Mar 042017
 

De La Fronde: Journal anarchiste montréalais
La fronde est disponible à L’Insoumise et La Déferle

Certaines idées nous sont amenées telles des vérités, des valeurs dominantes difficilement questionnables qui déterminent nos actions. Déjà au temps du christianisme, jusqu’à la société d’aujourd’hui des codes et des normes surpassent les individus, nous dictent ce qui est bien et ce qui est mal. En contrepartie, si nous voulons transformer ce monde et nos vies, on doit tout questionner, sans exception, plutôt que de s’assoir sur des vieux concepts telle la démocratie et reproduire éternellement les mêmes erreurs.

La démocratie est probablement l’un des plus grands mensonges de notre époque. On l’entend dans toutes les bouches, tant chez les libéraux que chez les militants de Gauche radicale, comme si le concept était synonyme de progrès, d’égalité, de justice et d’inclusion. C’en est devenu un adjectif, une qualité. On a cessé d’en interroger les fondements, car ça va de soi. Ce serait « le meilleur processus décisionnel », « le plus égalitaire ». Dans les faits, c’est la dictature de la majorité, avec son lot de politiciens jouant du théâtre pour convaincre les masses. Ainsi, le mythe de la démocratie, autant représentative que directe, maintient la pacification sociale et prévient les débordements. On ne vote pas l’insurrection. On la vit.

Ces origines proviennent de la Grèce antique. DēmokratÍa signifie gouvernement par le peuple ; dêmos désigne « peuple » et krátos, « pouvoir ». Mais qui donc est le « peuple »? Le langage populaire d’aujourd’hui le dépeint souvent comme étant un ensemble de citoyens provenant des classes sociales laborieuses, partageant une culture commune et un ensemble de valeur. Son sens évoque une opposition aux riches. Il est donc sous-entendu qu’en démocratie, le « pouvoir » est rendu au petit peuple – une abstraction qui ne veut rien dire. À ces origines, les gens à qui était offert le privilège du vote dans les assemblées publiques étaient les citoyens, c’est-à-dire les hommes propriétaires suivant des entrainements militaires ; ceux de qui on légitimait l’opinion. Le gouvernement par le peuple omettait les esclaves, les vagabonds et les femmes. Quoi qu’aujourd’hui, ici, il n’y ait officiellement plus d’esclavage, et que les femmes votent aux élections, il y a encore des exclus à leur démocratie. Pas de papier: pas de légitimité. Qui décide si t’as des papiers ? L’État. La démocratie, joyau du progrès libéral, devient un outil colonisateur de la domination et se dresse contre les pays quel juge barbare et fascisant. La victoire de l’occident démocratique contre l’ennemi nazi à la Deuxième Guerre, puis le discours anticommuniste durant la guerre froide, rendit l’idéologie irréfutable. Comme des protecteurs du paradis en guerre contre le diable. Ainsi, la démocratie, synonyme de civilité, construit un ennemi extérieur à combattre afin de cultiver la légitimité de son pouvoir. Ses médias nous bombardent de discours racistes et nationalistes qui renforcent l’identité et qui justifient l’existence des catégories de citoyen et d’étrangers-sans-papiers ainsi que toutes les guerres contre le terrorisme.

Le concept de démocratie a donc des origines pouvant porter son sens à confusion. C’est le mot parfait de la récupération politique des luttes. Il récupère toutes les initiatives autonomes pour les « démocratiser », ce qui peut signifier de rendre accessible à tous par une médiation de l’État-sociale. Il fonde la légitimité du pouvoir de l’État en suggérant que ce dernier agisse selon la volonté du plus grand nombre et que sans système de gouvernance et de prise de décision « incluant tous les citoyen.ne.s », on irait tout droit vers une guerre civile. De la même façon, il sabote l’autonomie en s’assurant que l’État soit au centre de nos vies. Le pouvoir reste concentré en haut de la pyramide entre les mains d’une classe dirigeante et une classe d’exploités est maintenue.

Il est déjà clair que la démocratie libérale parlementaire, avec ses députés, sa police, ses prisons, son armée, ses courts d’injustice, ses gestionnaires et ses lois favorisant l’exploitation par les entreprises privées, est un édifice imposant, trop bien rodé, qui retire entièrement la responsabilité de l’action politique des mains des gens pour la laisser à disposition de spécialistes du verbiage qui en font leur profession. Cette parodie prescrivant le vote au 4 ans mène à l’imbécilité généralisée. À part faire des commentaires à propos d’articles du Journal de Montréal, les gens cessent de se poser des questions et de développer leur esprit critique. Une rupture totale contre l’État, sa démocratie et les médias de masse nous apparait fondamentale afin de développer des bases d’auto-déterminations individuelles et collectives.

Chez plusieurs anarchistes et militant.e.s révolutionnaires, la démocratie directe reste à la base de leur forme d’organisation. La démocratie directe, en opposition à la démocratie représentative, prétend tendre vers une « vraie démocratie », en donnant le pouvoir décisionnel à chacun.e de façon égalitaire sans passer par l’entremise de partis politiques et de représentants pour favoriser des prises de décision horizontale. C’est ce qu’on appelle de l’auto-gestion (de l’auto-gouvernement). Alors on organise des assemblées, on utilise des codes de procédure, on fait encore de la politique en parlant au micro, en utilisant les bons mots, en espérant faire passer l’opinion de la majorité du côté désiré et on passe au vote. Boum! La décision est prise et aucune action individuelle n’est reconnue ou encouragée, sous prétexte qu’elle nuirait à l’éruption du mouvement. Il faut tolérer les autres et agir de façon civilisée. Combien de grèves on connut la mort de cette façon? Combien de gens tombent dans la déprime à la fin d’un mouvement parce qu’ielles se sentent dépourvu.e.s d’agir par le manque de légitimité ? La démocratie est une posture morale qui accuse tout acte de révolte isolé ou allant à l’encontre de la décision prise par la majorité, d’être autoritaire et despotique. En d’autres mots, cette logique nous soumet tous.tes à l’ultime verdict de l’assemblé, composé de personnes qu’on n’a pas choisies, et de le respecter. Ce processus a pour résultat de pacifier toute forme de révolte et de faire disparaitre les conflits sous le tapis.

Ce processus semble bien loin de ce qu’est l’anarchie qui vient de an « sans » et d’arkhos « gouvernement ». L’anarchie est une pratique collective de liberté totale qui s’oppose à toute forme de domination et d’exclusion en faveur d’une décentralisation radicale des pratiques du pouvoir. Elle privilégie l’auto-détermination individuelle et collective et l’association volontaire plutôt que la soumission à tout cadre non-désiré tel que la religion, la société, l’assemblé, le mouvement, la norme, le genre, etc. Il semble que même dans les milieux radicaux, les racines du pouvoir sont toujours présentes. On cherche à gouverner ce qui est accessible, notre révolte. On scande qu’il faut une stratégie commune et on discrédite et se désolidarise des actions décentralisées. Mais qui choisit de la stratégie commune ? Il n’est peut-être pas faux qu’une guerre civile éclaterait sans forme de gouvernance. Et pourquoi pas ? Les conflits existent et on doit les laisser émerger. Il y aurait certainement une tension palpable, parfois conflictuelle et d’autre fois créatrice. Dans les faits, en annihilant le conflit, en légitimant une « bonne » gouvernance, en tuant la liberté et l’autodétermination, la démocratie n’est que l’autre visage du fascisme. Les règles sont tellement bien intériorisées que la répression est presque désuète. Jusqu’au moment où il y a rupture et que la tension monte d’un cran. C’est alors que le fascisme refait surface avec ses lois spéciales et ses mises en garde contre le terrorisme, isolant le fauteur du reste de la population en en faisant un ennemi intérieur. En démocratie directe, c’est pareil ; les fauteurs seront accusés d’être contre-révolutionnaires et de se foutre des autres. La raison pour laquelle il n’y a pas de distinction claire entre démocratie directe et démocratie parlementaire, c’est que nous y voyons un même schème, celui de l’aplanissement du conflit qui dérobe à l’individu la libre-détermination de ses propres actions, fondement même de la domination.

Il n’est pas simple de s’organiser pour lutter ensemble, certes. Notre objectif est de questionner certaines idées afin de transformer nos pratiques pour laisser place à un débordement irréversible et irrécupérable pour que vive l’anarchie, la beauté, la vie pleine de créativité. Nous proposons de tenter des formes d’organisation sur des bases d’association volontaires, informelles, horizontales et autonomes des institutions, entre compagnons d’affinité ou pas, autant que c’est volontaire. Organisons des assemblées, des espaces de rencontres, de débats et de discussions pour partager nos idées tout en valorisant l’auto-détermination dans nos façons de lutter !