L’insurrection chez nous

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Juin 022020
 

Soumission anonyme à MTL Contre-info

Pour soutenir le soulèvement lié au meurtre de George Floyd par la police qui se répand dans toute l’Amérique, il faut le ramener chez nous. C’est précisément ce dont nous avons eu un aperçu dimanche à Montréal, lorsque pour la première fois depuis des années, la police a perdu le contrôle du centre-ville pendant une longue période.

Après la fin de la manifestation, une foule jeune et multiraciale a combattu la police devant le quartier général du SPVM, répliquant aux gaz lacrymogènes par des roches et des bouteilles. Les gens ont dressé des barricades et parti des feux pour ralentir les mouvements de la police. Dans les heures qui ont suivi, des centaines de manifestant.e.s ont continué à tenir la rue, tandis que des devantures de magasins volaient en éclats et qu’on réquisitionnait des marchandises de part et d’autre de Sainte-Catherine, notamment chez Birks, une bijouterie haut de gamme également attaquée au cocktail molotov.

On évitera de faire le compte-rendu détaillé de la soirée, pour répondre à une dynamique qui, selon nous, pourrait limiter notre capacité à résister et à avancer. Si la journée de dimanche a prouvé qu’un large éventail de personnes sont prêtes à se battre contre un système fondé sur le génocide et la violence permanente de la domination racialisée, il y a eu des voix parmi les plus fortes pendant et après l’action dans les rues pour s’accrocher à la manifestation pacifique comme seule forme légitime de résistance.

S’appuyant sur des rumeurs et de fausses informations, l’idée qu’il s’agit d'”agitateurs extérieurs” blancs provient de la propagande de la suprématie blanche et annihile l’agentivité des Noirs qui résistent courageusement à l’oppression par tous les moyens nécessaires. C’est un récit qui vise à diviser les mouvements et à délégitimer notre colère et notre détermination communes. Comme l’a écrit récemment un groupe d’anarchistes racisé.e.s aux États-Unis :

Les dirigeants autoproclamés ont essayé d’insinuer que ceux qui souhaitaient entrer en conflit avec la police après le meurtre de George Floyd à Minneapolis étaient “des Blancs [qui] n’avaient pas le droit d’utiliser la douleur des Noirs pour justifier leurs fantasmes d’émeute”. Comme si le vrai fantasme blanc n’était pas que des gens de couleur contrôlent leur propre comportement afin de sauver la société suprémaciste blanche de la destruction. C’est une vieille ruse qu’il faut encore une fois mettre en lumière.

Face à ces récits qui permettent à la police de garder plus facilement le contrôle et de continuer à tuer, n’hésitons pas à dire clairement que ce ne sont pas des critères de légalité ou de respectabilité sociale qui détermineront nos moyens de lutte.

Il est légitime de s’attaquer à la police, cette institution conçue et dédiée à la suppression violente de la liberté des Noirs, au vol des terres autochtones et à la défense de ceux qui s’enrichissent en nous exploitant. En agissant ainsi, et en acquérant la confiance et la capacité tactique de gagner de l’espace et du temps, nous montrons que nous n’avons pas besoin d’accepter leur emprise sur nos vies.

Il est légitime de barricader les rues et d’allumer des feux – de transformer un environnement urbain construit pour le maintien de l’ordre en quelque chose qui pourrait nous donner une chance de succès.

Il est légitime de piller les magasins, parce que tout le monde devrait avoir de belles choses, et un monde qui privilégie la propriété commerciale à la vie des Noirs continue de mettre des gens comme George Floyd et Regis Korchinski-Paquet en grave danger de mort prématurée.

Ces éléments devraient constituer le point de départ de toutes les conversations sur la manière de s’engager dans une diversité de tactiques dans les rues, conversations qui doivent également aborder les effets de nos actions sur celles et ceux avec qui nous partageons les rues, la manière de se protéger les un.e.s les autres, et l’objectif de développer une capacité de conflit en comprenant que nous ne sommes pas tou.te.s confronté.e.s au même niveau de risque.

Nombre de ceux qui surveillent les actions des autres manifestant.e.s vont jusqu’à les photographier ou les filmer en train d’attaquer la police ou des biens matériels, puis publient ces informations sur Internet pour tenter d’identifier et de remettre davantage de gens entre les mains de la police. Pour résister à cette tendance, nous voulons rappeler à toutes les personnes présentes d’intervenir directement si vous voyez du monde filmer pendant les émeutes ; dites-leur d’arrêter et, si nécessaire, empêchez-les de le faire. Et aux courageux.ses qui brisent des vitres et allument des incendies, rappelez-vous mutuellement de garder vos visages couverts.

Il y a une véritable insurrection en cours au sud de la frontière. Si le caractère unique de l’héritage sanglant du racisme aux États-Unis donne à la rage qui y bouillonne un certain ancrage géographique, l’antagonisme envers la police est indéniablement universel, et le racisme anti-Noirs est profondément ancré dans l’histoire du Québec et du Canada. Allons-nous faire face à ce moment historique pour trouver des moyens significatifs de nous engager et de propager la révolte, ou nous réduirons-nous à des manifestations scénarisées de “solidarité” superficielle ? Le temps est venu de ramener le soulèvement chez nous.

États-Unis: Un commissariat de police incendié à Minneapolis alors que des bâtiments gouvernementaux sont pris d’assaut et que des émeutes se propagent en solidarité avec le soulèvement

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Mai 292020
 

Manifestation de solidarité à Montréal
Dimanche le 31 mai à 17h
Quartier général du SPVM (1441 St-Urbain)
Évènement Facebook

De It’s Going Down

Au cours des deux derniers jours, les émeutes, les pillages et les affrontements avec la police se sont intensifiés à Minneapolis, à la suite du meurtre de George Lloyd par la police lundi dernier. Mercredi, un manifestant a été tué par balle. Jeudi après-midi, les procureurs du comté ont déclaré qu’ils ne poursuivraient pas l’inculpation des officiers impliqués dans sa mort pour le moment, ce qui ne fait qu’ajouter à la colère croissante dans les rues.

Les émeutes et les pillages ont continué à se répandre comme la veille – dans des quartiers éloignés de l’épicentre initial, puis dans le quartier voisin de Saint-Paul. Jeudi, alors que la fumée s’élevait encore des magasins brûlés de la société Target, des milliers de personnes sont descendues dans les rues du centre-ville de Minneapolis en solidarité avec George Floyd, alors que de nouveaux affrontements ont éclaté avec la police et que d’autres magasins ont été pillés. Des messages sur les médias sociaux montrent également que des marchandises libérées ont été distribuées dans le parking de Target, près du 3e commissariat de police, qui est devenu de facto l’épicentre des émeutes.

Au cours de l’après-midi, les gens se sont rassemblés à l’extérieur du commissariat, tandis que les affrontements avec la police se poursuivaient. Ces batailles de rue se sont intensifiées lorsque des émeutiers ont fait irruption dans le bâtiment, forçant finalement la police à s’enfuir dans leurs véhicules. Une fois le bâtiment vide, les gens ont commencé à le piller puis à y mettre le feu. Il s’en est suivi une atmosphère de fête pendant plusieurs heures alors que le quartier brûlait.

Cette victoire sur la police, remportée par des milliers de personnes qui mènent quotidiennement une action soutenue face aux violences policières massives, principalement des jeunes zoomers et des milléniaux, représente un moment historique. Comme l’expriment les heures d’entrevues menées par Unicorn Riot sur le terrain en plein soulèvement, la révolte ne vient pas de la gauche militante, ni des “progressistes” ou des “libéraux”, mais plutôt de la base locale de la jeunesse prolétarienne de Minneapolis. Bien que le soulèvement ait eu un caractère très multiracial, il est généralement admis que l’ensemble du système de capitalisme racialisé anti-noir doit être détruit.

Au fur et à mesure que la nuit avançait, des manifestations de solidarité ont été lancées à travers les soi-disant États-Unis. Les anarchistes ont organisé des manifestations et des marches de solidarité à Portland et Olympia, tandis que les étudiants d’Oakland bloquaient l’entrée d’une autoroute. À Sacramento, des marches de rue ont eu lieu, tandis que des émeutes ont éclaté à Fontana, où les fenêtres de l’hôtel de ville ont été brisées. Pendant ce temps, à Los Angeles, deux jours de manifestations ont été organisés. Mercredi, des personnes ont bloqué l’autoroute 101, brisant les vitres d’une voiture de police qui a tenté de foncer sur les manifestants. Enfin, à Phoenix, les marches de rue bruyantes ont fait place à des émeutes, les gens lançant des pierres sur le département de police de Phoenix.

D’autres émeutes et affrontements avec la police ont continué à Denver, où les gens se sont battus avec la police et ont bloqué une autoroute, tandis qu’à Columbus, les émeutes dans la rue ont rapidement conduit à un vandalisme de masse du Statehouse. Des combats de rue ont également eu lieu à Louisville, au Kentucky, tandis qu’à New York, des affrontements avec la police ont donné lieu à de multiples arrestations. Dans la soirée, Trump s’est servi de Twitter pour traiter les manifestants de “voyous” et a annoncé l’arrivée de plusieurs centaines de soldats de la Garde nationale dans les rues de Minneapolis, qui, selon lui, pourraient ouvrir le feu sur des pillards.

Continuez la lecture sur It’s Going Down [en anglais] pour un compte-rendu plus complet des manifestations de solidarité et d’émeutes à travers les soi-disant États-Unis. Pour une liste des manifestations à venir, cliquez ici.

Peste brune et antifascisme en temps de pandémie

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Mai 292020
 

Des membres du collectif antifasciste PopMob et du Rosehip Medic Collective de Portland fabriquent du gel hydroalcoolique à distribuer dans la collectivité.

De Montréal Antifasciste

La pandémie qui frappe de plein fouet la planète depuis janvier 2020 a complètement changé, temporairement du moins, la donne politique tandis que le confinement et l’interdiction des rassemblements impliquent que les mouvements sociaux ne peuvent plus recourir aux tactiques traditionnelles, dont les manifestations, pour dénoncer les injustices et mettre de l’avant des alternatives. Or, loin d’être une parenthèse ou une sorte de suspension du temps, la pandémie constitue entre autres un phénomène d’accélération politique durant lequel les rapports de classe déploient toute la violence dont ils sont capables. Les minorités racisées et les quartiers populaires sont ainsi particulièrement touchés par l’hécatombe, la violence conjugale augmente au sein des familles confinées, les forces policières profitent de l’état d’urgence pour harceler et violenter leurs cibles habituelles encore plus qu’à l’accoutumée, les personnes issues de l’immigration, notamment asiatique, sont encore plus stigmatisées que d’habitude, les États multiplient les décrets forçant d’importants segments de la population à travailler pour des salaires de misère dans des conditions qui ne sont pas sécuritaires au nom de la sacro-sainte économie, etc. La pandémie exacerbe ainsi les inégalités et l’oppression. Il est donc d’autant plus nécessaire de nous organiser et de nous mobiliser.

Mais commençons par voir ce que fait l’extrême droite en temps de pandémie, pour ensuite parler de ce que font les mouvements antifascistes et antiracistes.

 

L’extrême droite et les mille et un complots

Bien que plus discrète en raison du confinement, l’extrême droite s’en donne à cœur joie sur les médias sociaux en répandant des théories complotistes toutes plus délirantes les unes que les autres et en appelant parfois au soulèvement, voire à la guerre civile, au nom de la nation. Même confinée principalement à l’univers numérique, la peste brune reste toxique.

L’extrême droite est particulièrement réceptive aux théories complotistes et contribue activement à leur diffusion. Selon un sondage mené en France du 24 au 26 mars 2020, 26 % de la population française pense que le coronavirus a été fabriqué intentionnellement dans un laboratoire (pour un bon survol des origines du virus, cliquez ici). Cette proportion, déjà importante, grimpe à 38 % au sein de l’électorat du Rassemblement national (RN, anciennement le Front national), principal parti d’extrême droite français. Seulement 32 % de son électorat pense que le virus est apparu de manière naturelle.

De même, aux États-Unis, selon un sondage du Pew Research Center mené entre le 10 et le 16 mars 2020, 29 % de la population croit que le coronavirus a été fabriqué intentionnellement (23 %) ou accidentellement (6 %) dans un laboratoire chinois. Comme en France, les segments les plus jeunes et les moins éduqués de la population sont les plus susceptibles de cultiver de telles croyances. Et comme en France, la droite la plus conservatrice y est plus sensible : 21 % des démocrates croient que le virus a été fabriqué dans un laboratoire alors que la proportion est de 37 % parmi les républicains et de 39 % parmi les républicains les plus conservateurs.

La propension de l’extrême droite à adhérer aux théories complotistes est en partie le produit d’un discours anti-intellectuel et anti-scientifique qui part du principe que des élites mondialisées agissent dans l’ombre (bien que l’extrême gauche partage parfois une telle perspective, l’influence du marxisme et des théories matérialistes en son sein implique qu’elle a plutôt tendance à insister sur les dynamiques structurelles et les rapports de pouvoir). De plus, elle cultive des métaphores biologiques pour parler de la nation et présente souvent l’immigration comme un corps étranger et pathogène; bref, presque comme un virus. Il y a donc une affinité entre le discours xénophobe de l’extrême droite et sa façon de percevoir la pandémie. Cette dernière serait nécessairement une menace extérieure, animée par des forces malintentionnées, plutôt qu’un accident naturel.

Enfin, les théories complotistes se répandent en raison des contradictions et des incohérences des gouvernements ainsi que du manque de transparence auquel ils ont recours pour dissimuler leurs priorités et leurs erreurs dans la gestion de la pandémie. Toutes ces zones grises conduisent les divers acteurs politiques à projeter leurs préjugés et leurs suspicions et à établir des ponts avec d’autres théories complotistes, comme celles concernant les vaccins (les « anti-vaxxers ») ou la technologie de communication 5G.

Dans son délire, l’extrême droite alterne entre la paranoïa (le coronavirus aurait été fabriqué à des fins machiavéliques) et la désinvolture, prétendant que le coronavirus ne serait pas aussi grave que ce qu’affirment les gouvernements et une entité « mondialiste » comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il en découle que la pandémie serait un vaste canular ou une stratégie de diversion pour imposer un agenda caché : vacciner de force toute la population (objectif qui serait promu par Bill Gates), implanter des puces électroniques au moyen de faux vaccins, imposer le socialisme, ou réaliser un coup d’État pour instaurer une dictature « mondialiste ».

 

Instrumentaliser la pandémie

Quelle que soit leur interprétation, les forces d’extrême droite instrumentalisent la pandémie pour dénoncer de nouveau l’immigration (soi-disant responsable de la propagation du virus), réclamer la fermeture des frontières et faire l’apologie de la nation (cela dit, durant la pandémie, la plupart des forces politiques n’ont fait que réitérer ce qu’elles préconisaient déjà). C’est par exemple le cas de Marine Le Pen en France et de Matteo Salvini en Italie. Au Québec, comme nous le soulignions récemment dans un article, le groupe néo-fasciste Atalante a collé des bannières portant des slogans tels que « Le Mondialisme Tue » et « Le Vaccin Sera Nationaliste ». En phase avec leur posture habituelle, certains commentateurs populistes et réactionnaires, comme le chroniqueur du Journal de Montréal Éric Duhaime, ont suggéré que les ratés catastrophiques du gouvernement caquiste pour contenir l’épidémie sont en fait imputables aux réfugié-e-s. Duhaime a explicitement établi un lien entre la situation critique de Montréal et le point de passage irrégulier du chemin Roxham.

D’autres branches de l’extrême droite vont beaucoup plus loin. C’est notamment le cas de néonazis influencés par James Mason, l’Atomwaffen Division et d’autres protagonistes de la branche révolutionnaire dite « accélérationniste », qui voit le coronavirus comme un antidote au « Grand remplacement » et au « génocide blanc » et souhaite un effondrement de l’État afin de précipiter un processus de revitalisation ethnonationaliste. Le virus apparaît alors comme une arme biologique qui peut être utilisée contre les minorités ethniques et raciales.

Manifestation contre les mesures de confinement à l’Assemblée nationale, Québec, le 17 mai 2019.

Depuis la mi-avril 2020, l’instrumentalisation politique de la pandémie a pris une nouvelle forme avec l’irruption de manifestations anti-confinement. Bien que marginales d’un point de vue numérique, elles ont souvent réussi à s’attirer une importante couverture médiatique. À Montréal, elles ont été peu suivies et n’ont mobilisé qu’une poignée d’énergumènes. À Québec, elles ont eu davantage d’échos. Ainsi, le samedi 25 avril 2020, une centaine de personnes se sont rassemblées devant l’Assemblée nationale pour dénoncer le confinement, les vaccins et la 5G. Le 17 mai 2020, un convoi de 60 à 100 véhicules a fait le trajet de Montréal à Québec pour manifester contre les mesures de confinement. Depuis la mi-avril, il y a également eu des rassemblements dans plusieurs villes au Canada anglais. Bien que la plupart de ces rassemblements aient surtout attiré des personnes qui ne sont pas actives au sein de l’extrême droite, cette dernière prend parfois l’initiative (pour l’instant d’une manière non coordonnée). Ainsi, à Calgary et Hamilton, des personnes associées aux « Yellow Vests » ont continué à organiser des manifestations hebdomadaires en intégrant à leur discours des éléments anti-confinement et sceptiques vis-à-vis de la COVID-19, allant même dans certains cas jusqu’à filmer dans des hôpitaux pour « prouver » qu’il n’y a aucune crise sanitaire. En même temps, à Vancouver, des rassemblements anti-confinement ont attiré des néonazis qui invectivaient les passant-e-s, en appelants certain-e-s « chicoms » (une insulte anti-chinoise), traîtres et « libtards ».

Mais c’est aux États-Unis que ces manifestations ont eu le plus d’ampleur. Bénéficiant de l’appui explicite du président Trump — qui a appelé sur Twitter à « libérer » les États démocrates où des politiques de confinement strict étaient en vigueur –, des centaines, puis des milliers, de personnes se sont rassemblées et ont participé à des caravanes en voiture. Dans certains cas, elles ont manifesté devant le siège du gouvernement des États en question et ont poussé l’audace jusqu’à y entrer armées jusqu’aux dents, comme au Michigan le jeudi 30 avril 2020. Ces manifestations sont en continuité avec l’attentat raté du néonazi Timothy Wilson, qui a essayé le 24 mars 2020 de faire sauter un hôpital de Benton, au Missouri, pour dénoncer la politique de confinement du maire de la ville. Il a été abattu par le FBI avant d’y parvenir.

Ces manifestations anti-confinement, où l’on retrouve aussi bien des pancartes complotistes que des slogans anti-immigration, antisémites et anticommunistes ainsi que des drapeaux confédérés et nazis, constituent un espace de rencontre et de convergence entre la droite conservatrice et l’extrême droite. Loin d’être le produit spontané d’un ras-le-bol du confinement, elles sont financées par de riches familles et fondations républicaines, comme la famille Dorr et le Michigan Freedom Fund, proche de la ministre de l’Éducation Betsy DeVos, et appuyées activement par des organisations conservatrices comme FreedomWorks et Tea Party Patriots, qui font partie de la coalition « Save Our Country ».

L’une des organisations qui joue un rôle central dans la coordination de ces manifestations est American Revolution 2.0. Cette dernière est directement liée non seulement aux réseaux conservateurs mentionnés ci-dessus, mais aussi à des sites web d’extrême droite dont plusieurs sont explicitement racistes et font l’apologie de milices paramilitaires comme mymilitia.com.

La très grande majorité des personnes qui participent aux manifestations anti-confinement sont blanches. Ce n’est pas un hasard. En effet, le coronavirus touche tout particulièrement les minorités ethniques et raciales. Dans de nombreux États américains, les communautés afro-américaines  et latino sont fortement surreprésentées parmi les cas d’infection et de décès. Ces chiffres reflètent directement l’imbrication historique des inégalités sociales et raciales aux États-Unis. Les minorités Afro-Américaine et latino sont touchées non seulement par qu’elles sont statistiquement en moins bonne santé et moins couvertes par une assurance maladie que la population blanche, mais aussi parce qu’elles sont davantage employées dans des secteurs d’activité qui ne permettent pas de travailler de chez soi et au sein desquels on est plus susceptible d’être exposé au virus. Dans le même ordre d’idée, plusieurs siècles de politiques génocidaires ont rendu les populations autochtones particulièrement vulnérables à cette pandémie. Aux États-Unis comme au Canada, de nombreuses communautés autochtones ont un accès très limité à l’eau potable et souffrent de la surpopulation, autant de facteurs qui favorisent la propagation du virus. Ces facteurs systémiques expliquent sans doute aussi pourquoi la nation Navajo compte actuellement le plus grand nombre de cas de COVID per capita aux É.-U.

On peut alors faire l’hypothèse que les personnes blanches qui participent aux manifestations anti-confinement le font en partie parce qu’elles ne se sentent pas concernées par l’hécatombe qui frappe les minorités et refusent d’assumer le coût de la protection de ces dernières. Selon cette logique sacrificielle, la vie des minorités est superflue. Aux États-Unis, manifester contre le confinement serait-il un privilège blanc? En tout cas, ces mêmes manifestations risquent de contribuer à la propagation du virus et, ainsi, de rendre le confinement d’autant plus nécessaire.

Bien qu’elles n’en soient pas nécessairement à l’origine, les organisations d’extrême droite voient dans ces manifestations un terrain fertile d’expansion et d’influence. Elles y voient l’occasion de se refaire une vertu, de redorer leur image, de recruter de nouveaux membres et de peser sur l’après-pandémie. S’appuyant sur l’application Telegram et sur Facebook, le groupe d’extrême droite Proud Boys a ainsi commencé à recadrer les manifestations anti-confinement à partir de son opposition viscérale aux antifascistes.

Par exemple, la perturbation des caravanes anti-confinement par du personnel infirmier, à Denver, au Colorado, dont les photos ont beaucoup circulé, sont décrites comme des actions antifascistes, c’est-à-dire, du point de vue des Proud Boys, comme des actions antiaméricaines. Un article publié sur le site web des Proud Boys de Floride portait d’ailleurs le titre suivant : « Antifa Healthcare Workers Clash with Anti-Lockdown Protesters in Colorado ». Les Prouds Boys n’ont évidemment aucune information sur l’orientation politique précise de ces membres du personnel infirmier. Mais la réalité et la complexité des conflits sociopolitiques leur importent peu. Il s’agit à la fois de délégitimer leurs adversaires et de contribuer à normaliser les catégories dichotomiques du discours de l’extrême droite.

Les Proud Boys sont également proches des réseaux « accélérationnistes » qui ont développé le discours sur une seconde guerre civile à venir aux États-Unis, événement qu’ils nomment le « boogaloo », en référence au film « Breakin’ 2: Electric Boogaloo » de 1984, et qu’ils associent au port de chemises hawaïennes… Il est évidemment tentant de tourner tout ça au ridicule. Disons qu’il y a là matière à beaucoup de memes! Mais il n’empêche que le Tech Transparency Project, une organisation sans but lucratif de surveillance des entreprises technologiques, a recensé 125 groupes Facebook dédiés au « boogaloo ». Plus de 60 % de ces groupes ont été créés dans les trois derniers mois, soit au début des polémiques sur la pandémie et le confinement, et comptent des dizaines de milliers de membres qui discutent allègrement d’armement, d’explosifs, de tactiques militaires et de guerre civile.

Pour l’instant, la stratégie de l’extrême droite ne semble pas porter fruit. La grande majorité des partis d’extrême droite européens stagne, voire décline, dans les sondages, tandis que les divers groupuscules plus radicaux restent marginaux. Au début mai, la grande majorité des opinions publiques demeurait favorable au confinement et continuait à donner priorité à la santé publique plutôt qu’à l’économie. Cependant, il ne faut pas sous-estimer la capacité de l’extrême droite à rebondir rapidement une fois que la pandémie sera contrôlée et que le débat public se concentrera sur le coût de sa gestion. L’augmentation massive du chômage et les années d’austérité constitueront à cet égard un terrain fertile. De plus, la forte croissance des groupes Facebook et Telegram associés à l’extrême droite témoigne de la force d’attraction de son discours. Celle-ci ne va pas disparaître avec la pandémie. On pourrait même envisager qu’une pandémie en annonce une autre, nationaliste et autoritaire. Ce n’est pas pour rien qu’on parle souvent de « peste brune » pour caractériser la montée du fascisme dans les années 1930…

Il importe de souligner que si les manifestations anti-confinement dénotent un racisme latent, l’indifférence à l’égard des groupes sociaux marginalisés s’est aussi cristallisée dans les taux de décès effarants, largement évitables, dans les établissements de soins de longue durée. Ces décès font par ailleurs échos aux discussions soutenues dans certains cercles sur le refus de fournir des ventilateurs aux personnes handicapées en cas de pénurie. On pouvait par exemple lire dans un reportage de la CBC du 19 avril :

« Les lignes directrices de l’Ontario recommandent également le retrait du soutien des ventilateurs aux personnes présentant un risque de mortalité plus élevé, afin de donner la priorité aux personnes présentant un risque plus faible, en fonction du niveau de pénurie. Par exemple, dans le cas du scénario de pénurie le plus grave, un patient de 60 ans atteint d’une maladie de Parkinson modérée se verrait refuser l’accès à un respirateur ou se le verrait retiré à la faveur d’un patient n’ayant pas cette condition. »

Il n’est pas surprenant, au vu de cet argument utilitariste à la limite de l’eugénisme, que les personnes handicapées craignent qu’on leur refuse des mesures vitales si les soins qu’elles reçoivent menaçaient le rétablissement d’une personne non handicapée. On pourrait en dire long sur ce que cela signifie pour une société qui se montre prête à sacrifier ses aîné-e-s et ses membres les plus vulnérables au premier signe de crise. On pourrait par exemple en conclure qu’au fur et à mesure que le néolibéralisme a modifié non seulement nos systèmes économiques et sociaux, mais aussi notre façon même de comprendre la valeur de la vie, une estimation de la vie humaine fondée sur la capacité de production s’est graduellement emparée du « sens commun »…

 

Pour un antiracisme et un antifascisme sanitaires

Les développements présentés ci-dessus indiquent l’importance de continuer à surveiller l’extrême droite. Cela requiert d’identifier les acteurs impliqués, retracer les liens existants entre eux et documenter leurs activités, pour éventuellement pouvoir agir quand la situation l’exige. Cela dit, l’urgence du contexte de pandémie amène le mouvement antifasciste et antiraciste à faire preuve de solidarité et à soutenir et contribuer à divers projets d’entraide. Alors que les réseaux et groupes d’extrême droite envisagent d’utiliser le virus pour nuire aux minorités ou accumulent des stocks d’aliments et de premiers soins dans une logique survivaliste, les réseaux et collectifs d’extrême gauche et antifascistes mettent sur pied des systèmes de production et de distribution de masques et de gel hydroalcoolique tout en participant à des services de banque alimentaire. Une telle divergence de priorités et de pratiques est un rappel supplémentaire pour les personnes atteintes de cécité aiguë qui répètent à longueur d’année que les extrêmes se rejoignent, que l’extrême droite et l’extrême gauche sont les deux faces d’une même médaille, et autres absurdités du genre.

L’entraide a une longue histoire, aussi vieille que celle de la « sélection naturelle » racontée par Charles Darwin. Dans son ouvrage classique L’entraide : un facteur de l’évolution, d’abord publié sous forme d’articles à la fin du 19e siècle, l’anarchiste russe Pierre Kropotkine s’est employé à démontrer l’importance centrale de l’entraide et du mutualisme pour la survie et la prospérité, non seulement de l’espèce humaine, mais d’un nombre important d’espèces animales. Il écrit :

« La tendance à l’entraide chez l’homme a une origine si lointaine et elle est si profondément mêlée à toute l’évolution de la race humaine qu’elle a été conservée par l’humanité jusqu’à l’époque actuelle, à travers toutes les vicissitudes de l’histoire. Elle se développa surtout durant les périodes de paix et de prospérité : mais, même lorsque les plus grandes calamités accablèrent les hommes — lorsque des régions entières furent dévastées par des guerres, et que des populations nombreuses furent décimées par la misère, ou gémirent sous le joug de la tyrannie — la même tendance continua d’exister dans les villages et parmi les classes les plus pauvres des villes; elle continua à unir les hommes entre eux et, à la longue, elle réagit même sur les minorités dominatrices, combatives et dévastatrices, qui l’avaient rejetée comme une sottise sentimentale. »

L’époque actuelle ne fait pas exception à cette règle, et autant cette nouvelle calamité nous confronte de nouveau à des épreuves que l’espèce humaine a déjà dû maintes fois traverser au cours de son histoire, autant elle nous ramène aux principes qui ont de tout temps animé les solutions apportées à ces défis récurrents : la solidarité, la coopération et l’entraide. Devant l’incompétence ou l’inaptitude des États, et contre la cruauté des solutions proposées par les dominants, c’est plus souvent qu’autrement à l’échelle des communautés, des voisinages et des réseaux autonomes d’entraide que s’articulent les remèdes les plus appropriés aux maux qui affligent les plus vulnérables d’entre nous en temps de crise. Comme le résume le titre d’un livre de la féministe Rebecca Solnit, qui s’inspire de Kropotkine, dans l’enfer des catastrophes et des tragédies sociales émergent des communautés extraordinaires (A Paradise Built in Hell: The Extraordinary Communities that Arise in Disaster, Penguin, 2009; voir aussi l’article qu’elle a publié dans The Guardian à ce sujet).

Des membres du collectif antifasciste PopMob de Portland fabriquent du gel hydroalcoolique à distribuer dans la collectivité.

Concrètement, parmi les nombreuses initiatives, soulignons le travail du collectif antifasciste PopMob, à Portland, en Oregon, qui s’est associé au Rosehip Medic Collective pour produire du gel hydroalcoolique qu’il distribue aux personnes qui travaillent en première ligne, à toute une série de groupes communautaires et dans les quartiers populaires. Leur ligne de production, constituée d’une équipe d’une dizaine de personnes qui travaillent 4 à 6 heures par jour, est installée dans le Q Space, un espace de la communauté LGBTQ2SIA+, et fonctionne 6 jours par semaine. Toute la production est financée par des dons versés au Rosehip Medic Collective et à travers GoFundMe. Comme l’explique Effie Baum, une porte-parole de PopMob :

« Une part importante de l’antifascisme consiste à défendre et soutenir sa communauté. Notre travail est une façon de fournir de l’équipement à des communautés qui n’y ont pas accès. (…) Il y a beaucoup de pouvoir dans le pouvoir populaire, dans le renforcement communautaire [community building] ».

Cette logique suppose de redéfinir ce qu’on entend par militantisme antifasciste et d’aller au-delà des clichés virilistes qui insistent sur les affrontements physiques avec les militants d’extrême droite. Cela suppose d’élargir notre perspective pour inclure réellement le fait de prendre soin d’autrui, le travail de « care », dans la démarche antifasciste. L’antifascisme radical en est un de combat, mais aussi de care et de solidarité.

Suivant cette même logique d’extension du domaine de la lutte, un autre exemple intéressant en Europe est celui des Brigades de Solidarité Populaire, qui dénoncent autant le néo-libéralisme que les gouvernements et distribuent des masques, du gel hydroalcoolique et des repas aux précaires et aux personnes en première ligne. De la même façon que le mouvement antifasciste parle d’autodéfense populaire pour contrer l’extrême droite, ces brigades inscrivent leur démarche dans la continuité des luttes précédentes et parlent d’autodéfense sanitaire pour contrer la pandémie. D’abord formées à Milan, en Italie, elles ont rapidement essaimé dans de nombreuses villes d’Europe. En France, elles ont été créées par des militantes et militants de l’Action antifasciste Paris-banlieue et de collectifs de sans-papiers comme les Gilets Noirs et compteraient au début mai 2020 environ 750 membres en Île-de-France, où elles sont organisées par quartier. Comme l’explique un des appels invitant à en créer en France :

« Nous ne pouvons nous contenter d’attendre passivement ni le jour d’après, ni de nouvelles interventions institutionnelles, nous ne pouvons nous en remettre à ceux qui sont les premiers responsables de la situation dramatique que nous avons devant les yeux, nous ne pouvons faire confiance à ceux qui, depuis de trop nombreuses années, ont géré les hôpitaux comme des entreprises qu’il s’agit de rentabiliser afin de maximiser les profits. Non, ce dont l’État est capable, c’est tout au plus de gérer le désastre. Il nous faut, dans cette situation comme dans d’autres, apprendre à compter sur nos propres forces.

(…) en tant que militants révolutionnaires issus du cycle de mouvements des dernières années – du printemps de lutte contre la Loi Travail à l’insurrection des Gilets Jaunes – nous savions que ce désastre était prévisible. Des soignants se mobilisent depuis de longs mois pour dénoncer le manque de lits et de moyens. Des ouvriers décèdent chaque année au travail par manque de protections. Des personnes âgées meurent dans des conditions d’isolement et d’indignité absolue. Tout ce qui apparaît aujourd’hui dans une lumière aveuglante existait déjà, hier, dans l’obscurité médiatique : c’est la vie de celles et ceux que la bourgeoisie et les médias dominants maintiennent dans l’inexistence. L’inexistence d’une organisation sociale définie par l’intérêt privé, le profit et la concurrence, et au sein de laquelle une partie de plus en plus grande de la population, celle sans qui la vie elle-même ne peut être maintenue, compte pour rien. (…)

Si des mesures de grande échelle sont à n’en pas douter nécessaires, et même vitales, il nous faut de toute urgence approfondir un niveau d’organisation populaire autonome en capacité de donner corps au mot d’ordre d’autodéfense sanitaire. C’est-à-dire : entamer un travail de solidarité immédiate, pour et avec les populations les plus touchées par la crise, qui sont aussi celles dont l’État se désintéresse structurellement. Ce faisant, il s’agit aussi de sortir la question du soin de l’espace privé au sein duquel elle est confinée depuis des siècles et déterminée par une hiérarchie genrée et racialisée, pour en faire le prisme central à travers lequel repenser notre organisation collective, notre reproduction sociale.

Notre tâche dans cette séquence n’est pas de remplacer les associations humanitaires, mais d’orienter dans un même sens des pratiques dispersées, déjà existantes et qui se démultiplient depuis l’annonce du confinement. Bref de leur donner une trajectoire politique et antagonique. Une trajectoire qui assume la rupture avec l’ordre capitaliste existant comme perspective stratégique et l’auto-organisation populaire sur une base territoriale comme élément de genèse d’un contre-pouvoir effectif. (…) La solidarité dont nous parlons n’est pas un vain principe supposé transcender les antagonismes, mais ce qui doit au contraire nous permettre de renforcer notre capacité offensive. (…)

L’autodéfense sanitaire est un moyen de reconsidérer que la défense de nos communautés ne peut s’assurer que par la mise en place, par le bas, de dispositifs d’entraide, d’une attention particulière aux personnes en situation de grande précarité, à celles et ceux qui subissent l’isolement et la répression.

Cette autodéfense sanitaire ne doit donc pas constituer une perspective de lutte réduite au seul temps de l’urgence épidémique, et doit encore moins se penser comme une lutte sectorielle. (…) Notre autodéfense “sanitaire” est donc bien une autodéfense populaire, en ce qu’elle constitue l’opportunité de repenser notre rapport aux modalités de reproduction sociale dans leur ensemble, soit à l’organisation qui nous permet, jour après jour, de produire et reproduire nos vies, et de nous interroger sur les formes de vies que nous voulons produire ensemble.

Nos résistances sont vitales! »

Dans de nombreuses villes, les antifascistes ont été au cœur de beaucoup de ces projets, aidant à construire des alliances avec d’autres groupes autonomes ou issus de l’extrême gauche. Par exemple, à Lyon, le Groupe antifasciste Lyon et environ (GALE) s’est allié à des collectifs anti-gentrification comme « La Guillotière n’est pas à vendre » et « l’Espace communal de la Guillotière ». Des fils Telegram ont été rapidement mis sur pied, puis un numéro d’appel ainsi qu’une conversation Discord pour coordonner la récupération et la distribution alimentaire. Ou encore, en Suisse, l’Action Antifasciste Genève et les Jeunes Révolutionnaires Genève ont créé la Brigade de Solidarité Populaire genevoise « Yvan Leyvraz » en mémoire du brigadiste internationaliste suisse assassiné au Nicaragua en 1986.

Des membres du réseau Cooperation Jackson, au Mississippi, fabriquent des masques à distribuer dans la communauté.

Au-delà des groupes antifascistes, les forces de gauche actives dans les communautés racisées ont pris l’initiative de combler le vide créé par l’ineptie et la négligence caractéristiques des politiques fédérales sous le régime Trump. Au Mississippi, Cooperation Jackson, un réseau coopératif de groupes implantés dans la capitale de l’État et ancrés dans le mouvement New Afrikan, travaille depuis plusieurs années à la mise en place d’une base économique autonome pour s’affranchir des gouvernements racistes de l’État et du fédéral. Dès le mois d’avril 2020, Cooperation Jackson produisait des masques cousus à la main et de l’équipement de protection personnel imprimé en 3D pour une distribution à l’échelle des communautés. D’autres organisations communistes et nationalistes au sein des communautés noires et latinos aux États-Unis ont aussi fourni de l’équipement de protection personnel gratuit et organisé des distributions alimentaires à l’intention des membres les plus vulnérables de ces communautés.

Des membres du collectif Hoodstock de Montréal-Nord, assemblent des kits sanitaires à distribuer dans le quartier.

À Montréal, bien que plusieurs militantes et militants antifascistes soient directement investi.e.s dans divers réseaux d’entraide à titre individuel, l’une des principales initiatives autonomes a été développée par Hoodstock, un collectif antiraciste du quartier populaire de Montréal-Nord, particulièrement touché par la pandémie. Visant principalement la distribution de matériel sanitaire et de produits alimentaires pour la population défavorisée de Montréal-Nord, la campagne de Hoodstock s’inscrit explicitement dans les luttes plus larges pour l’égalité et la justice sociale. Comme l’explique l’appel à dons de la campagne :

« Une crise sanitaire comme celle que nous connaissons jette un éclairage plus saisissant sur les inégalités systémiques vécues par la population nord-montréalaise. Notre arrondissement se caractérise par des problèmes sociaux qui auraient dû alerter les autorités bien plus tôt : ressources insuffisantes en santé et services sociaux, déserts alimentaires, organismes communautaires sous-financés, absence d’alternatives aux transports en commun, manque d’accès à internet, insalubrité des logements, etc. En outre, Montréal-Nord est marqué par une densité de population exceptionnellement forte qui favorise la circulation du virus. C’est pourquoi Hoodstock passe à l’action. »

Photo de Solidarité sans frontière/Solidarity across border/Solidaridad sin frontera.Toujours à Montréal, nos camarades de Solidarité sans frontières, qui ne cessent de dénoncer les centres de détention des migrant.e.s, ont organisé une caravane le 19 avril 2020 pour demander la libération immédiate de tous et toutes les détenu.e.s et un statut pour tous et toutes les migrant.e.s. L’emprisonnement des migrant.e.s est toujours inacceptable, mais il l’est d’autant plus dans le contexte de pandémie de la COVID-19. Dans la même veine, Solidarité sans frontières a lancé une campagne de financement pour soutenir les sans-papiers durant la pandémie et les aider à pouvoir effectivement respecter le confinement :

« Notre système discrimine les migrant-e-s sur la base de leur statut d’immigration, mais le virus ne discrimine pas. Si l’on veut que les mesures de distanciation physique et d’isolement volontaire soient efficaces, elles doivent être accessibles à tout le monde. Cette discrimination est indéfendable et cruelle, puisqu’elle fait porter un fardeau indu aux membres les plus vulnérables de notre communauté, pour le bénéfice de la santé et au bien-être de nous tout-te-s. Demander à une personne sans statut de choisir entre ne plus pouvoir subvenir à ses besoins de base et continuer à travailler est injuste, inadmissible. Et ultimement, ce système met tout le monde à risque. La santé des travailleur-euse-s précaires et sans papiers, c’est la santé de tout le monde — nos vies sont interconnectées. »

Une telle campagne nous rappelle que le respect du confinement et la prévention de la pandémie requièrent des conditions sociales particulières. En d’autres termes, elle nous rappelle que la question sanitaire est indissociable de la question sociale.

Au-delà des particularités locales, les priorités sont partout plus ou moins les mêmes : récupérer et distribuer des produits d’hygiène et de soin, des masques et des gants, des denrées alimentaires non périssables, des livres et des jouets, des ordinateurs, etc. Il s’agit non seulement de riposter à la pandémie par l’auto-organisation et l’entraide, mais aussi de politiser cette riposte pour éviter qu’elle soit instrumentalisée par les gouvernements et pour qu’elle puisse servir de base aux luttes qui suivront lorsque le confinement prendra fin et que la pandémie s’atténuera. Il s’agit également d’occuper le terrain et d’isoler les forces d’extrême droite pour rendre plus difficile toute tentative de remobilisation de leur part après le confinement.

Cette dimension politique peut parfois impliquer que certaines initiatives d’entraide soient confrontées à la répression policière. Ainsi, le 1er mai 2020, des membres de la Brigade de Solidarité Populaire de Montreuil, à l’est de Paris, ont été encerclés et nassés par la police durant une distribution de paniers alimentaires; la presque totalité des personnes présentes a été verbalisée sous prétexte de « manifestation revendicative ». Notons d’ailleurs qu’Amnesty International a dénoncé les pratiques illégales de la police française durant le confinement, en particulier un recours illégal à la force, un usage de techniques d’intervention dangereuses, des propos racistes et une surreprésentation des contrôles selon les quartiers (les quartiers populaires étant évidemment davantage contrôlés que les quartiers bourgeois).

 

Quelques pistes pour l’après-pandémie

Étant donné l’incertitude qui caractérise la pandémie, il est impossible d’anticiper clairement ce qui adviendra par la suite. Mais nous pouvons néanmoins proposer quelques pistes. Tout d’abord, les montants stratosphériques qui ont été dépensés pour sauver les grandes entreprises et, dans une moindre mesure, soutenir les populations ayant perdu leur emploi dans le contexte de confinement généralisé ainsi que la profonde crise économique qui commence permettent d’anticiper un violent retour de bâton dans les mois et années à venir. Tous les arcs-en-ciel du monde ne suffiront pas à protéger les populations déjà vulnérables et précarisées de la violence des politiques d’austérité. C’est pourquoi les initiatives et réseaux d’entraide qui sont apparus dans les dernières semaines sont essentiels et seront appelés à jouer un rôle central dans l’après-pandémie. Comme l’évoque l’appel des Brigades de Solidarité Populaire cité plus haut, l’autodéfense sanitaire doit aller au-delà de l’urgence épidémique et des enjeux sectoriels pour remettre en question la reproduction sociale et le capitalisme. Demain plus que jamais, notre antifascisme se devra d’être anticapitaliste!

La pandémie a également démontré on ne peut plus clairement à quel point nos sociétés dépendent du travail féminin, racisé et migrant pour subsister. Alors que l’extrême droite se gargarise de fantasmes virilistes et conçoit les femmes comme des êtres faibles qui ne sauraient exister sans un homme pour les protéger, ce sont précisément ces femmes qui sont dans les tranchées de la pandémie, qui portent à bout de bras notre système de santé et qui en assument le coût. De plus, contrairement à ce qu’on observe dans la plupart des pays du monde, au Québec la COVID-19 frappe plus les femmes que les hommes : selon l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ), début mai 2020 elles représentaient 60 % des infections et 54 % des décès. Il ne faut surtout pas que l’après-pandémie se traduise par une nouvelle invisibilisation de leur apport et une dévalorisation de leur travail. Lutter pour cette reconnaissance est non seulement indispensable et juste, mais aussi nécessaire si nous prétendons éviter que la droite conservatrice et l’extrême droite ne réduisent l’émancipation des femmes à la laïcité en faisant fi des conditions sociales et matérielles de l’égalité et des droits.

De même, alors que les nationalistes de tout poil ne cessent de parler de fermeture des frontières, les personnes issues de l’immigration sont en première ligne, dans les hôpitaux, les centres pour personnes âgées, les supermarchés, pour que d’autres puissent respecter le confinement. Pourtant, nous n’avons pas entendu les gouvernants souligner les bienfaits de l’immigration et des sans-papiers dans leurs points de presse quotidiens et, jusqu’à preuve du contraire, rien n’empêche que ces « anges gardiens » sans statut soient déporté-e-s une fois la pandémie contrôlée. À ce chapitre d’ailleurs, une motion déposée en chambre par la députée indépendante Catherine Fournier invitant l’Assemblée nationale à reconnaître « la contribution des centaines de demandeurs d’asile, majoritairement d’origine haïtienne, œuvrant présentement comme préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD du Québec » et à demander au gouvernement canadien de « régulariser rapidement leur statut d’immigration » a été soutenue par tous les partis sauf la CAQ, majoritaire. Questionné plus tard à ce sujet en conférence de presse, François Legault a grossièrement esquivé l’enjeu en invitant les journalistes et la population à ne pas « mélanger les dossiers des réfugiés, des gens qui passent par Roxham et le dossier de la communauté haïtienne ». Ces questions sont pourtant intimement liées. [Mis à jour : Suite à un tollé important, le 25 mai, Legault a annoncé que son gouvernement sera prêt à « analyser » les dossiers pour éventuellement les recevoir « non pas comme réfugiés, mais comme immigrants ».]

Il nous incombe, dès maintenant, mais aussi et surtout après la pandémie, de constamment souligner l’apport et la nécessité de l’immigration. Face aux gouvernements et aux forces nationalistes qui instrumentalisent l’immigration à des fins économiques et électorales, nous devons au contraire œuvrer à l’élargissement d’un front antiraciste et antifasciste large pour revendiquer la liberté de circulation des personnes indépendamment des besoins du marché et une régularisation massive des personnes en situation irrégulière ou sans statut.

Il faut aussi envisager que les États continuent à concentrer les pouvoirs au-delà des mesures d’exception et à mettre en place divers mécanismes de surveillance des populations au nom du contrôle de la pandémie. Bien que l’identification et le traçage des personnes infectées puissent jouer un rôle important dans la prévention des épidémies, il n’en demeure pas moins que nous doutons fortement de la propension des États et des multinationales à utiliser ces données et informations avec sagesse ou de façon désintéressée et anticipons qu’elles seront utilisées à des fins de contrôle des populations au-delà des enjeux sanitaires. C’est pourquoi la lutte pour la préservation d’espaces non surveillés et autonomes sera vitale.

Enfin, comme il est probable que le spectre du coronavirus revienne régulièrement nous hanter et que certaines mesures de distanciation physique restent en place plusieurs mois, voire plusieurs années, nous devrons inventer de nouvelles façons de nous organiser, d’agir collectivement, et de perturber les routines et l’ordre social des dominants.

 

Des Montréalais tiennent un mémorial pour un prisonnier décédé et appellent à l’action

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Mai 252020
 

Du Groupe anti-carcéral

Le 24 mai, Montréal – À 14 heures aujourd’hui, une caravane de plus de 30 véhicules a visité la prison de Bordeaux à Montréal. Les manifestants ont créé un mémorial pour le prisonnier décédé, Robert Langevin, et ont appelé à des actions immédiates et importantes pour assurer la sécurité des prisonniers et des communautés. Un message des sœurs de M. Langevin a été diffusé, tandis que les véhicules, décorés de slogans tels que «Les prisons tuent» et «Libérez les tous», ont klaxonné, scandé des slogans et brandi des banderoles en solidarité avec les prisonniers à l’intérieur.

Robert Langevin, un prisonnier de 72 ans dans l’Établissement de Bordeaux, est décédé de la COVID-19 dans la nuit du 19 au 20 mai. Profondément malade, M. Langevin avait demandé de l’aide au personnel de l’établissement à plusieurs reprises, et avait même déposé une plainte auprès le Protecteur du citoyen le 27 mars. Ses sœurs, Thérèse et Pierrette Langevin, ont envoyé un message aux participants, qui était écrit sur des affiches et fixé à la clôture entourant la prison de Bordeaux.

“Cher Robert,” lisait le message, “c’est avec un coeur lourd que nous te disons: Adieu, mon frère, tu as toujours été un battant, toujours là pour tout le monde. Aujourd’hui, c’est le monde qui est là pour toi. Ils ont entendu ton cri du coeur. Ils veulent te dire qu’ils sont là pour toi afin de dénoncer l’injustice présente, à travers les murs. Tu n’es pas seul – On est là – On t’aime.”

En plus d’honorer M. Langevin, les participants ont également appelé le gouvernement du Québec à prendre des mesures immédiates et concrètes pour assurer la sécurité des prisonniers et des communautés. Jean-Louis Nguyen était un des cinq participants dont un proche est incarcéré à Bordeaux. “On est ici pour honorer la mémoire de M. Langevin, mais aussi pour rappeler au public qu’il y a malheureusement encore des détenus en difficultés; ils sont isolés, malades, sans soins et coupés de leur famille depuis des semaines,” a dit Nguyen. “Il faut à tout prix éviter un autre cas tragique comme celui de M. Langevin.”

Ted Rutland, membre du Groupe anti-carcéral, a déclaré que le ministère de la Sécurité publique du Québec doit libérer les prisonniers pour permettre une distanciation sociale. «La principale réponse du gouvernement du Québec à la crise du COVID-19 dans ses prisons a été d’enfermer les détenus 24 heures sur 24 dans leurs cellules. Il y a des prisonniers à Bordeaux qui sont enfermés dans leurs cellules depuis 30 jours maintenant, avec peu de contact avec l’extérieur. C’est littéralement de la torture », a déclaré Rutland.

Rutland a noté que des provinces comme l’Ontario, le Manitoba, la Saskatchewan, l’Alberta et la Nouvelle-Écosse ont libéré 25 à 45% de leur population carcérale pour protéger les détenus et les communautés contre la COVID-19. Le Québec, en revanche, n’a identifié qu’un faible pourcentage de prisonniers pour un possible libération. Les derniers chiffres suggèrent que seuls 29 prisonniers provinciaux ont été libérés grâce à cette mesure, et les avocats affirment que les prisonniers qui pourraient se prévaloir du décret continuent de se faire refuser une libération anticipée.

Les participants ont également décrié les mauvais traitements infligés aux prisonniers à Bordeaux depuis la crise sanitaire. Une participante dont le conjoint est incarcéré n’a pas pu le contacter depuis deux semaines et elle s’inquiète pour sa sécurité. La femme, qui préfère ne pas être nommée, a conduit les participants aux chants de «Solidarité» et «Vous n’êtes pas oubliés». Les prisonniers à l’intérieur ont crié de leurs cellules, et un va-et-vient retentissant s’est poursuivi pendant une demi-heure.

Catherine Lizotte, qui s’implique pour aider Robert Langevin et sa famille, estime que l’événement a atteint son objectif. «Je veux que les prisonniers sachent que nous pensons à eux, que nous les aimons», a-t-elle affirmée. «Et nous continuerons de nous battre pour leur libération.»

La foule est partie après une heure, au moment où quatre voitures du SPVM sont arrivées pour observer. En violation du code disciplinaire du SPVM, une voiture de police a fait jouer la chanson d’Akon, «Locked Up», sur le haut-parleur.

 

Des photos de l’événement sont disponibles à https://bit.ly/2TBMTaV

Pour plus d’informations, contactez:

Groupe Anti-carcéral
anticarceralgroup@riseup.net

Art et anarchie 2020

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Mai 252020
 

Du Salon du livre anarchiste de Montréal

lost.claws

@stormie_petrel

Anarkism.info
No Jail No Juvi

CK, Katarokwi/Kingston

Mae B

➝ Alice + S, Edinburgh
➝ Harvey Hacksaw in Olympia, WA

➝ Katarokwi/Kingston

➝ Olympia, Washington

➝ Surrey

@mittlevandejag

noprisons.ca / Zola

LOKI

Naomi RW

Zola



Appel pour « Art et Anarchie » à distance

La vingt et unième édition du Salon du livre anarchiste de Montréal prend une allure radicalement différente cette année, mais nous nous efforçons de créer autant de liens à distance que possible lors de cette journée de « rassemblement » du dimanche 17 mai 2020. À cette fin, au lieu de notre habituelle exposition « Art et Anarchie » dans l’espace physique du Salon, nous lançons un appel aux gens pour créer et partager de l’art anarchiste et des bannières dans les rues de leurs villes et communautés à travers le monde. C’est une manière d’incarner l’amour et la solidarité qui nous unit, et aussi de démontrer concrètement que nous sommes toujours là, que l’anarchie est toujours bien vivante.

L’idée est simple, en date du 17 mai ou avant :
– Afficher de l’art de rue/ou une bannière – votre création ou celle d’unE autre
– Prendre des photos ou demander à unE amiE de le faire
– Publier la/les photos sur les réseaux sociaux, ou demander à des amiEs de le faire, avec le hashtag #ArtAndAnarchy. Incluez l’emplacement, de manière aussi évasive ou spécifique que souhaitée.
– Partagez avec nous à info@salonanarchiste.ca afin que nous puissions le publier sur notre site web et potentiellement l’utiliser, avec votre permission, dans un zine post-salon du livre.

Aidez nous à répandre le mot partout. Ce serait tellement beau de voir l’art et l’anarchie se propager à travers les frontières et les murs du monde entier et nous rendre plus près les unEs des autres.

Hamilton : Sabotage ferroviaire en solidarité avec la lutte des Wet’suwet’en

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Mai 232020
 

Soumission anonyme à North Shore Counter-Info

En utilisant la méthode des câbles et fils de raccordement décrite ailleurs, le système de signalisation d’une ligne principale du CN à Hamilton a été saboté la semaine dernière. Cela s’est fait dans la continuité de la solidarité avec les chefs héréditaires Wet’suwet’en et les protecteurs du territoire. Les travaux sur le gazoduc Coastal GasLink de TC Energy se poursuivent sans le consentement des chefs et malgré le protocole d’accord signé entre les chefs, la Colombie-Britannique et le Canada. Les gouvernements coloniaux et l’industrie capitaliste n’indiquent pas qu’ils respecteront la souveraineté des Wet’suwet’en.

Cette action a été menée pour soutenir et amplifier cette lutte et pour encourager d’autres à étendre les actions de solidarité au-delà de la simple rédaction de lettres et des appels téléphoniques. Avec la décision finale d’investissement de la société d’investissement KKR dans la CGL plus tard ce mois-ci, il est particulièrement important de maintenir la pression. Les camps d’hommes de la GRC et de la CGL ne respectent pas la distanciation sociale, mais de notre côté, même en la respectant, nous pouvons bloquer la machine!

Appel à l’action lancé par des proches de détenus et des militants suite au décès d’une personne détenue à Bordeaux

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Mai 212020
 

Du Groupe anti-carcéral

20 mai, Montréal – À la suite de l’annonce qu’un détenu de la prison de Bordeaux, âgé de 72 ans, est décédé de la COVID-19, des proches de personnes détenues et des militant.e.s demandent des mesures immédiates et importantes pour assurer la sécurité des détenus et de la communauté. Ce faisant, ils rejettent la déclaration de la Ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, selon laquelle les mesures préventives mises en œuvre par son ministère fonctionnent bien et qu’il n’y aurait pas de mesure supplémentaire à mettre en place.

Bordeaux est la prison provinciale la plus durement touchée par la COVID-19 au Canada. Le premier cas positif à la prison a été enregistré le 24 avril dernier. Depuis, le nombre de détenus infectés est passé à 92 et le nombre de cas infectés parmi les membres du personnel à 35. Malgré l’aggravation de la situation, la réponse de l’établissement et du ministère de la Sécurité publique a été déficiente. Des informations qui proviennent de la prison suggèrent que les gardiens de prison n’ont pas toujours eu accès au matériel sanitaire ou même, porté des masques et de gants. Pour leur part, les détenus n’ont jamais reçu d’équipement de protection individuelle adéquat. Plus important encore, aucune stratégie de dépistage n’a été mise en place par le Ministère dans ce lieu de détention. Depuis le début de la crise, le personnel n’a donc pas pu fournir des tests ou des soins de santé adéquats et ce, même  lorsque les détenus présentaient des symptômes. Selon les dernières informations, Robert Langevin, le prisonnier décédé, était gravement malade depuis plus d’une semaine et il n’aurait pas reçu les soins appropriés et auxquels il avait droit.

« Les circonstances qui entourent ce décès sont plus que troublantes. Le Ministère de la sécurité publique démontre par son inaction qu’il est indifférent envers les conditions de détention des détenus », a dit Jean-Louis Nguyen, dont le conjoint est incarcéré dans Bordeaux. « L’Établissement de Bordeaux n’a pas agi malgré les plaintes de M. Langevin concernant son état de santé depuis trois jours. Ce décès était évitable et à mes yeux, scandaleux. »

Plutôt que de fournir des soins de santé, la principale réponse à la crise de la  COVID-19 à Bordeaux a été le confinement. Depuis le 24 avril, de nombreux prisonniers sont confinés à leur cellule, 24 heures sur 24h. Cela signifie que les détenus non ni accès aux douches, ni aux télévisions (ce qui leur permettraient d’avoir accès à l’information), ni même à du matériel de lecture. Ils n’ont pas non plus accès aux moyens de communication, et plusieurs n’ont pas été en mesure de téléphoner aux membres de leur famille jusqu’au 12 mai dernier, moment où les autorités de l’établissement ont commencé à fournir aux détenus un appel téléphonique de 5 minutes tous les deux jours.

En plus de violer les droits fondamentaux des détenus, le confinement en cellule  24 heures sur 24  aggrave également leur état de santé physique et mentale. « Depuis le début, la prison a mis la santé des détenus en danger et n’a jamais fourni les soins dont ils ont besoin”, a expliqué une femme dont le partenaire est en détention provisoire à Bordeaux. « Mon partenaire est dans un secteur qui est en confinement 24 heures sur 24 depuis le 28 avril. Il souffre de douleurs à la poitrine et a demandé des soins médicaux, mais n’a rien reçu. Par respect aux droits de la personne, il faut améliorer les pratiques sanitaires, fournir les soins médicaux, et réduire massivement la population carcérale. »

Les prisonniers de Bordeaux sont exposés de force à la COVID-19 et privés de soins de santé appropriés. De nombreux prisonniers ont le sentiment d’avoir été laissés pour mort.  « Nous sommes des gens gluants et nous sommes clairement laissés ici pour mourir », a déclaré un prisonnier. « Personne ne propose un véritable plan pour empêcher la COVID de se répandre ici. Nous craignons pour nos vies plus que jamais. »

Les préoccupations des détenus se reflètent à l’extérieur, notamment chez les membres de leur famille. « La prison traite les gens comme des animaux”, a déclaré Valéry Goudreau, dont le partenaire est en détention provisoire. « Mon partenaire est malade, ils refusent de prendre soin de lui, et les gardiens lui refusent de la nourriture depuis quatre jours maintenant parce qu’il ne se mettra pas à genoux pour recevoir le plateau. Les détenus sont dans une situation dangereuse et la prison a choisi d’intensifier la répression plutôt que les soins de santé. »

La mort d’un détenu devrait être un moment de réflexion sur les mesures que le gouvernement du Québec et que  les établissements de détention ont mises en place pour assurer la sécurité des détenus et de la communauté. Alors que Geneviève Guilbault estime que son ministère a pris les mesures appropriées et que rien ne doit changer, les proches des détenus et les militant.e.s croient le contraire. « Depuis le début, les gens réclament la libération des prisonniers pour permettre une bonne distanciation sociale», a noté Ted Rutland, membre du Groupe anti-carcéral. « L’Ontario a libéré plus de 3 000 détenus et quatre autres provinces ont libéré 25 à 45% de leur population carcérale. Le Québec refuse de prendre de telles mesures, même si les prisons du Québec sont les plus durement touchées du pays et que 75% des prisonniers attendent d’être jugés et pourraient être facilement libérés sous caution. »

Alors que Mme Guilbault a annoncé le 6 mai qu’un petit nombre de prisonniers seraient éligibles à la libération, ces chiffres sont bien trop faibles pour faire la différence. « Nous avons maintenant la preuve que l’annonce de la Ministre le 6 mai était insuffisante et inefficace sur le terrain », a souligné Jean-Louis Nguyen. « En tant que proche, j’exhorte les autorités à intervenir, une fois pour toute, afin de prévenir qu’une telle tragédie ne se répète à l’intérieur de ces murs. Le Québec ne peut plus se permettre de continuer à négliger les personnes incarcérées. »

Pour plus d’informations, contactez :

Groupe anti-carcéral
anticarceralgroup@riseup.net

Tandis que le centre de détention de Laval se vide, l’ASFC défend l’idée d’imposer des bracelets GPS aux migrant.e.s

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Mai 142020
 

De Solidarité sans frontières

Mise à jour communautaire

#LibérezLesTous #StatutPourTous #GrèveDeLaFaimLaval #GrèveDeLaFaimBordeaux

Après deux mois de résistance par les détenu.e.s et les personnes qui les supportent, le Centre de détention de l’immigration de Laval est maintenant presque vide. Seulement deux hommes et une femme sont encore à l’intérieur, sous la surveillance de douzaines de gardiens et de gardiennes. Tandis que la lutte pour vider entièrement cette prison et pour s’assurer qu’elle ne rouvre jamais ses portes continue, nous faisons face à d’autres manières par lesquelles l’État contrôle les migrant.e.s et cherche même à établir de nouvelles formes de surveillance, en utilisant la pandémie comme prétexte.

À la fin du mois de mars, les personnes détenues à la prison pour migrant.e.s de Laval (gérée par l’Agence des Services Frontaliers du Canada (ASFC)) ont entrepris une grève de la faim courageuse durant huit jours pour exiger leur libération immédiate. À travers des déclarations écrites et des mises à jour audios quotidiennes, leur appel a reçu du soutien d’Halifax à Vancouver. Tandis que le gouvernement refuse d’accéder publiquement à la demande de les libérer tous et toutes – malgré que des gardiens et des gardiennes aient reçu des tests positifs pour la COVID dans les prisons pour migrant.e.s à Toronto et à Montréal – les libérations des détenu.e.s ont été accélérées à travers des audiences individuelles de révision des motifs de détention. Avec la suspension des déportations, il ne semble pas y avoir eu de nouvelles détentions et le centre s’est vidé.

Toutefois, les migrant.e.s sont aussi emprisonné.e.s dans des centres de détention provinciaux. Les prisons du Québec ont le taux d’infection de la COVID-19 le plus élevé de toutes les provinces, mais le gouvernement a refusé les demandes pour un plan de libération complet. À la place, des gardiens et des gardiennes ont utilisé du poivre de cayenne et la force contre des détenu.e.s ayant mené des actions afin de contester les conditions qui leur sont imposées et qui sont dangereuses pour leur vie. Le 5 mai, des détenu.e.s à la prison de Bordeaux ont répondu à ces conditions en entreprenant une grève courageuse de la faim qui continue au moment d’écrire ces lignes. Certain.e.s détenu.e.s migrant.e.s ont été transféré.e.s des prisons provinciales Leclerc et Rivière-des-Prairies (RDP) vers la prison pour migrant.e.s de Laval, puis ont été libéré.e.s. Le 28 avril, quinze hommes demeuraient à RDP pour des charges liés à l’immigration tandis que plus d’une centaine d’autres demeuraient dans des prisons provinciales à travers le pays.

Pour plusieurs migrant.e.s, sortir du centre de détention ne les a pas mené.e.s à beaucoup plus de sécurité ou de liberté. La libération implique souvent de payer une caution coûteuse (en effet, certaines des personnes les plus pauvres dans nos sociétés paient des milliers de dollars à l’État pour obtenir leur liberté). Plusieurs font encore face à une déportation potentielle et, entre temps, vivent dans des conditions de logement précaires sans revenu. Le processus de traitement des permis de travail est actuellement suspendu pour ceux et celles qui nécessitent des données biométriques et l’assistance sociale prend des semaines, voire des mois pour ceux et celles qui sont éligibles. Les conditions de libération peuvent inclure des rapports réguliers à l’ASFC, une obligation de vivre avec la personne qui assume la caution et même des couvre-feux et le confinement dans des périmètres prédéfinis. De plus, à travers son nouveau programme de « solutions de rechange à la détention », l’ASFC sous-traite le contrôle des migrant.e.s à des tierces parties telles que la John Howard Society, qui supervisent au Québec des programmes punitifs de « gestion des cas » qui s’apparentent à des programmes de libération conditionnelle, parfois en combinaison avec des stratégies de traçage GPS et de reconnaissance vocale.

Sous le prétexte de la pandémie, l’ASFC tente actuellement d’introduire des bracelets de cheville pour localiser par GPS des migrant.e.s au Québec, en les « offrant » à plusieurs détenu.e.s comme un prix à payer pour leur liberté. Nous ne savons pas encore si des personnes ont déjà été libérées sous cette condition. Bien que les avocat.e.s peuvent s’opposer à ce que les bracelets soient imposés à leurs client.e.s, la riposte légale exige beaucoup de temps et peut sembler ne pas valoir la peine pour tous et toutes les avocat.e.s.

Le Québec commence à envoyer plus de travailleurs et de travailleuses dans des conditions dangereuses durant la pandémie, et le travail de construction de la nouvelle prison pour migrant.e.s de l’ASFC à Laval est aussi sur le point de reprendre. Tandis que plusieurs personnes continuent à devenir malades et à mourir dans des prisons et des centres de détention à travers le pays, et que de nombreuses personnes ont des difficultés à s’en sortir, il est terrible de constater que l’État choisit de continuer la construction d’une nouvelle prison et de détourner des ressources pour intensifier la surveillance des migrant.e.s.

Libérez-les tous et toutes ! Un statut pour tous et toutes !

Manifeste des détenus de Bordeaux

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Mai 142020
 

De Anti-Carceral Group

Pour plus d’informations sur la grève de la faim et la situation à la prison de Bordeaux, lire un article précédent.

Un group de détenus dans le prison de Bordeaux, qui espère créer une comité de détenus, a communiqués les revendications suivantes à leur avocat le 11 mai, 2020: 

  1. Nous demandons la libération de plus de prisonniers, car ce qui fut annoncé la semaine dernière [l’annonce de la Ministre de la Sécurité Publique, Geneviève Gaudrault, le 6 mai] ne touche qu’une infime partie des détenus. À Bordeaux, il n’y a pas beaucoup de détenus qui remplissent les catégories visées par le décret. Il ne faut pas jouer avec la vie des gens – le COVID s’agit d’une maladie mortelle. Nous ne sont pas réassurés par les mesures prises à ce jour;

  2. Nous demandons que les prisonniers obtiennent trois jours envers leur peine pour chaque jour détenu dans Bordeaux, puisque les conditions sont totalement diminuées et inacceptables: il n’y a plus de visite, pas d’activités, pas de télévision, il n’y a plus rien a faire;

  3. Nous demandons que les prisonniers à qui il reste une an ou moins dans leur peine puissent bénéficier d’une remise hâtive;

  4. Nous demandons du matériel pour se protéger. À l’heure actuelle, nous avons des gants, mais du type pour servir la nourriture – ce n’est pas suffisant. Nous n’avons toujours pas de masques et nous demandons d’en obtenir;

  5. Des prisonniers dans certains secteurs se sont vu octroyer des «X-Box», pendant que d’autres n’ont pas. Nous demandons plus d’accès à des activités;

  6. Nous demandons la création et la reconnaissance par l’établissement de d’un Comité des détenus pour Bordeaux, afin de faire un seul front commun;

  7. Nous demandons d’être informés de l’utilisation du fond des détenus – où vont les sommes de ce fond?

 

Grève de la faim à Bordeaux

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Mai 142020
 

De Anti-Carceral Group

Mise à jour : Le 11 mai 2020, un groupe de prisonniers à Bordeaux, visant à créer un comité des prisonniers, a communiqué une série de demandes à leur avocat. Vous pouvez le lire ici.

Le 5 mai, un groupe de prisonniers de l’Établissement de détention Montréal, plus connu sous le nom de prison de Bordeaux, a entamé une grève de la faim en réponse à l’escalade rapide de la crise de la COVID-19 dans l’établissement. Depuis le 8 mai, la grève de la faim s’est étendue à au moins quatre secteurs de la prison et d’autres gestes de résistance se sont multipliés.

Aucune demande officielle n’a été présentée au public, car les conditions à l’intérieur de la prison rendent actuellement presque impossible la communication entre les prisonniers. Cependant, des prisonniers individuels ont communiqué une série de revendications. Parmi celles-ci, on peut citer :

  • Fournir aux prisonniers des masques et du désinfectant pour les mains, s’assurer que le personnel pénitentiaire porte ses masques et ses gants en permanence, ainsi que de veiller à la bonne hygiène des cellules et des espaces communs.

  • Fournir aux prisonniers des informations actualisées et précises sur les infections et les tests de COVID-19 à Bordeaux et sur les mesures de sécurité mises en œuvre (y compris l’isolement des prisonniers infectés).

  • Tester immédiatement et continuellement tous les prisonniers et le personnel pénitentiaire pour la COVID-19.

  • Élargir l’accès à la libération pour raisons médicales (pour les prisonniers qui ont été condamnés) et fournir des audiences de libération conditionnelle accélérées (pour les personnes détenues avant le procès). Libérer autant de prisonniers que possible pour permettre la pratique de la distanciation sociale dans la communauté et mieux la permettre au sein de la prison (pour ceux qui ne sont pas libérés).

  • Pour les prisonniers qui ne sont pas infectés ou symptomatiques de la COVID-19, mettre fin au confinement 24 heures sur 24. Permettre aux prisonniers de passer du temps dans l’espace commun et leur assurer un accès quotidien aux téléphones de la prison.

  • Cette liste sera mise à jour advenant qu’une série de demandes collectives soit rendue publique.

Informations générales

Les conditions dangereuses qui ont déclenché la grève à Bordeaux s’intensifient depuis des semaines. Bordeaux est rapidement devenue la deuxième prison provinciale la plus touchée par la COVID-19 au Canada (après l’Ontario Correctional Institute à Brampton, Ontario). Le premier test de COVID-19 positif parmi les détenus de Bordeaux a été enregistré le 24 avril. Le 7 mai, le nombre de détenus infectés par la COVID était passé à 37, tandis qu’au moins 24 membres du personnel pénitentiaire avaient été testés positifs. Depuis le début de la pandémie, les prisonniers ont d’ailleurs critiqué le manque de protocoles de sécurité liés à la COVID mis en place dans la prison, ainsi que le manque d’informations fournies aux prisonniers.

Les informations sur la grève de la faim sont limitées et difficiles à obtenir. Les reportages des médias se sont largement appuyés sur les informations du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec, une source très peu fiable. Les informations provenant des prisonniers sont plus fiables, mais en raison de l’isolation totale ou partielle en place (selon le secteur), il a été difficile pour les prisonniers de faire parvenir de l’information à l’extérieur et, plus encore, d’être au courant de ce qui se passe dans les différents secteurs de la prison.

Voici le tableau le plus complet et le plus fiable de la grève de la faim à la prison de Bordeaux, sur la base des informations transmises par les prisonniers à leurs familles, à leurs avocats et aux membres du groupe anti-carcéral.

Les origines et la propagation de la crise de la COVID-19

Le virus COVID-19 a d’abord frappé le secteur E, dans lequel 170 personnes sont emprisonnées. C’est dans ce secteur que sont détenus la plupart des prisonniers travaillant en cuisine et servant de la nourriture. La possibilité que des prisonniers infectés aient préparé ou touché la nourriture servie à l’ensemble de la prison a suscité une grande inquiétude lorsque la nouvelle s’est répandue.

Le secteur E a été placé en isolement 24 heures sur 24 (les prisonniers sont confinés dans leurs cellules) le 24 avril. Selon les informations les plus récentes, la quarantaine est toujours maintenue. Les prisonniers n’ont pas accès aux douches, à la cantine, ni aux téléphones de la prison. Les membres de la famille à l’extérieur n’ont pas pu contacter leurs proches et n’ont reçu aucune information de la part du personnel de la prison, y compris à savoir si leur proche est infecté ou non. Certains membres de la famille ont envoyé des lettres écrites, mais ne savent pas si elles ont été reçues et n’ont reçu aucune lettre en retour. Le 8 mai, un membre d’une famille a finalement été informé que les lettres sont reçues, mais qu’il est interdit d’y répondre.

Certains avocats qui ont des clients dans le secteur E ont pu organiser un appel téléphonique de 10 minutes avec leur client. Cela a nécessité des demandes répétées, par écrit et par téléphone, au personnel de la prison. Dans les cas où un appel téléphonique a été obtenu, un gardien de prison fournit un téléphone portable au prisonnier pour qu’il puisse passer l’appel de 10 minutes depuis sa cellule.

On ne sait pas exactement combien de prisonniers du secteur E ont été testés. Des rapports suggèrent que les prisonniers de ce secteur qui travaillaient en cuisine ont rapidement été transférés au secteur A et ce, sans avoir été testés. Le rapport d’un prisonnier laisse entendre qu’en date du 8 mai, à la fin de la journée, presque tous les prisonniers avaient finalement été testés.

Le 2 mai, le virus s’était propagé au secteur C, dans lequel 180 personnes sont emprisonnées. Le secteur a été immédiatement mis en quarantaine, avec les mêmes restrictions que le secteur E. Le reste de la prison a également été mis en quarantaine 23 heures par jour, les prisonniers étant autorisés à quitter leur cellule une heure par jour, mais sans pouvoir être dans l’espace commun. Depuis le 7 mai, ces restrictions ont été assouplies dans le secteur B, les prisonniers étant autorisés à sortir de leurs cellules 4 heures par jour.

Dans la soirée du 8 mai, certains prisonniers des secteurs E et C ont finalement été autorisés à passer un appel téléphonique de 5 minutes – leur première communication avec le monde extérieur en 15 jours. Comme pour les appels aux avocats, un gardien de prison a fourni un téléphone portable aux prisonniers pour qu’ils puissent passer l’appel.

Malgré cette situation désastreuse, le personnel pénitentiaire ne porte pas systématiquement de masques et de gants lorsqu’il se trouve à proximité des prisonniers, et des mesures d’hygiène adéquates font toujours défaut, dans les cellules comme dans l’espace commun. Un rapport d’un prisonnier datant du 8 mai suggère que les gardiens portent enfin des masques et des gants, mais que les prisonniers n’ont toujours pas accès à de l’équipement de protection personnel. Les secteurs E et C (et peut-être d’autres) ont été périodiquement privés d’eau courante pendant de longues périodes, ce qui rend le nettoyage et l’utilisation des toilettes impossibles. Il n’est pas clair si les gardiens sont testés pour la COVID-19.

Les gardes se moquent également des prisonniers, disant qu’ils seront infectés et qu’on les laissera mourir. Les gardes du secteur C exigent que les prisonniers s’agenouillent par terre pour recevoir leurs repas ; un prisonnier souffrant de problèmes auditifs, n’ayant pas compris l’ordre, a ainsi manqué plusieurs repas. Un gardien du secteur C s’est moqué d’un détenu de 18 ans en lui montrant un téléphone portable et en lui disant que sa mère était sur la ligne, avant de s’éloigner. Le niveau de stress des prisonniers continue à augmenter, et de nombreux sont ceux qui ont exprimé le sentiment qu’on est en train de les laisser mourir.

La grève de la faim et autres résistances

Face à cette situation de plus en plus dangereuse, les actes de résistance à Bordeaux se sont multipliés. Le 5 mai au matin, les prisonniers du secteur G ont entamé une grève de la faim, refusant de manger le repas qui leur était servi. Dans la soirée du 5 mai, les prisonniers des autres ailes se sont joints à la grève.

Les rapports sur les secteurs qui participent à la grève sont incohérents. Plusieurs sources ont confirmé la participation des secteurs D et G. Une source, soit une prisonnier de la section B, affirme que le secteur B participe également. Certains prisonniers, tout en refusant de manger les repas qui leur sont servis, continuent à manger la nourriture de la cantine.

D’autres actes de résistance ont également été signalés à Bordeaux.Ces rapports proviennent du syndicat des gardiens de prison. Ils doivent donc être traités avec prudence. Parmi les actes de résistance signalés, citons le bris de fenêtres, les crachats sur les gardiens, le bris d’objets dans les cellules et l’inondation des espaces communs. Les prisonniers du secteur E avaient été informés que leur confinement 24 heures sur 24 prendrait fin le 11 mai, après 17 jours. Lorsque le confinement n’a pas été levé, les prisonniers auraient mis le feu à du papier toilette et à des magazines et auraient fait déborder leurs toilettes. La prison a réagi en coupant l’eau.

Le 10 mai, une manifestation de bruit a eu lieu devant Bordeaux. Une caravane de 30 voitures, de laquelle faisaient partie trois personnes ayant des membres de leur famille emprisonnés à Bordeaux, s’est rendue à la prison, a klaxonné et agité des pancartes de protestation pour manifester du soutien aux prisonniers et dénoncer l’inaction du gouvernement québécois.

La réponse du ministère de la sécurité publique du Québec à l’escalade de la crise de la COVID-19 à Bordeaux a été minime. Le 6 mai, la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a annoncé que certaines catégories de prisonniers seraient admissibles à une libération pour raisons médicales. Son annonce précisait que de telles libérations pourraient être possibles pour les prisonniers souffrant de complications de santé, s’ils ont été condamnés pour des infractions non violentes, et seulement à moins de 30 jours de la fin de leur peine. Cette annonce n’offre rien aux 75 % de prisonniers de Bordeaux qui sont en détention préventive (et qui n’ont donc pas été condamnés). Le Québec continue de refuser de suivre l’exemple de provinces comme l’Ontario et la Nouvelle-Écosse, lesquelles ont accéléré la tenue d’audiences de libération conditionnelle, afin de libérer les prisonniers en détention préventive.