Juin 122019
 

Des Archives Révolutionnaires

Dans les années 1960, aux États-Unis tout comme au Canada, l’homosexualité est toujours interdite ; au niveau légal, on la considère comme un crime. Les personnes homosexuelles sont donc fichées, pourchassées et fréquemment emprisonnées. En plus d’être interdite au niveau légal, l’homosexualité est aussi réprimée au niveau moral. Considérée comme une déviance, elle est pathologisée comme une fonction anormale de l’individu. Avec l’essor de la psychologie au XIXe siècle, l’homosexualité en était venue à être considérée, en Occident, non plus comme un pêché commis délibérément, mais plutôt comme une maladie à guérir. C’est sur cette vision de l’homosexualité comme pathologie, à la jonction entre l’hétéronormativité et la hiérarchie patriarcale, que se fondent la majorité des lois homophobes des états occidentaux au XXe siècle. Bien qu’en Occident, les personnes homosexuelles aient lutté pour leur droit à l’existence depuis le XIXe siècle, cent ans plus tard, bien peu de choses avaient changé. Au tournant des années 1960, on pouvait toujours être licencié pour ses orientations sexuelles ou encore arrêté dans sa chambre à coucher. Les lois régissant l’homosexualité s’étendaient par ailleurs à tout comportement susceptible de remettre en cause les normes de genre.

À New York, notamment, des lois régulaient toujours la façon dont les individus pouvaient (ou ne pouvaient pas) se vêtir. Ainsi, une personne dont l’habillement ne correspondait pas aux normes de genre en place était passible d’arrestation. En 1964, l’Exposition universelle qui se tient à New York fournit l’excuse miracle au maire de la ville, qui en profite pour « nettoyer » la ville de ses « vices » : des mesures sont prises qui comprennent l’arrestation de nombreux homosexuels dans les espaces publics, piégés par des policiers en civils. Quelques années plus tard, le maire de Montréal, Jean Drapeau, instaurera lui aussi une opération de « nettoyage » dans le cadre des préparatifs de l’Exposition universelle de 1967 : en plus de cacher les taudis derrière des panneaux de bois, plusieurs établissements qu’on estime « louches » se verront forcés de fermer, dont plusieurs bars LGBTQ+.

Barbara Gittings putting together the first nationally distributed lesbian publication, The Ladder. (1960s)

Barbara Gittings, militante des Daughters of Bilitis de New York, imprimant la première publication lesbienne distribuée à l’échelle des États-Unis, The Ladder.

 

Dès les années 1950, aux États-Unis, sont créées deux associations qui militent pour les droits des homosexuels et des lesbiennes : The Mattachine Society, fondée par des militants communistes à Los Angeles et The Daughters of Bilitis, une organisation lesbienne basée à San Francisco. À la fois lieux de lutte et de socialisation, ces organisations restent pourtant marquées par un conservatisme social et une homophobie internalisée qui minent leurs efforts. Ainsi, on joue dans la conformité en se gardant bien, par exemple, de se montrer en couple en public. On  insiste sur la « respectabilité » pour contrecarrer l’image de « déviant.e » associée aux personnes homosexuel.les et on se rassemble dans le secret. Dans une société où les pratiques hétérosexuelles sont érigées en normes absolues et où tout autre type de pratiques sexuelles ou de rapports amoureux sont considérés comme des déviances et réprimés avec violence, ces organisations inspirées par le mouvement des droits civiques cherchent surtout à faire en sorte de convaincre le grand public que les homosexuel.les sont des citoyen.nes ordinaires qui méritent le respect. Ce n’est que quelques années plus tard, vers le milieu des années 1960, qu’émerge une véritable affirmation de soi homosexuelle, en rupture ouverte avec les normes conservatrices des sociétés occidentales. Dès lors, il n’est plus question d’adhérer aux dires homophobes des « scientifiques » ; par le biais de journaux et d’autres médias, de l’information politique contestant l’hétéronormativité est diffusée et les militant.es manifestent ouvertement pour leurs droits à l’existence et à la différence. Le droit à l’emploi, le droit de ne pas être maltraité.es par les autorités ainsi que plus largement les droits à la considération et à la dignité sont mis de l’avant. C’est dans ce contexte qu’auront lieu les émeutes de Stonewall, en juin 1969. Considérées comme « l’acte de naissance » d’un nouveau mouvement de lutte radical, ces émeutes de la dignité propulseront les luttes LGBTQ+ au rang de lutte de libération.

A group of young people celebrate outside the boarded-up Stonewall Inn at 53 Christopher Street after riots over the weekend of June 27, 1969.
Un groupe de jeunes gens célèbrent devant le Stonewall Inn, situé au 53 Christopher Street, après l’émeute qui a eu lieu le week-end du 28 juin 1969.

Le Stonewall Inn, situé à Greenwich Village, est dans le New York des années 1960 un des principaux lieux fréquentés par une foule éclectique LGBTQ+. Gais et lesbiennes de toutes origines, trans, drag-queens et travesti.es de New York s’y retrouvent pour danser ; la danse entre couples homosexuels étant proscrite dans tous les autres bars de la ville. Bar semi-privé tenu par la mafia, le Stonewall Inn reste un des seuls établissements relativement épargnés par les rafles policières, les propriétaires du bar tirant de faramineux profits de leur arrangement avec la police et de la fréquentation ininterrompue de l’endroit par une population marginalisée partout ailleurs.

Au tournant des années 1960, les descentes de police sont affaire courante dans les bars gais – ou dans tout autre lieu considéré comme espace de rencontre pour les personnes LGBTQ+. Avec la prétention de contrôler « les bonnes mœurs », la police fiche tous ceux et celles qu’elle estime contrevenir à celles-ci ; la répression s’abat particulièrement sur les personnes ne respectant pas les normes de genre en place. Mais au Stonewall Inn, les raids habituels des policiers sont connus à l’avance (grâce à la mafia qui profite de son rôle d’entremetteur entre les flics et les personnes fréquentant le bar), et un système efficace de prévention est établi pour réduire les arrestations. Lorsque les policiers entrent, les lumières blanches du bar (habituellement fermées) s’allument – dès lors, tous les couples homosexuels changent de partenaire pour former un « couple » hétérosexuel « acceptable ». Malgré tout, les raids policiers font beaucoup de dégâts : une fois entrés, les policiers somment les occupant.es du bar de se mettre en rang et de présenter leurs pièces d’identités. Ceux et celles qui n’en ont pas sont arrêté.es. Au delà du contrôle des mœurs sexuelles, les raids cherchent aussi à contrôler et à maintenir les normes de genre. On impose, par exemple, aux lesbiennes de porter au moins trois pièces de vêtements genrés féminins. Quant à la procédure de contrôle de l’apparence physique, elle relève de l’horreur : les personnes considérées comme travesties sont amenées aux toilettes par une agente, afin de vérifier que « leur sexe » correspond bien à leur présentation extérieure. Toutes les personnes habillées de la « mauvaise manière » sont aussi arrêtées. À ces violences homophobes et transphobes s’ajoutent les violences racistes que vivent une grande partie des client.es du Stonewall. Malgré tout, le Stonewall Inn est un des seuls établissement qui persiste à rouvrir ses portes après les raids – l’arrangement entre la mafia locale et la police constituant probablement une des causes majeures de la longue existence du bar dans ces années de répression féroce.

Pourtant, dans la nuit du 28 juin 1969, tout ne se passe pas comme à l’habitude. Prétextant une violation des réglementations concernant les permis d’alcool et cherchant à coffrer à la fois les propriétaires du bar et les client.es, la police organise une descente surprise. Ce soir là, c’est plus de 200 personnes qui se trouvent dans le bar. D’abord, tout semble aller comme à l’habitude. Mais les policiers rencontrent soudain de la résistance. Les travesti.es refusent pour la première fois de suivre les agentes aux toilettes. Puis, les autres occupant.es refusent de présenter leurs cartes d’identité. La police arrête conséquemment presque l’entièreté de la clientèle, qu’elle sort au compte-goutte du bar. Bientôt, une foule formée de curieux.ses et de ceux et celles qu’on a relâché.es s’amasse à l’entrée du bar. Encouragé.es par la foule, les arrêté.es résistent de plus en plus aux policiers. Alors qu’à l’intérieur les gens s’opposent à leur arrestation, à l’extérieur, c’est sous une pluie de sous, de verres et de bières, aux cris de « Gay Power ! » que la police doit opérer. Dépassée, elle doit appeler des renforts, pendant que les arrêté.es laissé.es sans surveillance s’enfuient de la camionnette où on les a placé.es.  Dehors, la foule trouve bientôt un chantier de construction dans lequel elle s’équipera en munitions. L’insurrection spontanée prend de l’ampleur, et bientôt, la dizaine de policiers présents doit se barricader dans le bar, pour éviter les briques et la foule enragée.

« Nous avions tous le sentiment collectif que nous en avions assez de ce genre de merde. Ce n’était pas quelque chose de tangible, que quiconque ait dit à qui que ce soit ; c’est un peu comme si tout ce qui s’était accumulé au fil des années était arrivé à son paroxysme au cours de cette nuit particulière à un endroit donné, et ce n’était pas une manifestation organisée… Tout le monde dans la foule sentait que nous ne reviendrions jamais en arrière. […] Et nous avons senti que nous avions enfin la liberté, ou la liberté de montrer au moins que nous réclamions la liberté. Nous n’allions pas marcher tranquillement dans la nuit et les laisser nous brutaliser – c’est comme si vous vous teniez debout pour la première fois et avec force, et c’est ce qui a surpris la police. Il y avait quelque chose dans l’air, la liberté attendue depuis longtemps et nous allions nous battre pour l’obtenir. Ça a pris différentes formes, mais l’essentiel était que nous n’allions pas nous en aller. Et nous ne l’avons pas fait. »

Michael Fader

The scene outside Stonewall Inn in Greenwich Village on June 28, 1969.
Une scène d’émeute à l’entrée du Stonewall Inn, 28 juin 1969.

Le reste de la nuit se déroule comme une partie de chat-et-souris entre policiers et émeuti.ères, qui sont maintenant plus de deux milles. À la fin de la nuit, le verdict est tombé : les émeuti.ères ont gagné. Les policiers sont vaincus et humiliés par ceux et celles qu’ils humiliaient chaque jour depuis des années. L’annonce de cette victoire se répand rapidement : le lendemain, c’est encore plus de gens qui se rassemblent devant le lieu de la première émeute et continuent les festivités. Et il en est ainsi chaque soir jusqu’au 2 juillet…

Les émeutes de Stonewall ont ceci de particulier, que les premier.es acteur.ices de cette lutte de résistance faisaient aussi partie des populations les plus marginalisées et les plus violentées de la société : de jeunes homosexuels racisés et poussés à l’itinérance par l’exclusion, des femmes trans, souvent elles-aussi racisées qui n’avaient « nulle part où aller », des butchs, des drags-queens… Stonewall fut réellement le moment où tout ceux et celles dont l’identité et l’existence faisaient constamment l’objet de la répression et de la violence de la part de l’état et de la société se sont levé.es. Les nouvelles de l’émeute font bientôt le tour du monde et donnent le coup d’envoi de centaines d’initiatives pour la libération  LGBTQ+. En plus de l’effervescence spectaculaire autour des organisations pour les gais et lesbiennes se développent des organisations centrées sur les besoins et les revendications des drags-queens et des personnes trans et queer, longtemps invisibilisées (et rejetées) dans les luttes des décennies précédentes, non seulement au sein des organisations gais et lesbiennes, mais aussi au sein des organisations féministes.

Marsha P. Johnson handing out flyers in support of the Gay Liberation Front in New York. New Museum
Marsha P. Johnson, militante, drag-queen et travailleuse du sexe, co-fondatrice du Gay Liberation Front, distribuant des dépliants en faveur de l’organisation à New York.

L’effervescence née des émeutes de Stonewall donne l’impulsion à une critique radicale, par les organisations nouvellement crées, de l’hétéronormativité et des normes sociales de genre. Le mouvement pour les droits civiques se transforme rapidement en un véritable mouvement révolutionnaire. Celui-ci prône non seulement le renversement des normes conservatrices définissant les genres, la famille et la sexualité et l’auto-organisation des personnes LGBTQ+ pour répondre à leurs propres besoins, mais aussi la contestation des autres inégalités sociales et systèmes d’oppressions. C’est dans ce but que sont créées des organisations comme le Gay Liberation Front. Au niveau de l’auto-défense, des militant.es comme Storme DeLarverie arpentent les rues de New York et défendent par les armes les lesbiennes des violences homophobes. À New York, notamment, Sylvia Rivera et Marsha P. Johnson fondent l’organisation STAR (Street Transvestite Action Revolutionaries), un collectif révolutionnaire qui développe un réseau d’entraide pour les travailleur.euses du sexe trans et pour toute la jeunesse queer qui n’a nulle part où aller. D’abord installé dans un stationnement, l’espace collectif déménage bientôt dans un réel bâtiment, où non seulement les jeunes de la rue sont accueilli.es, mais où les tendances socialistes de l’organisation se déploient : on s’auto-organise pour s’offrir des cours de lecture et d’écriture, on offre vêtements, nourriture et soins à ceux et celles qui en ont besoin… Dans son manifeste (publié en 1970), STAR réclame une éducation, des logements et des soins de santé gratuits pour toutes les personnes opprimées, prennent position contre la violence policière et conçoivent la libération LGBTQ+ dans un tout, ce qui les distingue des groupes plus réformistes qui cherchent surtout la reconnaissance de leurs droits dans la société civile. Sylvia Riviera et STAR rejoignent bientôt le Young Lords Party, une organisation révolutionnaire de la jeunesse porto-ricaine.

Sylvia Rivera and Marsha P. Johnson co-founded Street Transvestites Action Revolutionaries (STAR), with the main objective of providing shelter to homeless trans people
En 1970, Sylvia Rivera et Marsha P. Johnson co-fondent Street Transvestites Action Revolutionaries (STAR), avec pour premier objectif de fournir un logement aux personnes trans sans abri.

Au Canada, le mouvement pour la libération LGBTQ+ suit à peu de différence près la même évolution qu’aux États-Unis. Là aussi, les émeutes de Stonewall viennent donner force et courage à une génération de militant.es qui mettent sur pied de nouvelles initiatives. Si les luttes des années précédentes ont permis de décriminaliser l’homosexualité, la partie est loin d’être terminée. Au Québec, c’est surtout les luttes des gais et lesbiennes qui domineront le paysage politique : en 1971 est fondé le Front de Libération Homosexuel. L’organisation, liée à la revue contre-culturelle Mainmise, est le premier groupement de gais et lesbiennes francophones de Montréal. Le FLH, dont le nom rappelle volontairement celui du Front de Libération du Québec, est influencé par le nationalisme révolutionnaire en vogue a l’époque. Mais malgré la large popularité du FLH (en quelques mois, plus de 200 personnes y adhèrent), la répression féroce et des désaccords internes sur la vocation et la structure du groupe viendront à bout de l’organisation en moins d’un an…

En 1972, c’est Gay McGill qui prend le relais du FLH, en organisant surtout des soirées dansantes. Face au sexisme des hommes dans les organisations, plusieurs femmes font sécession et fondent en 1973 l’organisation Montreal Gay Women. En 1973 également ouvre la librairie l’Androgyne (1973-2002) première librairie gaie et lesbienne au Québec, fruit des efforts collectifs et bénévoles de militant.es, qui deviendra en 1983 une entreprise privée. Ce large mouvement de libération verra aussi son lot de publications militantes et l’établissement de plus en plus manifeste de lieux ouvertement gais et lesbiens. Pourtant, pendant longtemps (et encore aujourd’hui) la répression des établissements publics associés aux communautés LGBTQ+ reste prégnante : en décembre 1977, à Montréal, le bar Truxx est la cible d’une violente descente policière qui mène à l’arrestation de centaines de personnes. En réponse à cette descente brutale, des manifestations sont organisées qui rassemblent des milliers de personnes dans ce qui deviendra un véritable « Stonewall montréalais ». Mais la répression des établissements publics LGBTQ+ se poursuit pourtant à Montréal, et en 1990 a lieu une énième une descente, cette fois-ci au Sex Garage, où les 400 client.es principalement trans, gais et lesbiennes du bar sont une fois de plus brutalisé.es et humilié.es par la « police des mœurs ».

Le mois de juin marque, chaque année, l’anniversaire des émeutes de  Stonewall. Ces jours d’émeutes, dont la nouvelle s’est diffusée comme une traînée de poudre, ont été le catalyseur d’un mouvement de libération sans précédent et mondial. Elles ont permis à des millions de gens de retrouver la fierté d’être soi, malgré l’opiniâtre opposition d’une société patriarcale, homophobe et transphobe. L’émergence d’une critique radicale des catégories de genre et de l’injonction à l’hétérosexualité ont contribué à remettre en question des normes longtemps déterminées par le pouvoir et régies par les lois des états. Cette critique, encore et souvent bien mal reçue tant à droite qu’à gauche, est pourtant fondamentale si nous voulons nous permettre de repenser les rapports sociaux, le rapport à soi et le rapport aux autres. Cette réflexion est partie prenante d’une lutte pour la transformation radicale d’un monde qui nous fait violence. Les initiatives militantes impulsées par Stonewall, qui adressent non seulement les questions de sexualité et de genre, mais aussi les questions du racisme, de l’impérialisme et des classes sociales le montrent bien.

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Pour en savoir plus sur l’histoire des luttes gaies et lesbiennes au Québec, on consultera avec profit le remarquable travail des Archives gaies du Québec, qui proposent, en plus du centre physique d’archives dont ils s’occupent, de nombreux documents numérisés et des fiches informatives en ligne. On consultera aussi (en anglais) le site d’Arquives, qui rend disponible en ligne des documents et images d’archives des luttes LGBTQ2+ au Canada. La plupart des articles sur les émeutes de Stonewall, ainsi que plusieurs interviews de figures phares de ces années de luttes (Marsha P. Johnson, Sylvia Rivera, Miss Major Griffin-Gracy, entre autres) sont aussi en anglais. Nous vous proposons cet article (également en anglais), qui rappelle le caractère collectif des émeutes de Stonewall, au delà des figures mythiques auxquelles on en attribue l’origine.