Jan 022023
 

Soumission anonyme à MTL Contre-info

Une définition plus large du fascisme

Comme nous le savons bien, la définition du fascisme tend à varier. Ces dernières années, les politicien-ne-s n’ont cessé de se lancer ce mot à la figure, au point qu’il signifie tout et son contraire. Une définition plus sérieuse, qui est souvent utilisée, est la définition de “Ur-Fascisme” écrite par Umberto Eco. Bien que l’article d’Eco soit très intéressant et mérite absolument d’être lu, il est trop souvent sorti de son contexte. Eco décrit le fascisme qu’il a connu, à savoir le fascisme des années 1930 et 1940, et plus précisément l’Italie fasciste de Mussolini. Il s’agit d’une définition très précise sur le plan historique, mais plutôt limitée pour notre époque.

Une autre approche utilisée plus récemment est la “définition en canard” du fascisme. L’idée est la suivante : si ça marche comme un canard, nage comme un canard, vole comme un canard et cancane comme un canard, alors c’est un canard. Ou, pour le dire clairement :

  • Si ça réprime l’opposition comme le font les fascistes,
  • Si ça promeut l’importance d’un leader fort comme le font les fascistes,
  • Si ça fait des boucs émissaires, ça opprime et asservit les minorités comme le font les fascistes,
  • Si ça pousse pour un état policier comme le font les fascistes,

alors c’est du fascisme.

C’est une définition plus large du fascisme, et oui, elle inclut beaucoup de régimes autoritaires et dictatoriaux. Mais la différence entre “Ur-Fascisme” et une dictature nous importe-t-elle ? Si cette distinction reste importante pour les universitaires, dans la pratique, dans la rue, sur nos lieux de travail, dans nos maisons, la couleur de la botte qui nous écrase la face importe peu.

Ce qui compte, c’est que nous, nos camarades, nos amis, souffrent. Ce qui importe, c’est que les mécanismes de l’État nous soient de plus en plus hostiles. Ce qui importe, c’est que cet autoritarisme, quels que soient la forme et le nom qu’il prend, est pour beaucoup d’entre nous une menace existentielle. Le combattre est une question de survie. Peu importe que la botte soit noire, brune, rouge, blanche ou bleue : la botte elle-même doit être détruite.

Mais selon cette nouvelle définition, de nombreux régimes actuels et passés présentent, à tout le moins, des tendances fascistes. L’asservissement des Ouïghours par la Chine semble certainement fasciste. L’Inde de Modi et le traitement qu’elle réserve à sa population musulmane ressemblent éminemment à l’Allemagne nazie. La Russie de Poutine et ses États totalitaires satellites marchent définitivement comme des fascistes. Les gouvernements actuels de l’Italie, de la Hongrie, de certains États des États-Unis et d’Israël, pour ne citer qu’eux, font de plus en plus de place aux suprémacistes et aux intégristes religieux.

Pour ne rien dire des régimes anciens. La Rome impériale s’appuyait généralement sur un vaste appareil d’État militarisé pour maintenir l’ordre et, surtout, pour garder les esclaves dans le rang. Le règne des monarchies absolues dans l’Europe des XVIIIe et XIXe siècles, qui s’appuyaient sur un appareil policier élaboré et puissant, présente de fortes caractéristiques fascistes.

Mythe 1 : le fascisme est rare

ou : on s’en fout, tout ça appartient au passé

Et nous arrivons ici au coeur du problème. Le fascisme, l’autoritarisme, le totalitarisme, les dictatures, quel que soit le nom qu’on leur donne, sont plutôt la norme que l’exception quand on étudie l’histoire des États. Le fait est que, aussi mauvaise que soit la situation aujourd’hui, nous ne vivons pas des temps exceptionnels. Être libre, même relativement libre, reste l’exception.

Et même cette liberté relative est constamment menacée. Pas seulement par un coup d’État violent, mais tout simplement parce que les gens votent pour eux. Modi en Inde et Orban en Hongrie sont constamment réélus. Israël vient de ressusciter Netanyahu. Des millions de personnes ont voté pour Trump, et voteront très probablement pour sa prochaine incarnation. L’Italie vient d’élire un gouvernement ouvertement fasciste. Même le Québec a voté pour un partisan de Duplessis, un partisan du retour à “La Grande Noirceur”.

Les soi-disant “guerres culturelles” actuelles n’ont rien de nouveau : c’est l’interminable combat entre l’ancienne noblesse propriétaire et le reste d’entre nous qui luttons pour être plus que de simples serviteur-e-s. Les conservateurs se battent pour maintenir une hiérarchie vieille de plusieurs siècles, et ils disposent d’une richesse presque illimitée pour faire avancer leurs programmes. Ne rien faire, c’est leur laisser tout l’espace dont ils ont besoin pour distribuer leur poison. Ne rien faire, c’est creuser notre propre tombe.

Mythe 2 : le fascisme est universellement méprisé

ou : on s’en fout, tout le monde les déteste

La montée actuelle des régimes autoritaires et l’effondrement des soi-disant démocraties occidentales montrent une triste réalité : beaucoup de gens aiment en fait le fascisme. Après tout, si vous faites partie de la faction soutenue par les fascistes, comment ne pas aimer ça ? Les personnes que vous détestez ont été expulsées, réduites en esclavage ou tuées. Leurs emplois sont les vôtres, leurs maisons sont les vôtres, leur richesse est la vôtre. C’est l’appel de la sirène du fascisme, le fait que la désignation de boucs émissaires et l’exploitation massive d’une partie de la population, qu’il s’agisse d’immigrants, de juifs, de musulmans, de LGTBQ+ ou de toute autre minorité, est extrêmement rentable pour le reste de la population.

C’est, après tout, ce qui rend l’impérialisme et le colonialisme si attrayants. L’exploitation et l’asservissement d’une partie du monde au profit de l’autre est très rentable pour nous. Par exemple, le Canada abrite 75 % des sociétés minières du monde, et de nombreuses personnes ici travaillent dans leurs administrations, leurs services comptables, leurs machinations bancaires. Ces mêmes compagnies minières qui continuent à commettre des crimes de guerre et autres atrocités à l’extérieur du Canada. Maintenant, un ouvrier d’usine n’a peut-être pas d’autre choix que de travailler pour Nestlé pour survivre, mais un comptable pourrait probablement travailler ailleurs que chez Talisman Energy, par exemple. Et le fait est que beaucoup de gens à Tio’tia:ke travaillent volontairement pour des entreprises comme Talisman Energy, des entreprises qui ont du sang sur les mains. Beaucoup de sang.

L’un de nos principaux objectifs devrait donc être d’agir avant que trop d’entre nous n’aient un avant-goût de ce que le fascisme peut leur apporter. Parce qu’une fois qu’une fraction de la population a goûté à ce que ça peut leur apporter, une fois que cette fraction est bien encadrée (et souvent bien armée) par les fascistes au pouvoir, il devient très difficile de les déloger. C’est un thème récurrent en Amérique latine, par exemple, où l’on voit une classe moyenne qui n’est qu’à peine plus riche que le reste de la population, se battre bec et ongles lorsque ses privilèges sont remis en question.

Et il est facile pour les élites riches actuelles, qui possèdent tous les médias, de leur faire avaler leur propagande. Il est facile de faire croire à cette classe moyenne précaire que la menace vient de celleux qui vivent dans une misère absolue et qui veulent juste survivre, et non du fait que 99% de la richesse produite est siphonnée par une poignée de zigotos en cravate. Il y a une raison pour laquelle des réseaux comme Fox et TVA ciblent toujours la gauche : nous sommes sur leur chemin.

Mythe 3 : le fascisme est autodestructeur

ou : on s’en fout, ça ne dure jamais longtemps

Nous rions beaucoup du fait que le Reich de mille ans d’Hitler a à peine duré une décennie. Malheureusement, les nazis sont plutôt l’exception ; la plupart des régimes fascistes sont très stables. Mussolini est resté au pouvoir pendant plus de 20 ans, et aurait pu durer encore plus longtemps sans l’orgueil et l’imbécilité d’Hitler. Le Chili de Pinochet a duré 25 ans. L’Espagne de Franco a duré plus de 35 ans. Le Portugal de Salazar a duré plus de 45 ans. Et même si certains de ces régimes dictatoriaux ont survécu grâce à un soutien extérieur (dans de nombreux cas, grâce au soutien des États-Unis), le fait est qu’ils ont réussi à naviguer entre les menaces internes et externes et ont survécu pendant longtemps, très longtemps.

La définition scientifique de ce qu’est un État consiste généralement à déterminer qui dans une région donnée a le monopole de la force. Qui écrit la loi, oui, mais surtout, qui la fait appliquer. Les régimes fascistes peuvent être extrêmement stables car ils s’efforcent d’exploiter une partie de la population pour prodiguer des avantages à une autre partie, généralement bien armée. Les bénéficiaires bien armés du régime n’ont aucun intérêt à ce qu’il soit renversé, et le défendront souvent avec acharnement.

Les régimes fascistes présentent généralement deux faiblesses qui mènent à leur chute :

  • La dépendance à l’égard d’un “leader unique et fort” qui, malgré la propagande de l’État, est simplement mortel. Beaucoup de ces régimes s’effondrent donc lorsque le “chef” tombe malade, devient sénile ou finit par crever.
  • Quand ils commencent à croire à leur propre propagande. Ils peuvent prétendre être la race supérieure, le peuple supérieur, la caste supérieure, ils ne sont que des humains comme le reste d’entre nous. Il n’y a pas de meilleur rappel à la réalité que la réalité elle-même.

Mais ces deux faiblesses ne sont pas sous notre contrôle… Si un régime fasciste arrive au pouvoir, nous ne pouvons pas attendre 35 ans… merde, nous pourrions ne pas survivre aux premières semaines.

Que devons-nous faire ?

Aussi mauvaise que soit notre société libérale actuelle, elle nous offre une bulle de liberté pour exprimer nos idées, même dans un contexte impérialiste et colonialiste plus large. Les minorités ont certains droits, même s’ils sont très souvent violés. Les gens peuvent vivre en marge de la société, même s’iels sont généralement ostracisé-e-s pour cela. La réalité est que, en dehors de cette bulle libérale, la plupart d’entre nous n’auraient même pas le droit d’exister. C’est quelque chose que nous pouvons voir dans la théorie marxiste : il est difficile pour une révolution sociale d’avoir lieu dans un régime autoritaire. Nous avons besoin d’un espace pour partager nos idées, où nous pouvons pratiquer nos idéaux, même s’il est limité comme il l’est actuellement.

Notre objectif devrait donc être d’élargir cette bulle autant que possible. De tester et de repousser les limites de nos libertés, afin de les étendre encore plus. Comment pouvons-nous y parvenir ? Dans notre contexte actuel, où la bulle ne cesse de se rétrécir, cela implique que nous devons défendre cette bulle. Même si nous détestons cette société libérale, nous aurions de gros problèmes si elle venait à s’effondrer. Cela ne signifie pas que nous devons jouer le jeu politique : notre temps et notre énergie sont trop précieux pour ce cirque. Mais, comme les IWW aiment le dire, nous devons nous organiser. Cela signifie :

  • Organiser des manifestations et dénoncer leur inévitable répression policière,
  • Organiser des groupes de défense des minorités,
  • Organiser des groupes de défense des droits : antiracistes, anti-frontières, anti-propriétaires, anti-police, anti-prison…
  • Organiser des médias indépendants et des forums internet réellement libres,
  • Organiser des actions anti-fascistes et bloquer les événements fascistes,
  • Organiser des espaces de solidarité et des réseaux de coopération, et inventer de nouvelles façons de travailler ensemble,
  • etc.

Comme notre petite bulle est menacée, l’exercice de chacune de ces libertés menacées est une action antifasciste. Alors que les fascistes restreignent ce que nous pouvons faire, ce que nous pouvons dire, où nous pouvons le dire, le faire *de toute façon* est une action antifasciste.

Parce que les libéraux ne nous sauveront pas. Les signes sont partout : les libéraux sont prêts à vendre leurs libertés, nos libertés ! pour un peu plus de sécurité, un peu plus de stabilité. Après tout, ils n’ont pas grand intérêt à protéger une bulle dont ils n’ont pas besoin elleux-mêmes pour survivre.

Pour finir comme nous avons commencé, citons Umberto Eco : “Notre devoir est de découvrir [le fascisme] et de pointer du doigt n’importe laquelle de ses nouvelles instances – chaque jour, dans chaque partie du monde.”

L’histoire nous dit qu’il est beaucoup plus facile de prévenir le fascisme que de le renverser. Alors, allons-y !

Aimez et enragez-vous !
Dansez et insurgez-vous !
Organisez et révoltez-vous !