?
C.M.: Le collectif a commencé ses activités en 1975 et a été créé par des travailleuses du sexe immigrantes. Dès le début, nous avons demandé l’abolition des lois sur la prostitution et que de l’argent du gouvernement soit remis directement aux femmes pour que nous puissions arrêter le travail du sexe, si et quand nous le voulions. C’était et c’est encore surtout des femmes qui font le travail du sexe, surtout des mères et particulièrement des mères monoparentales qui font de leur mieux pour soutenir leur famille. Dans le ECP, nous nous battons également dans des affaires juridiques contre des charges comme le flânage, la sollicitation et la tenue de maisons closes. Peu importe ce pour quoi les gens viennent nous voir, nous les aidons. Nous sommes une organisation de différentes nationalités, races, âges, orientation sexuelle et genre.
Nous nous organisons également avec d’autres organisations. Nous faisons également partie de la Global Women’s Strike et de la campagne «Care Income Now». Comme les autres femmes, nous voulons que le travail de donner naissance et d’élever la prochaine génération soit pris en compte, valorisé et rémunéré. En tant que travailleuses du sexe, nous savons qu’avec cet argent pour le travail que nous faisons déjà, la plupart d’entre nous n’auraient jamais eu à se lancer dans le travail du sexe. Nous souhaitons que les personnes dénonçant le nombre de femmes qui se prostituent à cause de la pauvreté et du manque d’alternatives économiques fassent plutôt pression sur le gouvernement pour que celles-ci obtiennent de l’argent.
Nous sommes basées au Crossroads Women’s Centre à Londres et nous travaillons de près avec Women Against Rape, une organisation anti-raciste et contre les violences faites aux femmes. Nous travaillons aussi avec des organisations pour les personnes en situation de handicap – un certain nombre de femmes dans notre organisation ont un handicap ou ont un enfant ayant un handicap; elles travaillent pour couvrir les coûts associés à celui-ci. La Queer Strike, qui fait partie du mouvement LGBTQ au Royaume-Uni, est également une alliée, tout comme Support, Not Separation qui se bat pour que les enfants ne soient plus enlevés de leur mère – ce qui arrive dans une proportion effrayante, l’excuse étant de retirer les enfants de situations de pauvreté ou de violence conjugale. C’est très choquant. Nous connaissons plusieurs travailleuses du sexe qui ont commencé ce travail seulement pour nourrir leurs enfants, et qui après se les sont fait retirés par les services sociaux sous prétexte qu’elles n’étaient pas aptes à être mères.
Nous disposons également d’un réseau international, nous apprenons donc de toutes les expériences de ces groupes. Nous avons une organisation sœur à San Francisco, US PROS (The US PROStitutes Collective), ainsi qu’en Thaïlande, EMPOWER, qui est actuellement engagée dans une lutte massive pour la justice dans ce pays.
Nous faisons campagne pour la décriminalisation comme cela a été fait en Nouvelle-Zélande en 2003, un modèle qui a démontré pouvoir améliorer la santé et la sécurité des travailleuses du sexe. Cette loi enlève le sexe consentant du Code criminel ce qui veut dire que la police doit prioriser la sécurité plutôt que la poursuite criminelle.
Il y a une longue histoire de femmes qui se mettent en grève pour demander la reconnaissance de leur travail gratuit et sous-payé. En 1975, les femmes d’Islande se sont mises en grève et tout le pays était complètement paralysé. C’était fantastique! Il y a des photos de milliers de femmes dans la rue. Alors que les femmes étaient en grève, les présentateurs de nouvelles devaient avoir leurs enfants avec eux en studio. Ils devaient s’occuper de leurs enfants pendant qu’ils présentaient les nouvelles sur les femmes en grève!
Ainsi, nous avons toujours su que l’arrêt de notre travail est une façon d’attirer l’attention, de soulever les enjeux qui doivent être soulevés. Lors de la Journée internationale des femmes en 2000, la Global Women’s Strike organisait une grève des femmes dans plusieurs pays pour demander aux gouvernements de reconnaître et valoriser tout le travail gratuit que les femmes font. Les statistiques de l’ONU à l’époque montraient que les femmes faisaient les deux tiers du travail contre seulement 5% du revenu et 1% des avoirs totaux. À cette époque, nous travaillions déjà depuis quelque temps avec des travailleuses du sexe à Soho, quartier de Londres, qui est l’une des zones de red light les plus connues du pays. Les travailleuses du sexe qui y travaillent faisaient partie de notre réseau depuis plusieurs décennies et nous avons fait plusieurs campagnes avec elles contre le conseil local de Westminster qui fermait les appartements où les femmes travaillaient pour gentrifier le quartier. Les nombreuses travailleuses du sexe migrantes dans ce secteur étaient ciblées par la police qui les évinçaient, les arrêtaient et les déportaient, en utilisant l’excuse de les sauver du trafic sexuel. En discutant avec elles, les travailleuses du sexe de Soho nous ont exprimé l’intérêt de se joindre à la grève à l’occasion de la Journée internationale des femmes. À cette époque, les femmes travaillaient surtout dans des appartements, où les clients viennent frapper à la porte et attendent pour rentrer. Le jour de la grève, ces appartements étaient fermés, et les travailleuses du sexe de Soho se sont jointes à celles de plusieurs autres endroits, qui travaillaient de différentes façons. Nous nous sommes toutes jointes à la Global Women’s Strike.
Les femmes portaient des masques afin de ne pas être identifiées. Nous avons donc toutes porté des masques, alors personne ne pouvait dire qui était une travailleuse du sexe et qui n’en était pas une, et ce fut un succès fantastique. Nous avons reçu beaucoup de visibilité.
Une autre chose que nous faisons avec l’ECP est de faire connaître les réalités du travail du sexe – qui nous sommes et pourquoi nous le faisons, afin que les gens comprennent mieux de quoi il s’agit. Nous parlons des effets de la criminalisation sur notre sécurité et du fait que nous sommes des travailleuses comme les autres, pour la plupart des mères monoparentales qui font vivre leur famille, non seulement au Royaume-Uni, mais aussi dans d’autres pays. Bon nombre de travailleuses du sexe migrantes envoient de l’argent chez elles, partout dans le monde. Cette grève a donc été un grand pas en avant.
Nous avons continué à travailler avec les travailleuses du sexe de Soho, alors que le conseil municipal de Westminster continuait de les talonner. L’une des choses terribles provoquées par leurs décisions a été la fermeture d’appartements, les amenant à travailler dans la rue. Tragiquement, une femme a été assassinée en 2000, peu après cette grève. Elle était très connue au sein de notre réseau. Nous savions tout d’elle: elle s’appelait Lizzie et elle a été assassinée parce qu’elle faisait le trottoir après avoir été évincée d’un appartement de Soho. Aucune travailleuse du sexe n’a jamais été assassinée quand elle travaillait dans un appartement de Soho. Il est 10 fois plus dangereux de travailler dans la rue que de travailler à l’intérieur avec d’autres.
Les lois sur la prostitution, qui font en sorte qu’il est illégal de travailler à plusieurs pour la sécurité, rendent invisible l’industrie et nous rendent toutes vulnérables. En vertu de ces lois sur le flânage et la sollicitation – soit le simple fait d’attendre sur le trottoir et de parler à un client – les travailleuses du sexe peuvent être jugées coupables avec comme seule preuve les paroles d’un policier. Quand vous êtes déclarées coupables, vous avez un dossier criminel, et il est presque impossible de vous en sortir et de vous trouver un autre emploi. Alors, vous êtes coincées! La police utilise maintenant l’ordre public pour forcer les femmes hors des endroits où il y a des familles vers des endroits isolés. Si vous travaillez en groupe pour la compagnie et la sécurité, vos collègues peuvent prendre la plaque d’immatriculation de votre client quand vous partez et vous pouvez le lui faire savoir. Cela n’est pas possible si vous devez travailler dans des endroits isolés pour éviter l’attention de la police. Là où il y a de la répression policière, la violence et les meurtres de travailleuses du sexe augmentent.
À l’intérieur, il n’est pas illégal d’échanger de l’argent contre des services sexuels, mais tout ce qui doit être fait pour le faire de façon sécuritaire est contraire à la loi. L’aménagement et la gestion d’un appartement, la publicité et le paiement du loyer sont tous des actes illégaux. En d’autres mots, il est illégal de travailler en sécurité dans ce pays! Travailler ensemble veut aussi dire que vous pouvez vous assurez de la sécurité des unes et des autres et apprendre de vos collègues, non seulement sur comment assurer votre sécurité en travaillant, mais aussi comment avoir l’argent en premier, comment interagir avec les clients et comment faire le travail le plus vite possible. Un des problèmes de la répression policière est que nous sommes forcées de travailler seules.
Les pensées ont évolué – la presse, qui nous décrivait autrefois comme des filles de joie, n’ose plus le faire. On a beaucoup plus de respect pour les travailleuses du sexe. Le public est beaucoup plus conscient de qui sont les travailleuses du sexe. Il sait que plusieurs d’entre nous sont des mères, des migrantes, des personnes trans, des femmes racisées; il sait que nous sommes toutes des femmes vulnérables qui n’ont guère d’autres choix que le travail du sexe. La grève a donc été vraiment efficace pour susciter ces changements.
Les dernières grèves dans le cadre de la Journée internationale des femmes ont été organisées par d’autres organisations de travailleuses du sexe, mais nous avons été très présentes, en particulier pour celles de 2014 et 2019. Nous nous sommes organisées pour faire sortir les travailleuses dans la rue. Ce fut donc un grand succès. Les choses avancent. On n’en a pas toujours l’impression, mais les choses avancent.
CATS: Votre mouvement est en faveur de la décriminalisation et non de la légalisation. Pouvez-vous expliquer pourquoi vous pensez que ce modèle est la meilleure option pour les travailleuses du sexe ?
C.M.: Tout d’abord, la décriminalisation, gagnée en Nouvelle-Zélande en 2003, a eu un succès retentissant. Elle a été intégrée à la législation sur la santé et la sécurité. Les travailleuses du sexe affirment qu’elles ont plus de droits et une plus grande protection, et que leurs signalements à la police ne seront pas utilisés contre elles. Ce contexte favorise une réduction des actes violents, car les hommes savent qu’ils peuvent être dénoncés à la police et être poursuivis. Cela fait une énorme différence sur la sécurité des travailleuses du sexe et nous pensons que cela devrait être la norme partout.
La légalisation est une situation complètement différente. C’est de la prostitution gérée par l’État. Il devient nécessaire de s’inscrire auprès des autorités pour travailler légalement et la plupart ne peuvent pas faire cela. Cela crée un système à deux paliers: si vous pouvez vous permettre de vous identifier comme travailleuse du sexe, vous pouvez travailler dans les secteurs légalisés, mais la plupart d’entre nous ne peuvent pas être identifiées. Qui sait ce qui peut arriver si l’école de votre enfant, une travailleuse sociale ou les autorités sanitaires l’apprennent. Ce n’est tout simplement pas quelque chose que la plupart d’entre nous peuvent faire. D’ailleurs, dans les pays où il existe une légalisation, la plupart des travailleuses du sexe ne s’enregistrent pas et continuent à travailler illégalement. Dans les zones des Pays-Bas où il est connu que les personnes travaillent à l’extérieur, une personne qui entre dans la zone peut être identifiée comme une travailleuse du sexe. Au niveau international, les travailleuses du sexe ne font pas campagne pour la légalisation, nous faisons campagne pour la décriminalisation. Nous ne voulons pas être contrôlées par l’État, ni que notre façon de travailler le soit, ou encore l’endroit où nous travaillons.
CATS: Votre grève s’inscrivait dans le cadre d’une grève plus large des femmes au Royaume-Uni et à l’échelle internationale à l’occasion de la Journée internationale des femmes, afin d’attirer l’attention sur l’exploitation du travail des femmes dans tous les aspects de leur vie. Comment pensez-vous que le fait d’être une travailleuse du sexe peut se comparer à d’autres travaux féminisés ou non rémunérés comme les soins et le ménage?
C.M.: À bien des égards, c’est le même travail. Les clients viennent nous voir non seulement parce qu’ils veulent du sexe, mais aussi parce qu’ils veulent une personne qui leur soit sympathique, qui les écoute. Ça peut être pour un quart d’heure, pour une demi-heure, pour une heure, ou pour plus longtemps. Ils recherchent de l’intimité et veulent sentir qu’on s’occupe d’eux, qu’ils sont au centre de l’attention de quelqu’un pour un moment.
En fait, une des femmes de notre réseau faisait du travail sexuel avec un client, et agissait comme aide-soignante auprès de lui, c’était deux métiers qu’elle exerçait avec la même personne. Elle nous rapportait trouver beaucoup plus exigeant le travail d’aide-soignante que le travail du sexe.
En 2017, nous avons réalisé une enquête et nous avons constaté que beaucoup d’autres emplois étaient décrits par les femmes comme de l’exploitation et comme étant dangereux1. Le travail du sexe est l’un des emplois les plus dangereux, uniquement parce que les hommes violents savent qu’ils peuvent s’en tirer en étant violents envers nous. Ils savent que nous n’allons pas porter plainte aux autorités pour ne pas être poursuivies. C’est comme ça.
Donc, cette enquête était vraiment éclairante. Nous sommes allées à la Chambre des communes pour en faire le lancement. Il nous a été très utile de démontrer que beaucoup d’autres emplois sont décrits comme des emplois d’exploitation et dangereux. Le travail du sexe n’est pas unique en son genre.
Dans le travail du sexe, il est possible de gagner un peu plus d’argent en un peu moins de temps. C’est très important, surtout si vous êtes une mère ou si vous exercez un autre travail, par exemple en travaillant dans une banque ou ailleurs, et que le travail du sexe sert à compléter votre faible salaire. Plusieurs se retrouvent dans cette situation. De plus, l’accès aux emplois dans ce pays est tout autre pour les personnes migrantes. Plusieurs d’entre elles n’ont pas le droit de chercher un emploi. Sans oublier tou·te·s ceux et celles vivant dans la pauvreté et affecté·e·s par les discriminations, ce qui est le cas des personnes trans et des femmes racisées constamment confrontées au racisme sur le marché du travail. C’est pourquoi autant de personnes sont poussées vers l’industrie du sexe.
CATS: Comment organise-t-on concrètement une grève du travail du sexe? Comment faire en sorte que tout le monde puisse y participer, même les plus précaires? La whorearchy (la hiérarchisation des différents types de travail du sexe, certains étant plus respectables comme le strip-tease ou la webcam que le travail du sexe incluant un service complet2, en particulier celles qui travaillent dans la rue) est l’un des facteurs qui influencent le degré de criminalisation dont une personne fera l’objet. Cela a-t-il été un problème lors de l’organisation de la grève et comment pouvez-vous y remédier?
C.M.: Nous sommes actives depuis longtemps, nous avons un très grand réseau dans tout le pays, comme à l’international. Nous nous organisons avec des personnes qui travaillent de différentes manières, à l’intérieur et à l’extérieur, et tout le monde était invité à se joindre à la grève de l’année 2000. Les rencontres d’organisation réunissaient des personnes qui travaillaient non seulement à Soho, mais aussi à d’autres endroits. Nous nous sommes assurées que tout le monde puisse faire des suggestions. Nous avons également veillé à assurer la possibilité de demeurer méconnaissable, et qu’il serait possible de participer sans devoir s’identifier comme travailleuse du sexe et compromettre sa sécurité. La sécurité des femmes ne serait pas compromise puisque tout le monde porterait des masques.
Sans égard à leur façon de travailler, les strip-teaseuses comme les personnes travaillant en ligne ont pris part à la grève. Nous étions vraiment déterminées à ne pas être divisées selon nos façons de travailler. Nous sommes toutes affectées d’une certaine manière par les lois, peu importe comment nous travaillons, mais pour nous c’était très important de mettre à l’avant-plan la situation des personnes qui travaillent dans la rue, qui sont les plus confrontées aux lois, les plus stigmatisées et les plus vulnérables vis-à-vis de la police et d’autres violences. C’est donc ainsi qu’on nous connaît; on ne tolérera pas de reproches sur la façon dont les gens travaillent, ce n’est tout simplement pas à l’ordre du jour. Nous travaillons toutes pour l’argent parce que nous en avons besoin et nous choisissons de travailler de différentes manières, selon ce qui convient le mieux à notre vie. Je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons réussi à organiser la grève de 2000 et celles qui ont suivi. Parce qu’elles savaient que nous ne serions pas divisées les unes contre les autres.
CATS: Ici, à Montréal et dans le reste du Canada, la plupart des syndicats et des organisations féministes traditionnelles sont toujours en faveur du modèle nordique3. Comment était-ce d’organiser une grève du travail du sexe au sein d’un mouvement féministe plus large? Comment avez-vous fait pour développer une alliance avec la gauche et le mouvement féministe?
C.M.: Les féministes condamnant la prostitution ont toujours été là, mais à l’époque, en 2000, elles n’étaient pas vraiment intéressées à se dresser contre nous, et les syndicats non plus. Depuis, le modèle nordique est devenu un enjeu à traiter. Nous saisissons toutes les occasions pour l’aborder, par exemple en allant à des conférences syndicales, en nous exprimant lors d’entrevues avec des féministes dans les médias. Il est évident que la criminalisation des client·e·s ne nous aidera pas, mais qu’elle poussera tout le monde dans la clandestinité et augmentera la stigmatisation. Tous les pays où le modèle nordique a été implanté ont connu une augmentation de la violence contre les travailleuses du sexe. Ces femmes qui se proclament féministes sont en fait le plus grand obstacle à la décriminalisation. Si elles allaient plutôt voir le gouvernement pour lui dire : «Eh bien, nous ne pensons pas que les femmes devraient se prostituer, mais nous pensons que les femmes devraient avoir suffisamment d’argent pour ne pas avoir à le faire», ce serait formidable! Mais ce n’est pas ce qu’elles font; elles adoptent un point de vue moral pour dénoncer la prostitution et en font leur carrière en s’y opposant comme politiciennes, journalistes ou académiciennes. Lors de la grève internationale des femmes en 2000, il y avait des milliers et des milliers de femmes qui marchaient dans les rues. Il y avait des groupes de féministes qui se tenaient sur le bord de la rue avec des pancartes bizarres, mais elles n’ont jamais été en mesure de contrer ce que les travailleuses du sexe affirmaient publiquement.
La sécurité des femmes est un sujet que le gouvernement ne devrait pas pouvoir argumenter. Nous avons ici un prestigieux comité gouvernemental qui a passé un an à faire une vaste recherche sur la prostitution et qui a recommandé en 2016 sa décriminalisation, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Aussi, que les dossiers criminels pour prostitution soient effacés afin que les travailleuses du sexe puissent trouver un autre emploi. Il a aussi été recommandé que la prostitution ne soit pas confondue avec la traite humaine. Mais ces recommandations n’ont pas été prises en compte; le gouvernement a déclaré qu’il fallait faire plus de recherches ce qui signifie juste plus d’argent entre les mains de certain·e·s universitaires. Mais même les universitaires qui ont fait plus de recherches n’ont pas été capables de présenter le genre de contre-rapport qu’ils et elles voulaient tant produire.
Les lois doivent changer et elles changeront. Avant, une femme divorcée était considérée comme une traînée, mais plus maintenant, les choses ont changé, il y a eu un mouvement de femmes. La décriminalisation aura lieu parce que les travailleuses du sexe sont un élément clé du mouvement international de femmes.
CATS: La critique des frontières et la façon dont elles sont presque toujours exclues du discours sur la traite des êtres humains semblent constituer une grande partie de votre campagne. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet ?
C.M.: Nous avons beaucoup de femmes migrantes dans notre réseau et beaucoup d’entre elles demandent l’asile, fuyant d’autres pays et essaient de survivre. Selon la législation du Royaume-Uni, les demandeur·se·s d’asile sont censé·e·s vivre avec 37 £ par semaine; c’est une somme dérisoire! Donc, pour survivre et peut-être pour envoyer de l’argent chez elles, le travail du sexe est l’une des options qui s’offrent à ces femmes.
Nous savons également de notre expérience, non seulement à Soho, mais aussi dans d’autres villes du pays, que la police cible les femmes migrantes sous prétexte de sauver les femmes des trafiquants. Nous en avons fait une priorité de contrer ce discours. Par exemple, à Soho, les femmes disent : «écoutez, on ne nous force pas, nous travaillons ici parce que nous devons travailler et envoyer de l’argent à notre famille. Chaque centime que nous gagnons, nous l’envoyons à notre famille». La seule contrainte à laquelle nous sommes soumises est celle de ne pas avoir assez d’argent sans faire le travail du sexe.
Les meilleures recherches ont montré que moins de 6 % des travailleuses du sexe migrantes sont victimes de la traite. C’est pourquoi, lorsque nous nous exprimons publiquement, nous nous assurons de contredire la publicité que la police reçoit lorsqu’elle effectue des descentes. Il est clair que ces descentes n’ont rien à voir avec le sauvetage des femmes de la traite, mais plutôt avec le programme d’immigration du gouvernement, qui consiste à expulser le plus grand nombre possible de personnes migrantes. Les femmes qui sont arrêtées sont souvent envoyées dans les centres de détention pour personnes migrantes et souvent expulsées contre leur volonté. C’est terrible.
CATS: Selon vous, quelles sont les prochaines étapes du mouvement des travailleuses du sexe au Royaume-Uni ? Quel est l’impact de la COVID sur la façon dont vous vous mobilisez ?
C.M.: Je suis sûr que c’est la même chose dans votre pays, mais la COVID n’a fait qu’exacerber tous les enjeux. Tout d’abord, tout le monde a essayé d’arrêter de travailler. Les gens étaient et sont toujours dans cet horrible dilemme : soit vous arrêtez de travailler pour ne pas rendre votre famille vulnérable au virus, soit vous n’avez pas d’argent pour les nourrir. Et vous ne pouvez pas payer votre propriétaire si vous travaillez à l’intérieur. Ou vous pouvez aussi décider de continuer à travailler et avoir un peu d’argent, mais vous devez alors être très très prudentes avec les clients et la police qui peut vous poursuivre.
Les personnes qui ont continué à travailler ont pris des précautions très strictes avec les clients. Pendant le confinement, plusieurs ont pratiquement arrêté parce qu’elles craignaient que leurs voisins, la police ou autres autorités ne les attrapent d’une manière ou d’une autre et d’avoir des ennuis avec la justice, puis d’avoir une autre situation à gérer. De manière horrible, la répression policière s’est poursuivie dans plusieurs zones, ce qui est scandaleux.
Certaines organisations de travailleuses du sexe ont fait un excellent travail pour collecter des fonds pour celles qui ne pouvaient pas continuer à travailler, et nous avons aidé à distribuer cet argent aux personnes de notre réseau qui en avaient besoin. Mais nous avons décidé, pendant que ce travail de qualité se poursuivait, que nous nous concentrerions à faire pression sur le gouvernement pour qu’il reconnaisse le travail des travailleuses du sexe, qu’il accorde une amnistie aux arrestations et pour que les travailleuses du sexe puissent facilement avoir accès à tous les types de revenus d’urgence. Mais le gouvernement n’a pas mis de l’avant la moindre mesure pour permettre aux travailleuses du sexe d’obtenir cet argent. Nous nous sommes assurées, dans notre campagne publique, que ce point soit visible et cela a, en fait, réuni quelques membres du parlement. Nous avons demandé à tout le monde sur notre liste de diffusion d’écrire à leur député local et de faire pression sur ceux-ci pour qu’ils soulèvent ces questions au parlement, et certains l’ont fait. Le gouvernement nous est revenu en disant : «les gens peuvent avoir accès à une prestation appelée Crédit universel», qui est très difficile à obtenir, qui prend du temps à se rendre jusqu’à vous et qui ne suffit pas pour vivre. Aujourd’hui, les gens sont bien plus au courant que ces prestations sont très faibles, car de nombreuses personnes dans ce pays doivent y recourir d’une manière ou d’une autre pour survivre pendant cette période de COVID.
La COVID a rendu clairs beaucoup d’enjeux, à commencer par la quantité de travail de soin que font les femmes, en s’assurant que les personnes dans les communautés aient suffisamment de nourriture, que tout le monde aille bien. Elle a également clarifié la brutalité du gouvernement. Par exemple, dans les résidences de soins4, les personnes âgées n’étaient pas du tout protégées contre le virus. On envoyait les personnes dépistées positives des hôpitaux vers les résidences de soins, et bien sûr, des centaines et des milliers de personnes âgées sont mortes. Mais le gouvernement en est très heureux; il n’a pas eu à payer leurs pensions! Le gouvernement vient d’annoncer que des milliards de Livres sterling iront à l’armée, donc nous savons qu’il y a de l’argent. Il a dû organiser tout un système de permission pour que les gens reçoivent 80% de leurs salaires s’ils sont temporairement licenciés. Nous savons donc que l’argent est là et nous savons qu’ils nous ont menti quand ils nous ont dit qu’il n’y avait pas d’argent. Il est très clair qu’ils ne se sont pas organisés pour s’ assurer que les travailleur·euse·s des hôpitaux et des résidences de soins bénéficient de toute la protection dont iels avaient besoin. C’est la même chose avec les travailleuses du sexe, ils ne se soucient pas vraiment de savoir si nous vivons ou mourons. Je pense que les gens sont encore plus sceptiques qu’avant à l’égard du gouvernement.
Quand on parle du travail du sexe, il est clair que la criminalisation sert à nous diviser : il y a les bonnes et les mauvaises filles. Les bonnes filles travaillent dans un supermarché et les mauvaises filles font du travail du sexe. On continue de nous criminaliser parce que sinon, nous serions dans une position où nous pensons que plus d’argent nous est dû de la part du gouvernement. Nous ne nous laisserons pas diviser ainsi, de la même manière que nous ne nous laissons pas diviser par la façon dont nous travaillons. En Nouvelle-Zélande, la décriminalisation n’a pas entraîné une augmentation énorme du nombre de personnes qui s’adonnent au travail du sexe, car cela dépend plutôt de la situation financière du pays. C’est seulement que vous n’êtes pas criminalisées pour avoir gagné de l’argent de cette façon. Les gouvernements doivent soutenir le mouvement international des travailleuses du sexe et si on appuie notre lutte sur notre sécurité et nos droits, nous allons gagner!
1 Le rapport «What’s A Nice Girl Doing In A Job Like This: a comparison between sex work and other jobs commonly done by women» peut être retrouvé en ligne.
2 Dans le jargon, un service complet est un service qui inclut une pénétration.
3 Essentiellement, la criminalisation des clients et des tiers partis.
Stella, l’amie de Maimie : Lutter pour mettre fin à la criminalisation des corps des travailleuses du sexe depuis 1995
Les corps des personnes qui travaillent dans l’industrie du sexe sont criminalisés, surveillés, stigmatisés et discriminés quotidiennement. Certaines personnes respectent et vénèrent nos corps comme travailleuses du sexe, tandis que d’autres nous dénigrent et nous réduisent à des parties de corps. Les prohibitionnistes anti-travail du sexe et les forces de l’ordre tentent de nous contrôler parce qu’on utilise nos corps pour le plaisir, l’empowerment économique, et l’avancement dans la société. Même si nos corps ne sont que l’un des nombreux outils de travail que nous utilisons dans le contexte de notre travail du sexe, la stigmatisation autour du travail du sexe mène au contrôle social et à la criminalisation de notre travail et de nos vies. Ceci résulte à des services de santé, publics, juridiques et sociaux discriminatoires pour les travailleuses du sexe, ce qui compromet notre santé et notre sécurité.
La criminalisation – et la prohibition ultime des travailleuses du sexe, des clients, tierces personnes, et de la publicité – introduite par le biais de la Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation (née Loi C-36) entrée en vigueur en décembre 2014, touche d’abord et avant tout les travailleuses du sexe – elle déplace les travailleuses du sexe de lieux de travail habituels nous forçant à travailler dans des lieux inconnus et sans mécanismes de sécurité; elle criminalise la communication nécessaire au consentement dans le travail du sexe; et favorise la peur d’arrestation chez les clients ce qui fait qu’ils ne partagent pas des informations importantes aux travailleuses du sexe. Ces modèles de « mettre fin à la demande » sont souvent décris comme étant la « décriminalisation des travailleuses du sexe et la criminalisation des clients » – c’est un mensonge. Une compréhension limitée des modèles « mettre fin à la demande » signifie que leurs partisans ne sont pas conscients de la manière dont ce régime criminalise encore les travailleuses du sexe et nous mettent à risque.
Depuis 1995, les travailleuses du sexe à Montréal se battent pour la réforme des lois sur le travail du sexe – enlever les lois criminelles et d’immigration contre le travail du sexe, comme une première étape du respect des droits des travailleuses du sexe. La décriminalisation des travailleuses du sexe, des clients et des personnes avec lesquelles nous vivons et travaillons est primordiale pour respecter les droits à la sureté et à la sécurité des travailleuses du sexe qui sont garantis par la Charte. Cela fait écho non seulement à la décision Bedford de la Cour suprême, mais aussi à d’importantes recherches internationales sur les droits humains par Amnistie internationale, ONUSIDA, Human Rights Watch et l’Organisation mondiale de la santé qui font tous appel pour la décriminalisation totale du travail du sexe. La décriminalisation n’est qu’une première étape : les membres de notre communauté qui occupent l’espace public – particulièrement celles qui sont autochtones, noires, trans, qui consomment des drogues, qui vivent de l’itinérance – continueront d’être harcelées, surveillées et contrôlées. On attend depuis longtemps la fin aux visites non désirées et non sollicitées de la police dans nos vies.
Nous continuons notre lutte pour mettre fin à la surveillance de nos vies et de notre travail, et nous sommes solidaires avec les communautés pour le définancement de la police pour se rendre vers une société sans police.
Nous invitons les travailleuses du sexe qui travaillent à nous contacter pour des conseils et de l’appui sans jugement, et pour des moyens de vous protéger durant une période de surveillance accrue, de répression policière et sentiments généraux de prohibition.
Commentaires fermés sur Rattachements : un texte ennemi
Fév212021
Soumission anonyme à MTL Contre-info
Au début de l’année 2020 sortait au Québec un bien mauvais texte intitulé Rattachements. Pour une écologie de la présence et signé par le collectif Dispositions. Ancré dans l’appelisme, celui-ci mélange non seulement un mysticisme langagier hors de propos à certaines idées conservatrices à peine déguisées, mais n’hésite pas, en plus, à défendre des positions tendancieusement néocoloniales et capitalistes, le tout baigné dans un étonnant narcissisme. Nous avions jusqu’ici gardé pour la sphère privée nos critiques de ce texte qui ne nous semblait pas mériter d’efforts critiques de notre part. Malheureusement, le fait que les auteur.e.s du texte s’efforcent de le faire circuler encore un an après sa publication et qu’il.le.s l’aient maintenant traduit en anglais nous place dans l’obligation de réagir. Si notre critique porte uniquement sur le texte Rattachementsi, elle peut aisément s’appliquer aussi au texte américain qui a inspiré celui-ci, à savoir Inhabitii (maintenant traduit en français et diffusé au Québec). Les citations suivent l’ordre du texte, mais ne sont pas référées, car la version imprimée du texte n’est pas paginée.
* * *
Après avoir rapidement présenté la crise actuelle, écologique et humaine, Rattachements se propose de dépasser la binarité paralysante qui traverse le mouvement écologiste, composée de « l’environnementalisme activiste » et de « l’environnementalisme individuel ». Il ne faut pas croire par contre qu’une proposition stratégique viendra remplacer cette binarité : au contraire, les auteur.e.s affirment que proposer une « orientation de l’action » relève de « l’activisme » et que cela est sans intérêt. D’entrée de jeu, il semble qu’un immanentisme ésotérique saupoudré de conviction en l’avenir (espoir qui sera contrebalancé plus tard) se substitue à la stratégie politique : il serait suffisant, selon les auteur.e.s, « de savoir que les éléments qui composent la vie magique sont déjà-là à nous attendre, de savoir que l’on agit sur le temps long ». Quant à savoir à qui exactement s’adresse le texte, cela n’est pas dit, quoique nous ayons un indice par la négative au début de la section II. Une assertion – qui sent la condescendance de classe – y pose la question de savoir comment l’on peut « parler de la nature à des sujets métropolitains ». Le ton semble connoter un regret quant à cette dépossession des pauvres des villes, mais rien n’est dit sur la manière dont il faudrait y pallier ou dont ces déshérité.e.s pourraient reconnecter avec la nature, sauf à s’acheter une terre en campagne. Nous verrons qu’en effet, les auteur.e.s insistent sur une reconnexion à la nature qui n’est, dans les faits, que le privilège des nanti.e.s. Alors pauvres déshérité.e.s : c’est triste, mais il n’y aura pas de « rédemption par la présence » pour vous dans le texte Rattachements.
Si les auteur.e.s jugent un peu plus loin dans leur texte, avec raison, que l’État cherche à capter l’ensemble des luttes écologistes et à faire passer n’importe quelle politique verte pour un progrès du bien commun, il.le.s se gardent pourtant de parler des très nombreux groupes et collectifs écologistes radicaux, anticapitalistes et décoloniaux qui luttent contre l’État et qui ne sont pas captés par lui. Afin de souligner leur soi-disant exceptionnalisme de conscience et la magnificence de leurs pratiques, les auteur.e.s du texte invisibilisent l’ensemble des mouvements radicaux existants. Allant jusqu’à exprimer le regret de cette soi-disant absence, les auteur.e.s masquent par ce geste les pratiques de millions de personnes en lutte partout à travers le monde. Comme le mouvement radical réel est ignoré par les auteur.e.s, il.le.s nous proposent ceci afin que les choses changent : « Il s’agit de défendre les formes d’existence contre ce qui en nie les possibilités. Il s’agit de lutter et de vaincre de l’ennemi (qui prend plusieurs formes, en nous comme hors de nous). » Nous ne saurons pas quelles formes d’existence il faut sauver ni quel ennemi il faut combattre. L’ellipse suffit selon les auteur.e.s. Le capitalisme ? Le colonialisme ? Des termes qui sont quasi absents du texte. Une assertion sur le colonialisme de peuplement (quelques pages avant le milieu) est certes pertinente, qui affirme que celui-ci poursuit la politique d’élimination des communautés autochtones au Québec et au Canada, quoique le ton autoritaire employé pour exprimer cette (rare) idée intéressante tranche bizarrement avec le subjectivisme du reste du texte.
Alors que Rattachements se disait d’entrée de jeu en rupture avec la politique classique (un refus exprimé par le mépris de « l’environnementalisme activiste » et de la stratégie), une nouvelle perspective, en contradiction directe avec la politique présentiste du texte, est amenée vers le milieu de celui-ci. En effet, après avoir prôné une espèce de retour à soi mystique, encouragé à chercher « les éléments qui composent la vie magique », après avoir ignoré les problèmes sociaux et collectifs, les auteur.e.s se contredisent en soulignant maintenant que la politique est l’art du conflit, et qu’agir (politiquement) contre « l’Économie » (pourquoi pas le capitalisme ?) implique « une réelle territorialité, une présence, un rattachement »… et donc « une possibilité de conflictualité concrète ». Soyons généreux et assumons « qu’il faut être » pour « être en guerre ». Mais au-delà de ça, il n’est aucunement explicité comment la présence mystique au monde devient, sauf par la force des mots, une réelle présence conflictuelle. En effet, peut-on penser le conflit politique sans organisation collective (au sens social et de classe), sans stratégie, sans nommer l’ennemi (capitaliste), etc. ? La présence qui est préconisée ici est tout individuelle et sans contenu politique. Renotons que seul le signifiant « présence » (à soi, à la nature) sert de contenu politique entre le début du texte et l’endroit où nous nous trouvons. Il est ainsi malheureux de voir que les auteur.e.s, essayant d’intégrer du mauvais Carl Schmitt prémâché par les appelistes français, n’arrivent même pas à poser une réelle contradiction politique.
Bien sûr, par-delà la présence mystique à soi-même, toute la notion de rattachement ignore la question du colonialisme de peuplement qui fonde les Amériques. Il semble qu’avoir parlé une fois du colonialisme de peuplement dédouane les auteur.e.s de toute réflexion sérieuse à ce sujet, et surtout d’en tirer les conséquences politiques. En effet, dans la seconde partie du texte, les auteur.e.s n’ont de cesse de parler de l’habiter, des territoires à habiter, des lieux à (re)prendre, etc. : des thèmes qui ne sont que de nouveaux déploiements de colonialité qui ne s’avouent pas. Disons-le : si les territoires sont des « choses qui leur sont dues » pour les auteur.e.s du texte, c’est parce qu’il.le.s ont totalement intériorisé les valeurs de la bourgeoisie coloniale blanche, seule classe sociale qui discoure sur son droit aux grands espaces et aux divers territoires et dont la simple affirmation d’exister fait office de politique.
Les auteur.e.s en profitent, dans leur insolence, pour rejeter la responsabilité collective que les descendant.e.s de colons portent. Qu’une telle reconnaissance de la responsabilité collective soit nécessaire si nous voulons penser une réelle politique décoloniale n’importe pas aux auteur.e.s : ceux et celles-ci craignent plutôt qu’un tel aveu nous mène à « une politique sacrificielle ». Le lien de cause à effet n’est pas explicité entre l’acceptation de notre responsabilité collective dans le processus colonial génocidaire et la question sacrificielle. Il semble plutôt que le refus de porter la responsabilité commune serve à rendre acceptables leurs envies en territoires non cédés : se réapproprier des territoires, s’y construire des maisons, y cultiver la terre, pouvoir être propriétaires, pouvoir faire librement la fête avec ses ami.e.s, être « présent.e.s » en somme sans que nul ne puisse leur faire des reproches. Et pour éviter que quelqu’un.e ne dévoile le pot aux roses : que de telles pratiques ne sont rien d’autre qu’une nouvelle colonialité et un vague hédonisme. Cette mentalité néocoloniale à l’œuvre vient d’être longuement mise en valeur dans le très bon texte Another Word for Settle : A Response to Rattachements and Inhabitiii. Ce texte montre bien le vice profond de ces deux textes appelistes.
Ne pas vouloir parler des crimes collectifs dont les sociétés et les individus occidentaux se sont rendus coupables jusqu’à ce jour n’est qu’une énième façon de se dédouaner de leurs responsabilités politiques pour le collectif Dispositions. Car après avoir (si mal) parlé du conflit politique en milieu de texte, les auteur.e.s en reviennent vite à leur leitmotiv personnaliste. Sous prétexte de ne pas vouloir culpabiliser les individus (une culpabilisation qui paralyserait l’action politique), il.le.s refusent de nommer les problèmes systémiques. La solution simple aurait été de mettre en accusation le capitalisme, l’État et ses structures – cela aurait aussi désigné un ennemi clair et créé du conflit politique –, mais en refusant de le faire, les auteur.e.s parient unilatéralement sur un dédouanement (d’elles et eux-mêmes) menant à l’inaction, voire à un devoir d’inaction sociale. Conséquence : les auteur.e.s tombent dans un relativisme volontairement niais quant aux responsabilités, selon lequel il n’y a « ni coupables, ni victimes ». Partant de l’immanentisme et du personnalisme comme politique, le texte s’est débattu avec la question politique, avant d’en arriver à une conclusion libérale, apolitique, individualiste et contraire à tout esprit révolutionnaire social.
Le pessimisme serait l’affect fondamental de l’époque ? Pour les auteur.e.s qui l’affirment, peut-être. Quoiqu’on se demande si cette affirmation ne sert pas simplement à justifier, à nouveau, le devoir d’inaction, le droit de ne pas militer, le refus d’une stratégie. Une autre manière de justifier que par ces temps difficiles, il vaut mieux être amoureux.euse de soi-même et que c’est déjà bien dans « l’époque ». Mais revirement de situation : jamais à court de contradictions, les auteur.e.s affirment maintenant qu’il faut « devenir responsables ». Belle parole de celles et ceux qui ne sont pas « coupables » mais « pessimistes ». Contradiction, vraiment ? Pas totalement, puisque la responsabilité qui est posée par les auteur.e.s est individuelle (envers soi et ses ami.e.s) et concerne les rapports que l’individu entretient envers autrui et la nature. Aux oubliettes la responsabilité historique, politique et économique. Ce qu’il faut, c’est être responsable envers soi et le voisin. Si ça ne rappelle pas « l’environnementalisme individuel » décrié en début de texte ça ! Ou simplement l’individualisme libéral. Bien sûr, quand les structures sociales et économiques ne nous écrasent pas, il est facile de se responsabiliser « envers » soi-même, en odeur de sainteté stoïcienne. Il en va autrement pour les peuples et les personnes qui s’organisent et luttent contre le colonialisme, l’impérialisme et le capitalisme ; mais il y longtemps que nous avons compris que le texte Rattachements n’allait pas parler des damné.e.s de la terre, tout obsédé qu’il est par la reconnexion spirituelle de la petite-bourgeoisie blanche et coloniale au monde qui l’entoure.
Comment les auteur.e.s proposent-il.le.s de dépasser la dichotomie du début ? Comment penser le conflit politique ? « Rendre l’écologie vraiment politique nécessite de poser la question suivante : qu’est-ce qui permet à tel ou tel milieu de vivre une vie bonne, d’accroître son bonheur ? » Assez faible comme grand jugement politique à la hauteur de l’époque. Combattre le capitalisme ? Organiser un monde nouveau, autogestionnaire ? Absolument pas : il semble que développer le bonheur et le bien-être dans son petit coin de pays suffise à changer le monde et à produire la révolution. Cette promesse du bonheur « dans son milieu de vie » est pourtant la même que celle du libéralisme et du capitalisme, et ne contredit aucunement les structures sociales. La plupart des membres de la classe moyenne et supérieure peuvent aspirer à un tel bonheur, sans d’ailleurs jamais remettre en cause le système de production et de consommation qui lui, détruit des millions de vies.
Ce qui est vraiment à l’œuvre ici, c’est la volonté de s’occuper de son jardin et de se faire croire qu’il y aurait quelque chose d’intrinsèquement révolutionnaire là-dedans. Preuve que la soi-disant politique appelée des vœux des auteur.e.s n’est rien d’autre qu’un entre-soi tout ce qu’il y a de plus commun dans l’époque : ce dont il faudrait prendre soin, ce sont « nos relations, nos appartements collectifs, nos maisons mises en commun et nos réunions politiques ». Outre la savoureuse touche « du propriétaire », il n’y a là qu’une volonté que ça marche bien avec ses ami.e.s. Aucune politique. Juste : « je veux que ça roule dans mon appartement et avec ma gang ». À l’instar de l’ensemble du texte, aucun problème politique, social ou collectif n’est soulevé. Les auteur.e.s avouent que c’est parce qu’il.le.s se sentent « épouvantablement inertes » qu’il.le.s veulent renouer avec la présence. Leur état semble relever d’une simple dépression, pas d’un appel du politique.
Quelques références douteuses sont amenées au début de la partie III : on fait appel à la vie mythifiée des paysan.ne.s dans un geste à la fois passéiste et confus, on fait appel à l’expérience zapatiste (alors même que la réoccupation des territoires par les descendant.e.s de colons, au cœur du projet des auteur.e.s, contredit celle-ci) et on souligne enfin l’autonomie des Kanienʼkehá꞉ka, comme si les peuples autochtones n’étaient pas spécifiquement soumis à un régime colonial de non-autonomie au soi-disant Canada. Il est clair que ces figures ne servent qu’à donner un vernis décolonial au texte, quoique le vernis craque en raison du côté « retour à la terre et bon paysan », une approche tout bonnement conservatrice et coloniale. Les auteur.e.s se permettent encore une insulte envers celles et ceux qui militent : il.le.s feraient « un lâche don de soi ». Pourquoi ? Parce qu’il.le.s n’adhèrent pas au présentisme bourgeois et individualiste des auteur.es ? Il semble que de la part de celles et ceux (les auteur.e.s) qui préfèrent déserter sur des territoires volés pour passer du bon temps en gang, l’insulte soit bien basse.
Les auteur.e.s, en critiquant les stratégies et les tactiques pacifistes employées par certains groupes écologistes, n’hésitent pas à mettre ensuite dans le même panier l’ensemble des militant.e.s. Il.le.s opposent au militantisme « l’exigence de formes de vies extatiques », seule forme « d’organisation réelle » selon les auteur.e.s. C’est aberrant de bêtise : le texte demande au lectorat non seulement de cracher sur les militant.e.s, mais en plus de préférer aux combats collectifs, à l’organisation et, oui, parfois au sacrifice, l’idée vaseuse (et encore une fois mystique) d’extase. D’une part, notons que les auteur.e.s entretiennent tout au long du texte la confusion entre militantisme, réformisme, sacrifice et « absence au monde », invisibilisant les diverses pratiques sociales et radicales de lutte et ne proposant comme solution que leur présentisme et le retranchement dans la « commune » (terme qui n’a pas sa place dans ce texte). D’autre part, l’esprit des auteur.e.s ne semble pas même effleuré par l’idée que « l’extase » puisse être réservée à celles et ceux dont les conditions de classe – notamment économiques – leur permettent de s’offrir un tel bon temps « extatique ». Les auteur.e.s oseraient-il.le.s exiger des travailleur.euse.s nocturnes d’entrepôt dans le parc industriel à Saint-Laurent qu’il.le.s ne luttent pas contre leur employeur, mais qu’il.le.s « choisissent » la vie extatique ? Oseraient-il.le.s soumettre leurs « idées sur l’extase » aux détenues de Leclerc ? Le narcissisme et le classisme du texte atteignent ici un sommet. Comment penser une seconde que pour les personnes réellement opprimées, le choix existerait entre lutter (un mauvais choix sacrificiel selon Dispositions) et la vie extatique (qu’on peut choisir délibérément si on en a envie). Voilà comment 200 ans de réflexions et de pratiques matérialistes révolutionnaires partent en fumée.
Et cette vie extatique, de quoi a-t-elle l’air ? Il faut combattre, voler, voyager. Et surtout, « trouver de l’argent, se doter de bâtiments et de terres pour les rendre à l’usage commun et voir la vie fleurir ». En somme, des activités ludiques pour prendre du bon temps et des activités capitalistes pour la vraie vie, pour l’avenir. Nous ne pouvons que constater que ce paragraphe « stratégique » du texte (les auteur.e.s ignorent le sens de ce mot, clairement) ne s’articule qu’autour d’activités individuelles et festives, ainsi que d’investissements et d’activités économiques classiques (libérales et capitalistes). Si acheter une terre et y faire une coopérative est censé être révolutionnaire (ou être une stratégie !), les auteur.e.s devront apprendre que non : acheter une terre et y faire une coopérative est une action économique propre au régime capitaliste et encadrée par lui, accessible aux classes moyennes et élevées du monde en raison des coûts d’investissement. C’est aussi, dans le cadre du colonialisme de peuplement au fondement de l’Amérique, généralement un geste de perpétuation du colonialisme. Évidemment, il peut être utile pour les mouvements révolutionnaires de posséder des infrastructures, des lieux, etc. Mais cette possession, légale et capitalisée, n’est jamais révolutionnaire en elle-même, et encore moins lorsqu’on en fait un usage personnel ou pour son petit groupe.
La seule proposition concrète du texte est donc d’abandonner les luttes politiques au profit de l’entre-soi (famille ou noyau d’ami.es), puis d’adhérer à des pratiques de vie capitalisées permettant la jouissance individuelle pour celles et ceux qui en ont les moyens. On retrouve ici le melting-pot que nous nommions en début de texte : conservatisme des valeurs bourgeoises, néocolonialisme, capitalisme, individualisme et hédonisme ; nous sommes en droit de supposer que c’est ça, retrouver « les éléments qui composent la vie magique ».
Le néocolonialisme et le conservatisme sont poussés encore un peu plus loin, dans la veine très à la mode du « retour à la terre ». Il devient ainsi important de colliger « ce que notre tante nous a appris sur les pruniers » et « comment aiguiser nos couteaux à bois, comment canner dix mannes de tomates ». Il faut se retrouver dans « la commune » (terme qui n’a pas sa place dans ce texte), c’est-à-dire la maison de campagne achetée avec nos ami.e.s, pour y faire ses actions hautement symboliques. Les auteur.e.s nous apprennent que cela est à même « de suspendre définitivement la progression de la catastrophe ». C’est lourd de valeurs passéistes ainsi que d’actions totalement apolitiques qui relèvent simplement de la vie quotidienne, en somme de rien de très extatique. Enfin, nous n’avons pas à juger de l’extase d’autrui : nous pouvons par contre juger que vivre à quelques un.e.s à la campagne, en se délestant de nos responsabilités politiques, n’augure en rien une organisation révolutionnaire ou un triomphe politique. Il est d’ailleurs difficile de voir en quoi un tel projet se distingue de la myriade d’initiatives individuelles et apolitiques d’établissement à la campagne (de plus en plus populaires en raison de l’anxiété provoquée par la crise écologique) ou pire, de l’entrepreneuriat vert (la fameuse ferme biologique en permaculture). Si ces initiatives « autonomes » étaient réellement à même de provoquer le renversement des structures capitalistes et coloniales actuelles, cela ferait longtemps que Val-David serait une commune libérée du marché et de toute oppression.
Les deux dernières pages condensent les diverses caractéristiques de Rattachements : aucune analyse structurelle, aucune analyse matérielle, la domination de notre époque considérée comme d’abord subjective, un appel au présentisme mystique (retour à soi, à la vraie vie, au monde), une soi-disant politique qui ignore tout des conditions de vie réelles, etc. Le point d’orgue de ce texte colonial, capitaliste, narcissique et mystique : « Se rendre à la fois perceptibles et disposé-es à la perception. Affect et puissance, orientation et grandeur. Il ne s’agit pas de deux fronts à mener, mais de l’explicitation pratique du double sens des mots présence, sensible. » Le texte clôt donc sa longue litanie de contradictions par une phrase qui ne veut strictement rien dire.
* * *
Cette longue critique a pu sembler répétitive et parfois confuse. Elle a pourtant simplement suivi le fil d’un texte long, lui-même confus, rempli de ses contradictions, ne remplissant pas ses promesses, appelé Rattachements. Ce texte se veut une réflexion sur le temps présent et une proposition d’action révolutionnaire, mais il n’est selon nous rien d’autre qu’un long déploiement de valeurs néocoloniales, bourgeoises, capitalistes et narcissiques. On y trouve beaucoup d’aberrations, beaucoup de contradictions, un personnalisme crade et rien d’utile pour les révolutionnaires actuel.le.s. Que celles et ceux qui ne pensent pas que ce texte soit si terrible se donnent la peine de le (re)lire avec attention : il est terrible, il est ennemi. Nous savons que les gens derrière ce texte ne sont pas des adversaires, mais nous ne pouvons pas nous complaire face à ce qu’il.le.s ont écrit et diffusé.
Leur texte propose au final une énième « alternative » capitalisto-verte et individualiste : le type même de pratique qui détourne les forces vives de l’action politique et qui entretient la catastrophe sous prétexte « d’action personnelle ». Les lignes d’analyse de Rattachements sont contraires à la compréhension sociale et politique dont nous avons besoin, contraires à l’organisation collective nécessaire pour lutter contre le système capitaliste. Nous pensons qu’une analyse et une politique différentes de celles proposées par les auteur.e.s s’imposent : une politique faite par et pour les opprimé.e.s et les militant.e.s, qui doit nous mener vers un monde autogestionnaire ; pas une politique de petit.e.s narcisses vivant leur « trip » en campagne. La désertion individualiste ne nous sauvera pas et ne peut pas guider nos actions dans les temps à venir. Tant que Rattachements circule, il est de notre devoir de le critiquer durement.
La pandémie a révélé les conséquences d’années de coupes budgétaires des gouvernements et de politiques favorisant la privatisation graduelle de nos systèmes publics de santé, au profit d’une vision mettant de l’avant la rentabilité économique de la santé.
Pour faire face à la pandémie de la COVID-19, au lieu de proposer des investissements dans nos services publics, de nombreux État ont opté massivement pour l’implantation de mesures répressives, telles que le confinement strict et le couvre-feu, et d’une panoplie de mesures de contrôle et de surveillance.
L’urgence et le climat de peur servent à forcer le consensus et à fabriquer le consentement de la population aux diverses mesures mises de l’avant pour nous sortir de la crise sanitaire. Nous acceptons jours après jours la mise en place de mesures de contrôle social qui, il y a à peine quelques mois, auraient été impensables. Le traitement médiatique de la pandémie n’est pas étranger à l’acceptation sociale des changements drastiques qui nous sont imposés.
Ainsi, la majorité des États se tournent vers le privé pour nous offrir des solutions technologiques. Comme ceux mis en place dès le début de la crise en Israël par exemple, où les données de géolocalisation des cellulaires, normalement utilisées par les services de renseignement pour réprimer les mouvements sociaux palestiniens, ont été utilisés pour identifier les personnes qui auraient été en contact avec des porteurs du virus.
Partout dans le monde, des pays ont maintenant recours à des applications de traçage numérique. Ainsi, avec le prétexte de vouloir nous protéger du virus, nous assistons à la mise en place de systèmes de suivis des déplacements et des relations de milliards d’individus, alors que les résultats sanitaires sont plus qu’incertains.
La pandémie est vue par l’élite mondiale comme une opportunité d’accélérer la mise en œuvre du capitalisme de surveillance et de ce que le Forum économique mondial (FEM) appelle, la 4ieme Révolution Industrielle : numérisation des chaines d’approvisionnement et de pans entiers de l’économie, Internet, des objets, villes intelligentes, etc. Le capitalisme de surveillance est une forme d’extractivisme, dans laquelle la matière première sont les données personnelles des individus, le nouvel « or » sur les marchés boursiers. Bref, une hyper-connexion via un système Internet totalement centralisé et contrôlé qui consigne dans de gigantesque centre de données, nos amitiés, nos désirs, nos tristesses et nos peurs afin de pouvoir les analyser et mieux les « influencer » grâce a la capacité de traitement de données de l’intelligence artificielle.
Les plans de développement des villes intelligentes, basés sur la surveillance et l’interconnectivité des données, affrontaient avant la pandémie de nombreuses réticences à cause de l’ampleur des changements proposés. La pandémie semble avoir fait disparaître ces réticences, agissant comme un choc qui permet de rendre acceptable que nos maisons deviennent notre bureau, notre gym, notre école et même notre prison si l’État le décide.
Montréal est devenue un des plus importants pôles de développement de l’intelligence artificielle dans le monde. « Les entrepreneurs en IA ont dans leur mire l’ancien pôle industriel entre Parc-extension et la Petite-Patrie, qu’ils appellent le Mile-Ex. Ils profitent aussi de l’expansion du campus de l’UdM dans la partie Sud de Parc-Extension. (…) Plusieurs start-up sont aussi situées près du Canal Lachine. (…) Ces entreprises s’approprient des ateliers locatifs, faisant grimper le prix des loyers et des ateliers, mais aussi des logements tout autour. Ce mouvement d’appropriation du territoire par les entrepreneurs en IA contribue à achever la gentrification des quartiers visés. »1 Nos luttes contre la gentrification peuvent les décourager de s’installer dans nos quartiers ; à nous de faire les liens entre l’embourgeoisement de ces derniers et le développement des pôles de l’IA.
Les crises du capitalisme opèrent toutes selon la même dynamique ; elles liquident des pans entiers de l’économie et permettent de la restructurer avant d’entrer dans une nouvelle phase de croissance et d’accumulation de capitaux, qui concentre chaque fois plus la richesse. Les crises financières, les guerres et les catastrophes, dont les pandémies, sont idéales pour remettre les compteurs à zéro. Klaus Schwab, le fondateur et président exécutif du FEM (aussi appelé forum de Davos) en est bien conscient, puisqu’il fait la promotion active de l’idée que la pandémie offre une fenêtre d’opportunité pour effectuer ce qu’il appelle The Great Reset, visant à jeter de nouvelles bases pour le fonctionnement du capitalisme global, basé sur l’idée d’une mondialisation version 4.0.
La crise actuelle permet également de mettre à jour les cadres légaux et les comportements sociaux et de réécrire les règles du jeu de la « nouvelle normalité » qui s’installe. N’oublions pas que les États tendent à rendre permanentes les lois spéciales et autres mesures d’exceptions introduites en temps de crise. Nous n’avons qu’à penser aux lois anti-terroristes ayant été votées un peu partout sur la planète après le 11 septembre 2001, donnant des pouvoirs accrus aux forces de l’ordre et à l’État en matière de contrôle et de surveillance ; l’ensemble de ces pouvoirs sont toujours en place.
En plus de mesures autoritaires comme l’imposition de couvre-feu et les contrôles d’identité, plusieurs autres moyens de surveillance médicale de masse sont en train de voir le jour : caméras thermiques et de reconnaissance faciale, bracelets électroniques pour contrôler la distanciation physique, et carnet de vaccination numérique font partie des propositions en vogue. Ce dernier est probablement le plus inquiétant car les personnes qui refusent de se faire vacciner pourrait se voir refuser l’accès aux avions, aux endroits publics, commerces, restaurants, bars, salles de spectacles et même à leur lieu de travail. L’Ontario et le Québec ont déjà indiqué qu’ils pensent à exiger des preuves de vaccination pour certaines activités.
Alors qu’on nous demande de nous adapter à cette nouvelle « normalité », nous devons nous demander jusqu’où sommes-nous prêtes à accepter ces nouvelles formes de contrôle et de surveillance de nos vies.
Nous assistons à une véritable réingénierie des comportements sociaux : imposition du télétravail, délation des voisins, peur de la contagion, peur d’une accolade, isolement social et acceptation de la surveillance de masse. Alors que le capitalisme de surveillance a bel et bien pris son envol et que son éventail de nouvelles technologies nous est présenté comme autant de solutions miracles à la crise que nous vivons; nous percevons avec inquiétude la rapide acceptation des mesures qui créent de la distance dans nos relations humaines et nous empêchent d’être ensemble…
Bien que nous acceptions la distanciation sociale comme un mauvais moment à passer, tant qu’il s’agit d’une mesure temporaire pour se protéger et protéger nos proches, nous pouvons refuser de nous y habituer et affirmer d’ores et déjà que nous n’accepterons pas la distanciation sociale perpétuelle. Nous avons besoin du contact humain et nous en priver revient à nous déshumaniser.
Tout comme nous refusons l’imposition de mesures autoritaires pour faire face à la pandémie, refusons que s’installe un monde sans contact!
Commentaires fermés sur Réorientation anarchiste à l’époque de la COVID
Jan282021
Soumission anonyme à MTL Contre-info
Publication initiale le 23 mars 2020
La situation change d’heure en heure. Comme tout le monde, je le suis de près et je partage les nouvelles infos, je regarde nos vies changer chaque jour, je sombre dans l’incertitude. Il nous arrive d’avoir l’impression qu’il n’y a qu’une seule crise dont les faits sont objectifs et qui ne permettent qu’une seule voie: celle de la séparation, de l’enfermement, de la soumission, du contrôle. L’État et ses appendices deviennent donc les seuls acteurs légitimes et le récit des médias de masse, avec la peur qu’ils véhiculent, inonde notre capacité d’action autonome.
Certain·e·s anarchistes ont signalé l’existance de deux crises qui se déroulent en parallèle. La première c’est la pandémie qui se répand à toute allure, qui nuit gravement et provoque même la mort pour des milliers de personnes. L’autre, c’est la stratégie de gestion de crise de l’État. Il veut nous faire croire qu’il agit pour défendre la santé de tout le monde — il veut qu’on voit sa réponse à la crise comme objective et inévitable.
La gestion de crise permet à l’État de décider les conditions qui existera une fois la crise passée, ce qui lui permet de choisir les gagnants et les perdants, selon des critères prévisibles. Si on reconnait l’inégalité comme partie intégrante de ces mesures soi-disant neutres, il faut aussi avouer que certain·e·s payeront un prix bien plus élevé pour ce que les puissants nomment le bien collectif. Je veux retrouver l’autonomie et la liberté d’action dans cette situation et pour ce faire il sera nécessaire d’échapper au récit qui nous est donné.
Lorsqu’on permet à l’État de contrôler le récit et les questions que l’on pose, on lui permet aussi de contrôler la réponse. Si on désir un résultat autre que ce que préparent les puissants, il sera nécessaire de poser une question différente.
Nous ne faisons pas confiance aux récits médiatiques sur bien des sujets et nous restons d’habitude conscient·e·s du pouvoir des puissants de façonner le récit pour rendre inévitable les actions qu’ils ont envie de prendre. Ici au Canada, l’exaggération et les mensonges sur l’impact des blocages liées au mouvement #shutdowncanada ont préparé le terrain pour un retour violent au normal. Il est possible de comprendre l’importance d’un protocol pour limiter les infections tout en restant critique de la manière dont l’État s’en sert à ses propres fins. Même si on regarde la situation pour nous même et on arrive à accepter certaines recomandations que prône aussi l’État, il ne nous est pas nécessaire d’adopter son projet comme le notre. Il y a toute une différence entre suivre des ordres, et la pensée indépendante qui mène à des conclusions semblables.
Lorsqu’on porte vraiment notre propre projet, il nous est plus facile d’arriver à une analyse indépendante de la situation, d’examiner les diverses informations et suggestions pour nous même et de se demander ce qui est en accord avec nos buts et priorités. Par exemple, céder la possibilité de manifester quand grand nombre ont encore besoin de bosser dans le commerce du détail ne peut être qu’une mauvaise décision pour tout projet libérateur. Ou bien reconnaître la nécessité d’une grêve des loyers, tout en propageant une peur qui interdit toute manière de se retrouver entre voisin.e.s.
Abandonner les moyens de lutter tout en accomodant l’économie n’a rien en commun avec nos buts à nous mais découle du but de l’État qui veut gérer la crise tout en limitant les dégats économiques et empêchant toute atteinte à sa légitimité. Ce n’est pas que l’État cherche à limiter la dissidence, c’est juste un sous-produit. Mais si nous avons un point de départ différent — cultiver l’autonomie au lieu de protéger l’économie — nous arriverons sans doûte à un équilibre différent sur ce qui nous est acceptable.
Pour ma part, un point de départ c’est que mon projet en tant qu’anarchiste est de créer les conditions pour des vies libres et enrichissantes et non simplement des vies les plus longues possibles. Je veux écouter des conseils intelligents sans céder mon autonomie et je veux respecter l’autonomie des autres — au lieu d’un code moral à imposer, nos mesures pour le virus devrait se baser sur des accords et des limites, comme toute pratique de consentement. En discutant des mesures qu’on a choisi, on arrive à des accords et là où l’accord est impossible, nous établissons des limites auto-exécutoires qui n’ont pas besoin de coercition. Nous prenons en compte comment l’accès aux soins médicaux, la classe, la race, le genre, la géographie et bien sûr la santé interagissent avec en même temps le virus et la réponse de l’État et nous prenons celà comme une base pour notre solidarité.
Le récit de l’État insiste sur l’unité — l’idée qu’il est nécessaire de se rassembler comme société pour un bien singulier qui nous appartiendrait à tous et toutes. Les gens aiment le sentiment de faire partie d’un grand effort de groupe et aiment l’idée qu’ils puissent contribuer par leurs gestes individuels — le même genre de phénomène qui rend possible les mouvements sociaux contestataires permetant aussi à ces moments d’obéissance de masse. Notre rejet de ce récit peut donc commencer en se rappellant de l’opposition fondamentale entre les intérêts des riches et des puissants et les nôtres. Même dans une situation où ils pourraient tomber malade et mourir eux aussi (en différence avec la crise des opiacés ou l’épidémie du SIDA avant), leur réponse à la crise à peu de chance de satisfaire nos besoins et risque même une intensification de l’exploitation.
Le sujet présumé de la plus part des mesures tel que l’auto-isolement et l’éloignement social est de classe moyenne — ils imaginent une personne avec un emploi qu’elle peut facilement faire de chez elle ou bien qui a accès à des congé payée (ou dans le pire des cas, à des économies), une personne avec un chez-elle spacieux, une voiture personelle, sans beaucoup de relations intimes et avec du fric à dépenser sur la garde d’enfants et le loisir. Tout le monde est exhorté à accepter un niveau d’incomfort, mais ceci augmente à force que nos vies diffèrent de cette idéale implicite, ce qui augmente l’inégalité du risque des pires conséquences du virus.
En réponse à cette inégalité on voit circuler de nombreux appels pour des formes de redistribution étatique, telles que l’expansion de l’assurance emploi, des prêts ou des reports de paiement. La plus part de ces mesures se résument à de nouvelles formes de dette pour des gens déjà en difficulté, ce qui fait écho de la crise financière de 2008, où tout le monde a partagé les pertes des riches tandis que les pauvres ont été laissés pour compte.
Je n’ai aucun intérêt à donner des conseils à l’État et je ne suis pas parmi celleux qui voit en ce moment un point de bascule vers des mesures socialistes. La question centrale à mon avis, c’est si on veut ou non que l’État ait le pouvoir de tout arrêter, peu importe ce qu’on pense des raisons invoqués.
Le blocages #shutdowncanada étaient jugées innacceptables, bien qu’ils ne causaient pas une fraction des dégats que ce qu’a pu faire l’État, à peine une semaine plus tard. C’est clair que le problème n’est pas le niveau de perturbation, mais qui est l’acteur légitime. De la même manière, le gouvernement de l’Ontario ne cessait de répéter à quel point la grève des enseignant·e·s et leurs quelques journées d’actions auraient été un fardeau inacceptable pour les familles, juste avant d’ordonner la fermeture des écoles pendant trois semaines. Encore une fois, le problème c’est que c’était des travailleurs·euses et non un gouvernement ou un patron. La fermeture des frontières à des gens mais non à des biens intensifie le projet nationaliste déjà en marche partout dans le monde et la nature économique de ces mesures à l’apparence morale deviendra évidente après le pic du virus et quand les appels deviendront plutôt « achêter, pour l’économie ».
L’État rend légitime ses actions en les positionnant comme la simple mise-en-pratique des recommandations expertes et de nombreux gauchistes répètent cette même logique dans leurs appels pour la gestion directe de la crise par des experts. Tous les deux prônent la technocratie et le règne des experts. On a vu de ça dans certains pays européens, où des experts économiques étaient nommés chef d’État pour mettre en place des plans d’austérité « neutres’ et « objectifs ». On trouve souvent à gauche des appels à céder notre autonomie pour se fier à des experts, surtout dans le mouvement contre les changements climatique, et aucune surprise de les retrouver pour le virus.
Ce n’est pas que je ne veux pas l’avis d’experts ou qu’il existe des individus avec une connaissance profonde de leur domaine — c’est que je trouve que la manière de présenter un problème anticipe déjà la solution. La réponse au virus en Chine nous montre de quoi la technocratie et l’autoritarisme sont capables. Le virus ralenti et les postes de contrôle, les couvre-feu, les technologies de reconaissance faciale et la mobilisation de main d’oeuvre peuvent servir à d’autres fins. Si on ne veut pas cette réponse, il faut savoir poser une question différente.
Les écrans ont déjà réussi à enfermer énormément la vie sociale et cette crise ne fait qu’accélérer ce processus — que peut-on faire pour lutter contre l’aliénation en ce moment? Que peut-on faire pour répondre à la panique de masse que répandent les médias, ainsi qu’à l’anxiété et la solitude qui viennent avec?
Comment répandre la possibilité d’agir? Les projets d’entraide et de santé autonomes sont une bonne idée, mais peut-on passer à l’offensive? Peut-on entraver la capacité des puissants de décider quelles vies valent la peine de sauver? Peut-on aller au-delà du soutien pour s’attaquer aux rapports de proprieté? Aller vers le pillage ou l’expropriation, ou même extorquer les patrons au lieu de mendier pour un peu de congé maladie?
Que fait-on pour préparer à esquiver les couvre-feu ou des restrictions de déplacements, même à traverser des frontières bouclées, si on décide que c’est approprié? Cela comprendra d’établir nos propres standards pour la sécurité et la nécessité et de ne pas accepter bêtement celles de l’État.
Que peut-on faire pour avancer nos engagements anarchistes? En particulier, notre haine de la prison dans toutes ses formes me parait pertinente. Que peut-on faire pour cibler les taules en ce moment? Et les frontières? Et si la police s’en mêlent pour appuyer les mesures de l’État, comment faire pour délégitimer et limiter leur pouvoir?
Le pouvoir se reconfigure autour de nous — comment cibler ses nouveaux points de concentration? Quels intérêts cherchent à « gagner » au virus et comment les miner (pensons aux opportunités d’investissement, mais aussi aux nouvelles lois et l’expansion de pouvoirs autoritaires). Quelles infrastructures de contôle se renforcent? Qui sont les profiteurs et comment les atteindre? Comment préparer pour ce qui viendra après et se préparer pour le moment de possibilité qui pourrait exister entre le pire du virus et un retour à la normalité économique?
Développer notre propre récit de ce qui se passe, ainsi que des buts et priorités qui nous sont propres, n’est pas mince affaire. Il sera nécessaire d’échanger des textes, experimenter en action et communiquer sur les résultats. Il nous sera nécessaire d’élargir notre idée d’intérieur-extérieur pour avoir suffisament de gens avec qui s’organiser. Il sera nécessaire de continuer d’agir dans l’espace publique et refuser de se replier sur l’internet. Avec les mesures pour combattre le virus, la peur intense et la pression de se conformer chez nombreuses personnes qui seraient autrement nos alliées rend difficile la tâche de discuter de la crise autrement. Mais si on veut vraiment défier la capacité des puissants de façonner la réponse au virus selon leurs intérêts, il faut commencer par regagner l’abilité de poser nos propres questions.
Les conditions sont différentes partout, mais les États se regardent et se prennent en exemple, alors il nous ferait bien de regarder les anarchistes ailleurs pour voir comment illes font face à des conditions qui seront bientôt les notres. Alors je vous laisse avec cette citation d’anarchistes en France, où le confinement obligatoire est en place depuis une semaine, maintenu par la force armée de la police:
Alors oui, on va éviter les activités trop collectives, les réunions superflues, on va maintenir des distances de sécurité, mais on niquera votre confinement, déjouera autant que possible vos contrôles, hors de question qu’on cautionne la restriction de nos libertés et la répression ! A tou.te.s les pauvres, les marginaux et les révolté.e.s, soyons solidaires et entre-aidons nous pour maintenir les activités nécessaires à notre survie, éviter les arrestations et les amandes et continuer à nous exprimer politiquement.
Heureuse nouvelle contre la dépression saisonnière, La Mauvaise Herbe vient de publier son nouveau numéro (décembre 2020)!!
Sommaire des articles: – Des kilomètres et des chalets – Tchernobyl et le COVID – Des nouvelles du progrès – Être ancrés dans la réalité et le sol – Anarchiste d’esprit vs anarchiste de parole – Compte-rendu du livre Operation Chaos – Voici à quoi ressemble le terrorisme domestique – Extraits du livre La lutte pour le territoire québécois; entre extractivisme et écocitoyenneté
Vous pouvez télécharger ce numéro sur le lien ci-dessous: