Les manières hypocrites d’une hégémonie en crise

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Mai 212022
 

De Montréal Antifasciste

Le traitement des sujets dominants de l’actualité récente a eu de quoi faire vibrer violemment le détecteur de bullshit chez celleux d’entre nous qui n’ont pas encore éteint le leur. Si l’on ne retient qu’une chose, par exemple, de la curieuse transition entre la fin-qui-ne-finit-plus-de-finir de la crise pandémique et le commencement annoncé d’une nouvelle crise géopolitique en Europe, c’est à quel point les balises de l’attention publique peuvent être rapidement bougées au gré de priorités décidées on ne sait ni comment ni par qui ou selon quelle raison. Du tout-COVID, on est passé au tout-Poutine en deux coups de cuiller à pot, et la menace à l’équilibre du monde s’est soudainement déplacée des variants de la COVID aux visées impérialistes d’un autocrate milliardaire qu’on nous décrivait encore récemment comme un partenaire commercial indispensable bien qu’un peu cringe au niveau des assassinats.

Dans le même temps, l’intersection des deux crises a eu pour effet d’exposer à la lumière crue quelques-unes des profondes hypocrisies que l’hégémonie néolibérale arrive en temps normal à dissimuler sous les grimaces et les artifices. Nous proposons ici de relever certains des deux poids, deux mesures plus ou moins flagrants qui ont truffé les discours officiels et le traitement des sujets d’actualité au cours des derniers mois.

Dans un contexte où le centre bourgeois cherche à reconduire l’ordre néolibéral et colonial – en testant de nouveaux procédés autoritaires pour ce faire – et où l’extrême droite se présente de plus en plus comme une alternative « antisystème » valable, nous invitons celleux qui s’estiment progressistes à reconnaître l’hypocrisie libérale, à refuser leur consentement et à rejoindre les mouvements sociaux anticapitalistes/antifascistes qui luttent à la fois contre l’hégémonie néolibérale et la possibilité du fascisme.

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D’autres que nous ont déjà relevé comment la gestion policière timide – pour ne pas dire sympathique – du chahut antisanitaire d’Ottawa, en février 2022, contrastait avec la robustesse habituellement déployée pour réprimer les actions de désobéissance menées par les mouvements sociaux se situant de l’autre côté de l’éventail politique. Rarement a-t-on vu autant de policiers se prendre en selfie et flasher des thumbs up avec des participant·e·s à une action de désobéissance civile de masse à un jet de pierre du Parlement! Sans même mentionner les câlins, les high fives énergiques et les confidences attendrissantes. Ni la participation documentée de membres passés et actuels de l’armée canadienne, des forces spéciales, de la police et des services de renseignement militaire canadiens à l’organisation du siège[i]. On serait bien en mal de trouver les preuves d’une pareille sympathie constabulaire à l’endroit des mouvements écolos, anticapitalistes et antiracistes ou à l’égard des résistant·e·s autochtones qui revendiquent l’intégrité de leurs territoires ancestraux contre l’impitoyable avancée de l’industrie pétrolière et gazière.

On se souviendra que quelques semaines seulement avant le début de la pandémie, à l’hiver 2020, la GRC avait été appelée à intervenir pour déloger à la pointe du fusil les défenseur·e·s des terres et des eaux qui avaient érigé des barrages pour bloquer le passage du gazoduc Coastal GasLink sur le territoire ancestral de la nation Wet’suwet’en, en Colombie-Britannique. Des actions de solidarité organisées un peu partout au Canada avaient aussi été réprimées sans pincettes. Pas plus tard qu’en septembre 2021, soit quelques mois avant le cirque antisanitaire à Ottawa, la même Gendarmerie royale canadienne avait défoncé à coups de chainsaw un cabanon installé par des militant·e·s sur le trajet projeté du pipeline sous la rivière Morice pour en déloger brutalement les occupant·e·s, dont deux journalistes indépendants. On doute que les policiers aient pris le temps de doucement balayer la neige de leurs vêtements en procédant à leur arrestation, comme on en a vu le faire avec les anti-masques à Ottawa.

Dans un certain nombre de rapports produits ces dernières années par des agences du gouvernement fédéral chargées de surveiller ce genre de choses, l’extrême droite a été nommée sans équivoque comme une menace croissante à la sécurité du Canada. Pourtant, quand une poignée d’organisateurs clairement identifiés aux sphères d’extrême droite ont claironné leur intention de former un convoi routier vers Ottawa pour occuper l’espace entourant le Parlement – jusqu’à ce que toutes les mesures sanitaires soient levées, faute de quoi le gouvernement Trudeau serait renversé et remplacé par un comité mixte incluant le chef des pas-contents et sa tendre épouse – curieusement, ni les services de renseignements et de sécurité nationale, ni la police fédérale, ni les polices provinciale et municipale concernées n’ont cru bon profiter de l’intervalle de sept jours avant l’arrivée des poids lourds pour concevoir et mettre en œuvre un plan de prévention de l’occupation annoncée. Ensuite sont arrivés les thumbs up, les high-fives et les confidences évoquées ci-dessus.

Deux semaines plus tard, après que des résident·e·s du quartier assiégé – et non les autorités publiques – eurent obtenu une injonction pour faire cesser le tapage; après qu’une résidente – et non les autorités publiques – ait déposé une plainte au civil contre les organisateurs du siège et les occupant·e·s, et après que la communauté – et non les autorités publiques – ait commencé à se mobiliser pour bloquer physiquement des convois de ravitaillement, l’ancien professeur d’art dramatique adepte de grimage qui nous sert de premier ministre a annoncé qu’il invoquerait la Loi sur les mesures durgence. Le même gouvernement qui s’était montré incapable de prévenir une situation pourtant télégraphiée et prévisible quelques semaines auparavant se permettait de recourir à une mesure d’exception jamais invoquée jusqu’à présent, sans vraiment en prouver la nécessité, avec l’appui embarrassé d’une balance du pouvoir d’allégeance sociale-démocrate.

Certains observateurs progressistes qui rageaient depuis des mois contre la mouvance conspirationniste se sont d’ailleurs joints au concert d’applaudissements lorsque la répression, au bout d’un généreux moment, s’est gentiment déposée sur les épaules des occupant·e·s. Plusieurs ont aussi accueilli favorablement la loi d’exception invoquée par le gouvernement pour mater quelques centaines d’hurluberlus frustrés[ii]. Un tel enthousiasme à l’égard de la répression trahit une mauvaise compréhension des rapports entre l’État bourgeois et les mouvements sociaux. La principale utilité du recours à cette mesure pour le gouvernement, au-delà des pouvoirs immédiats qu’elle lui conférait pour saboter l’organisation des anti-vaxx, a été de créer un précédent pour les prochaines occasions de réprimer les mouvements de dissidence ou de désobéissance populaires, qu’ils soient progressistes ou réactionnaires. Ce précédent devrait donc fortement inquiéter quiconque sympathise avec les mouvements pour la justice sociale et économique, la décolonisation ou la protection de l’environnement qui pourraient être portés à mener des actions de désobéissance à l’avenir. On peut sans difficulté anticiper les éventuelles réactions de l’État, par exemple, quand des communautés autochtones reprendront des moyens extralégaux pour défendre leurs territoires ou quand la nouvelle génération recourra inévitablement aux actions directes pour réclamer des transformations radicales de la société et de la gouvernance au regard des changements climatiques qui se précipitent. Si la mesure législative exceptionnelle est employée cette fois-ci contre un groupe dont les pulsions réactionnaires nous répugnent, rien ne garantit qu’elle ne sera pas invoquée plus tard pour réprimer des revendications qui nous tiennent à cœur. En fait, l’histoire nous enseigne que la répression s’est presque toujours abattue avec plus de zèle et de force sur les mouvements progressistes que sur les mouvements réactionnaires…

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La caravane des Kev-Kév-Kev fini donc par passer, comme tout passe, et après une longue série de décisions douteuses, de coups de force aussi spectaculaires qu’injustifiés et de retournements improbables, les autorités publiques nous ont dit qu’il n’était plus tant nécessaire de capoter avec le virus et ont fini par décréter que le temps était venu de « vivre avec la COVID » (c.-à-d., grosso modo, de s’en crisser). Au moment d’écrire ces lignes, toutefois, avec l’amorce d’une sixième vague d’infections, ce changement de paradigme ne s’était toujours pas traduit par la levée de l’état exceptionnel d’urgence sanitaire au Québec.

Puis, les infographiques de petits soldats au Téléjournal se sont substitués en quelques jours aux chartes colorées détaillant les nombres de nouveaux cas de COVID. Dans les semaines qui ont précédé l’invasion comme telle, tandis que le monde somnolait devant les compétitions de luge et de patinage artistique, les médias et le commentariat d’ici ont commencé à tapocher du bout des doigts sur le tambour, puis on a dépoussiéré les vieilles machines à boucane pour recommencer à pomper dans les chaumières le proverbial « brouillard de la guerre ». On a campé les bons et les méchants, on a rapidement résumé les enjeux géostratégiques – en prenant soin bien sûr de les simplifier à outrance et de gommer la part de responsabilité occidentale –, on a planté le décor et quand au lendemain des Olympiades, Poutine a finalement mis son plan à exécution, nous étions soudainement précipité·e·s dans le premier conflit armé majeur en sol européen depuis la fin des guerres en ex-Yougoslavie au début des années 2000.

Et le système libéral/bourgeois s’enfargea de plus belle dans ses doubles standards.

En reprenant en chœur tous les accords d’une partition bien connue, les politiciens, les médias et les spécialistes patentés nous ont rejoué les airs classiques du répertoire chauvin. On pardonnera aux plus jeunes d’avoir oublié la rengaine : un refrain insistant lourdement sur la vilenie absolue du méchant et une succession de couplets parfois larmoyants parfois laudatifs narrant les horreurs de la guerre, le désespoir des civils et le courage quasi surhumain des politiciens et combattants désignés comme figures héroïques de la résistance.

Qu’on se comprenne bien : l’invasion russe du territoire ukrainien est une aventure impérialiste abominable, injustifiable autant au regard du droit international que des valeurs humanistes fondamentales. Bien que l’OTAN, les États-Unis et l’Union européenne aient une part importante de responsabilité dans l’instabilité politique chronique des vingt dernières années en Ukraine, et malgré la grande complexité des enjeux entourant les provinces contestées, Vladimir Poutine et l’oligarchie russe qui l’entoure sont les seuls responsables de la guerre d’invasion qu’ils ont lancée contre leur voisin, une nation souveraine jusqu’à preuve du contraire. La situation est tellement complexe, à vrai dire, qu’au-delà de ce constat primaire, l’humilité nous invite à résister à la tentation de la « ouestpliquer » davantage. Ce qui nous intéresse ici est surtout de montrer les deux poids, deux mesures du récit dominant.

À commencer par la figure du méchant lui-même. Vladimir Poutine est sans contredit une ordure de la pire espèce. Mais cet autocrate milliardaire qu’on diabolise aujourd’hui est pourtant depuis très longtemps un allié clé du système capitaliste mondial. Rappelons que la Russie était membre du G8 pendant le dernier âge d’or de la mondialisation, de 1997 jusqu’à l’annexion de la Crimée en 2014. L’aristocratie capitaliste russe, ceux-là qu’on désigne comme « les oligarques », a pleinement profité de l’intégration de « son » économie aux marchés internationaux et en retour, les puissances occidentales ont généralement fermé les yeux sur les tendances antidémocratiques et souvent fascisantes du caïd russe, lesquelles combinent habilement les méthodes de la mafia et du KGB. Disons seulement que jusqu’à tout récemment, l’Occident traitait Vladimir Poutine davantage comme un cousin gênant qui se plaît à torturer des petites bêtes dans la shed que comme le tyran fou et sanguinaire qu’on nous dépeint aujourd’hui[iii].

Ces fameux oligarques, quoi qu’on en dise, ne sont d’ailleurs pas fondamentalement différents des grandes « familles » capitalistes occidentales. Ils forment la classe dominante qui, autour de Vladimir Poutine, préside à la destinée de la nation au mépris des processus démocratiques. Certains seraient tentés de dire que nos milliardaires à nous sont bien moins méchants précisément parce qu’ils s’accommodent de ces processus, ce à quoi l’on répondrait qu’il faut être bien naïf pour croire que la grande bourgeoisie n’exerce pas une influence déterminante sur les politiques dans nos pays comme ailleurs. Certains acteurs, comme la famille Koch, aux États-Unis, le font plus ou moins ouvertement, tandis que d’autres agissent avec plus de circonspection. Et que dire encore de l’attachement aux valeurs démocratiques du sympathique gouvernement d’Arabie saoudite, cet indéfectible allié du Canada et des États-Unis? À moins qu’on n’adhère à l’hypothèse que les milliardaires russes sont fondamentalement différents des autres milliardaires, on peut sans doute s’entendre sur le fait qu’ils forment une classe internationale ayant en commun d’exercer une influence déterminante sur les gouvernements du monde et de se câlisser généralement du bien commun[iv].

Soupçon d’ironie au chapitre des oligarques, le Canada a pour maillon clé dans sa filière pétrogazière une société de fabrication de pipelines détenue à 28 % par l’un de ces milliardaires qui gravitent dans l’orbite directe de Poutine, Roman Abramovich. Son entreprise fabrique notamment le gazoduc du projet Coastal GasLink contre lequel se battent les Wet’suwet’en. Curieusement, Justin Trudeau a attendu deux semaines avant d’imposer à Abramovitch les mêmes sanctions qu’il avait appliquées aux autres proches de Poutine dès les premiers jours de l’invasion, même si ses liens étroits avec ce dernier n’ont jamais fait l’ombre d’un doute. Quoi qu’il en soit du barrage de sanctions déployées contre l’oligarchie russe, d’ailleurs, les intérêts mutuels de la Russie et de l’Occident, surtout de l’Europe, dans le commerce de l’énergie demeurent inextricables. On apprenait aussi récemment que la France livrait encore des armes à la Russie pas plus tard qu’il y a deux ans…

Que dire ensuite de ces fameux combattants de la liberté marqués des couleurs nationales dont on nous invite à saluer la bravoure et à chanter les louanges sans trop poser de question? Cette question-là aussi est trop complexe pour qu’on la résume à quelques slogans faciles. Contentons-nous de reconnaître qu’il est entièrement légitime de prendre les armes pour se défendre contre un envahisseur et que la résistance armée, loin d’être homogène, est traversée de courants multiples et parfois antagonistes. En dernière analyse, nous soutenons la population civile et sa volonté légitime d’autodétermination face à la fédération russe et à l’Occident. Il serait toutefois quelque peu gênant pour un groupe de vigilance antifasciste de passer sous silence le fait que les milices paramilitaires du bataillon Azov (notoirement truffé de combattants néonazis) ont été intégrées à la Garde nationale en septembre 2014 et forment depuis un régiment considéré par l’État ukrainien comment un élément essentiel de la défense du territoire national. Les spécialistes chargés d’expliquer ce genre de choses précisent qu’avec à peine 2 % des votes au pays en 2019, la coalition politique regroupant les partis ultranationalistes et néonazis d’Ukraine n’est pas aux portes du pouvoir[v]. Il faut dire aussi que la propagande russe a énormément exagéré l’importance des néonazis dans l’appareil d’État ukrainien, mais il est selon nous utile d’examiner plus attentivement la présence des ultranationalistes et des néonazis dans les forces armées, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du cadre de l’armée nationale, car c’est là qu’ils se concentrent et exercent la plus grande influence. Personne ne semble d’ailleurs connaître exactement l’étendue de cette influence; on ne saurait trop insister sur ce point. Et pourtant, on aurait dit que les médias traditionnels ont cherché et cherchent encore à minimiser ou à dédramatiser l’intégration du régiment un peu néonazi aux forces armées nationales. On s’indigne avec raison lorsqu’un militant néonazi est déniché dans l’armée canadienne, mais pour une raison qui nous échappe, il faudrait maintenant croire que les milliers de militants néonazis et ultranationalistes intégrés à l’armée nationale ukrainienne n’ont rien pour inquiéter outre mesure…

Il y a bien sûr lieu de décrocher un sourcil lorsque Poutine se réinvente en antifa et prétend vouloir « dénazifier » l’Ukraine tout entière à coups de mortier, lui dont on sait qu’il emploie en sous-main des mercenaires néonazis dans le Donbass et qu’il tolère très bien les militants néonazis du monde entier qui vont chercher refuge en Russie. On trouve néanmoins bien dangereuse cette tendance des médias à réduire la présence de milices néonazies organisées dans l’appareil d’État ukrainien à une note de bas de page. Une présence qu’ils ne parviennent d’ailleurs même pas à gommer : le 11 mars 2022, dans un reportage de Radio-Canada sur des Canadiens volontaires en Ukraine, on a clairement pu voir un « civil » portant l’écusson du  régiment Azov s’entraîner au combat sous les consignes d’un « instructeur finlandais ». Doit-on déduire de cette belle connivence que les néonazis font désormais partie des gentils? C’est en tous cas ce que semble croire la direction de Meta (Facebook et Instagram), qui a décidé en février 2022 de revoir sa politique interne sur le bannissement du régiment Azov et de permettre qu’on utilise leurs plateformes pour saluer la bravoure de ses combattants. Personne ne semble guère réfléchir aux possibles conséquences à long terme de l’intégration de milices néonazies aux armées nationales, de la consolidation de la confrérie néonazie internationale dans le cadre d’une aventure militaire financée par l’Occident et de la transformation de milliers de militants néonazis en héros nationaux nimbés d’une aura mythique au sein d’une population civile traumatisée. Qu’est-il arrivé, déjà, les dernières fois où les grandes puissances occidentales ont soutenu et armé des « combattants pour la liberté » aux convictions morales par ailleurs douteuses? Peut-être en Asie Centrale et au Moyen-Orient? Asking for a friend.

Quoi qu’il en soit du pourcentage exact de néonazis intégrés à l’armée ukrainienne, la fabrique du consentement insiste ici sur le courage « sans précédent » de la population civile devant la catastrophe. Il est évident que la population ukrainienne fait preuve d’un courage extraordinaire, mais doit-on comprendre de cette qualification hyperbolique que d’autres résistances, comme celle du peuple palestinien au régime d’occupation et d’apartheid israélien qui dure depuis plus de 70 ans, pour ne prendre que cet exemple évident, sont moins courageuses ou sont faites d’un courage de moins bonne qualité? Un  mème répandu dans les premiers jours de l’invasion mettait côte à côte un cocktail Molotov ukrainien et un cocktail Molotov palestinien; le premier portait l’étiquette « Héros » et l’autre l’étiquette « Terroristes ». On pourrait difficilement mieux résumer le double discours des commentateurs occidentaux sur la légitimité relative des différents mouvements de résistance nationale. Car il y en d’autres (en Syrie, au Yémen ou au Cachemire, par exemple) dont on ne parle pas du tout ou, lorsqu’on daigne en parler, que l’on classe hâtivement sous la rubrique des « guerres civiles » ou des « insurrections terroristes ». Une différence clé est que bien souvent, ces conflits sont attribuables aux actions discutables des puissances occidentales ou de leurs alliés et partenaires dans la configuration géopolitique du moment. Et c’est sans même parler des nombreuses entreprises d’invasion et de changement de régime, guerres par procuration et autres « opérations militaires spéciales » menées par les États-Unis avec la complicité de nos gouvernements depuis la Deuxième Guerre mondiale, qui n’ont rien à envier à l’intervention russe en Ukraine. Mais il n’est même pas nécessaire d’aller chercher aussi loin pour révéler le deux poids, deux mesures : ici même au soi-disant Canada, les médias n’ont jamais mobilisé le lexique de la bravoure pour décrire les défenseur·e·s autochtones des terres et des eaux. On les confine plus volontiers au registre de la criminalité et de la délinquance. Les spécialistes de la sécurité qu’on appelle à commenter lorsque des communautés autochtones ou leurs allié·e·s gênent la conduite des activités industrielles sur leurs propres territoires réfléchissent à voix haute aux moyens nécessaires pour les déloger bien plus qu’au courage considérable qu’il faut mobiliser pour se battre tout à la fois contre l’État et sa police, la grande industrie et une opinion publique remontée contre elles. Rappelons à ce titre que l’une des voix les plus stridentes du racisme anti-Autochtones au Canada, Gilles Proulx, qui avait ouvertement appelé la population blanche à user de violence contre les membres de la communauté de Kahnawake en 1990, fait toujours partie de la distribution régulière des têtes parlantes de la machine Québecor…

Bouclons ce tour d’horizon sur le thème des populations déplacées. On déplore avec raison l’exil forcé de la population civile ukrainienne. Au moment d’écrire ceci, plus de quatre millions de personnes ont dû fuir le pays, et les appels à la solidarité se multiplient quotidiennement. Il est normal et souhaitable que le cœur humain soit bouleversé devant la souffrance d’autrui. Le hic survient lorsqu’on se rend compte que cette empathie est à géométrie variable et dénote quelque chose comme un racisme structurel. Le problème n’est pas que l’on s’émeuve du sort des exilé·e·s ukrainien·ne·s et déploie des moyens extraordinaires pour les accueillir, mais que l’on soit par ailleurs insensibilisé·e·s à celui des réfugié·e·s yéménites ou cachemiri·e·s, par exemple, et que l’on traite les réfugié·e·s syriens en Europe comme la matière d’une grave « crise des migrants » à gérer dans la répression. En août dernier 2021, le gouvernement de la CAQ se disait prêt à accueillir « un certain nombre » de réfugié·e·s afghan·e·s; le même gouvernement annonçait le 7 mars dernier qu’il n’y aurait « pas de limite » au nombre de réfugié·e·s ukranien·ne·s que le Québec était prêt à accueillir. Le Canada a introduit en mars « de nouveaux volets d’immigration pour les Ukrainiens qui souhaitent venir au Canada de façon temporaire ou permanente », des mesures extraordinaires qu’il n’a jamais cru bon de mettre en place pour accueillir des réfugié·e·s venu·e·s d’autres pays meurtris par la guerre, et alors même qu’il se montre incapable de faire venir ici les 40 000 Afghan·e·s qu’il avait promis d’accueillir. Aux États-Unis, Joe Biden dit vouloir accueillir les Ukranien·ne·s « à bras ouverts », tandis que des milliers de migrant·e·s fuyant des conditions de misère en Amérique latine croupissent dans les prisons de la migra en attendant d’être expulsé·e·s.

À quoi tient ce traitement différencié? Est-ce un réflexe naturel de s’émouvoir plus volontiers devant la misère de ceux qui nous ressemblent ou est-ce le résultat d’un subtil conditionnement? Nous aurait-on encouragé·e·s à valoriser davantage la vie des Occidentaux ou à tenir secrètement celle des autres pour moins précieuse? Comment se fait-il qu’autant de journalistes et de commentateurs aient ressenti le besoin de préciser que ces réfugié·e·s-là ont les yeux bleus et les cheveux blonds, forment une immigration « de grande qualité », conduisent des voitures semblables aux nôtres et appartiennent « à notre espace civilisationnel », comme le relevait Fabrice Vil dans un billet d’opinion publié le 4 mars dans La Presse? Ce même journal avait plus tôt la même semaine donné la parole à un sniper bien de chez nous qui disait « ne pas être très enjoué à l’idée de tirer sur des Russes [parce que c’est] un peuple chrétien et européen » qu’il « ne déteste pas ». Un discours qui ne détonnerait pas dans une discussion candide entre suprémacistes blancs. Et c’est avant même de mentionner l’expérience cauchemardesque des ressortissant·e·s d’origine africaine refoulé·e·s aux portes de la Pologne et harcelé·e·s par des gangs de crapules racistes tandis que les familles blanches étaient accueillies à bras ouverts…

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On pourrait encore noircir plusieurs pages d’hypocrisies petites et grandes révélées ces derniers temps dans le traitement de l’actualité. Les exemples ne manquent pas.

Certains trouveront un germe de pensée complotiste dans cet exposé des procédés subtils employés pour favoriser l’adhésion au récit dominant et décourager de trop réfléchir à certains aspects discordants ou embarrassants. C’est d’ailleurs le genre de démonstration qui conduit certains soi-disant experts de « la radicalisation », suivant la théorie « du fer à cheval », à opérer un rapprochement douteux entre « les extrêmes ».

On ne parle pourtant pas ici d’un complot qui serait ourdi derrière des portes closes par des pédosatanistes d’opérette ou les fameux « mondialistes ». On ne parle pas non plus de directives qui seraient soufflées dans l’oreillette de Patrice Roy depuis quelques officines mystérieuses. L’hégémonie culturelle est le fait de multiples pressions intangibles qui s’opèrent dans plusieurs directions à la fois pour affirmer et consolider un discours dominant qui, par l’effet de la répétition, devient une évidence dont on ne saurait déroger. Les techniques de persuasion sont multiples, et il est évident que les moyens despotiques employés par Vladimir Poutine (répression de l’opposition politique, criminalisation de la dissidence, contrôle absolu du message et restriction de la liberté de presse, etc.), qui sont de l’ordre de la coercition, diffèrent des méthodes plus douces employées ici et ailleurs en Occident, axées notamment sur la répétition et la consistance, la pression à la conformité et l’appel à l’autorité a priori incontestable de spécialistes. Encore faut-il reconnaître ces procédés, qui, bien que moins grossiers, ne sont pas forcément très subtils.

L’intention ici n’est pas de minimiser les crimes de Poutine, ni de rejeter tout le blâme sur l’impérialisme occidental, comme le font péniblement celleux du champ gauche qu’on désigne par l’étiquette « tankie ». L’idée n’est pas non plus de déraper sur une théorie du grand complot mondial ou de chercher les noms et les adresses des coupables, mais de reconnaître cette pression hégémonique intangible qui conditionne notre consentement. Cette fabrique du consentement, il faut bien le signaler, n’est pas tant activée aujourd’hui pour animer un sentiment radicalement antiguerre dans la population que pour diaboliser un ennemi et camper des positions franchement antagonistes. On ne s’est certainement pas précipité, en tous cas, pour expliquer la part de responsabilité que portent les pays occidentaux dans l’instabilité qui s’aggrave depuis une vingtaine d’années en Ukraine. Et ne parlons pas non plus des raisons de l’échec de la diplomatie, et encore moins de propositions radicales qui pourraient vraisemblablement mettre fin à l’agression russe, comme une dissolution négociée de l’OTAN. En même temps qu’on nous présente les horreurs bien réelles de la guerre, en désignant l’ennemi avec insistance et en soulignant à grands traits à quel camp nous appartenons et devons allégeance, c’est aux conditions dramatiques d’une nouvelle guerre froide que l’on nous prépare, avec ce que cela implique notamment de militarisation et d’augmentation substantielle des dépenses militaires. Le prochain épisode pourrait d’ailleurs directement impliquer la Chine si cette dernière se décide à envahir Taiwan. À défaut de lumière au bout de ce tunnel, il faudra plus que des arcs-en-ciel pour nous rassurer.

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Comme nous l’avons déjà fait valoir ailleurs, le dérapage conspirationniste observé ces dernières années a été rendu possible par la convergence de nombreux facteurs, dont trois ingrédients principaux : 1) l’offre politique – une extrême droite populiste, idéologique et militante ravie d’alimenter la fureur complotiste en laquelle elle trouve un terreau fertile à exploiter; 2) une économie de l’information déréglée – l’érosion de la pensée critique, la multiplication des plateformes de médias sociaux dont la structure même favorise la création de bulles de filtres/chambres d’écho, et l’influence toxique d’acteurs malveillants produisant de la désinformation; et, fondamentalement, 3) un profond ressentiment populaire – la dégradation de la confiance à l’égard des centres du pouvoir, dont les politiques, la classe intellectuelle et les médias traditionnels.

Une nouvelle enquête sur la « confiance envers les institutions » confirmait récemment que les Canadiens et les Québécois se méfient de plus en plus du gouvernement, du milieu des affaires et des médias. Tombant éternellement des nues, les principaux intéressés et leurs décrypteurs relaient ces statistiques sur le ton de la catastrophe, mais sans jamais trop chercher à expliquer les raisons de ce déficit de confiance, et encore moins à examiner la responsabilité desdites institutions. Nous croyons quant à nous que la méfiance tient surtout au fait qu’alors que le système néolibéral craque manifestement de partout et n’arrive plus à cacher les fissures qui s’élargissent sous l’effet des crises, les avocats du système redoublent sans cesse de moyens extraordinaires pour nous faire croire que le capitalisme est le meilleur des systèmes qui soit et que tout ira bien, pourvu qu’on les écoute et les suive toujours plus loin dans le sens du désastre. Comment s’étonner, dans ces conditions que les maîtres et les complices du système perdent peu à peu la confiance et l’adhésion de celleux qui en subissent quotidiennement les effets?

Le déni n’est généralement pas une bonne fondation sur laquelle bâtir un projet politique. Nous croyons que le camp progressiste se condamne au statu quo, et probablement à pire, s’il s’obstine lui aussi à ignorer les raisons de l’impasse actuelle et de cette « perte de confiance envers les institutions ». C’est le modèle capitaliste tout entier, dont les chantres du libéralisme nous répètent sur tous les tons qu’il est le seul modèle viable, qui génère ces crises et précipite l’humanité à sa perte.

En tant qu’antifascistes et anticapitalistes, nous croyons qu’il faut impérativement penser et actualiser la résistance, non seulement à l’extrême droite et à la menace fasciste, mais aussi à l’État bourgeois et aux institutions de pouvoir connexes qui renforcent l’hégémonie néolibérale et l’ordre social colonial. L’État bourgeois ne veut pas notre bien, et les tensions entre les intérêts des différentes classes sociales sont aussi irréconciliables aujourd’hui qu’elles l’ont toujours été. Il est certainement vrai, en tous cas, que si les guerres sont déclarées par les riches et les nationalistes, ce sont encore généralement les pauvres qui meurent au front.

Face à l’extrême droite et à la menace fasciste, d’une part, et à l’hégémonie néolibérale, d’autre part, notre souhait le plus cher est de voir le camp de l’émancipation se rallier autour d’un projet à la fois antiraciste/antifasciste, féministe, anticapitaliste et anticolonialiste.

Le gouvernement du Québec signale déjà son intention de refonder le système de santé sur la base d’un « plus grand recours au secteur privé ». En d’autres termes, pandémie ou pas, guerre froide ou chaude, la CAQ reste un parti de droite conservatrice dont le principal souci est la défense d’un ordre social inégalitaire et injuste. Lorsque François Legault se gargarise de ses « réalisations », ça n’est que pour mieux cracher sur le bien commun. La classe ouvrière et les mouvements sociaux progressistes devront absolument faire front commun au cours des prochaines années pour bloquer toute tentative de démanteler encore davantage les services publics. Il faudra au contraire réclamer des investissements massifs en santé, en éducation et dans les services sociaux pour relever les défis majeurs qui s’annoncent. À l’échelle fédérale, le gouvernement voudra sans doute redoubler ses efforts pour développer son secteur pétrolier et gazier afin de combler en partie le manque à gagner de la production russe sur le marché international. Là aussi, les mouvements sociaux devront se solidariser des communautés qu’on voudra sacrifier aux intérêts pétrogaziers et se préparer à mener de dures luttes pour défendre les territoires et la souveraineté des premiers peuples. Et à l’échelle internationale, il semble inévitable que nous devions (re)constituer avant longtemps un vaste mouvement antiguerre, notamment pour résister aux fortes pressions internes à (re)militariser les économies nationales et à participer à l’escalade des conflits.

Finalement, comme toujours, nous invitons nos sympathisant·e·s à renouveler leur engagement dans la pratique antifasciste, c’est-à-dire dans l’autodéfense communautaire, et ce, sans jamais perdre de vue l’horizon révolutionnaire. Car une véritable émancipation ne s’obtiendra jamais par la pétition. En ces temps troublés, n’oublions pas la vieille devise communiste libertaire :

« Pas de guerre entre les peuples; pas de paix entre les classes! »

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[i]               Ça fait un peu désordre, il faut bien le dire. D’ailleurs, a-t-on officiellement interrogé les taux de vaccination au sein des forces policières au Canada?

[ii]               Fait à noter, les principaux promoteurs du convoi ont été accusés d’avoir « conseillé » des méfaits divers, alors qu’ils se sont coordonnés très publiquement pendant plusieurs semaines, ce qui contraste notamment avec les accusations de complot portées contre un groupe de militant·e·s anticapitalistes tenu·e·s pour responsables du grabuge lors du sommet du G20, à Toronto, en 2010.

[iii]              En même temps, on constate depuis plusieurs années des liens significatifs entre l’État russe et certains courants de l’extrême droite nord-américaine et européenne. Même si cette influence a été exagérée par plusieurs politiciens et « spécialistes » proches du pouvoir (qui ont blâmé la Russie pour l’élection de Donald Trump, pour le mouvement anti-vaxx, pour le convoi à Ottawa, etc.), elle ne relève pas non d’une affabulation complète. On ne sait toutefois pas si ces liens reflètent un engagement idéologique de l’État russe à l’extrême droite, ou si ça n’est qu’un moyen pratique de foutre la merde sur le terrain politique des puissances rivales (voir à ce sujet l’influence d’Alexandre Douguine). Quels que soient les motifs réels, cette influence compte sûrement parmi les raisons pour lesquelles la majorité des voix d’extrême droite en Amérique du Nord appuient Poutine dans cette guerre, tandis qu’une minorité dénonce les deux partis à la fois et considère le conflit comme une « guerre fratricide » opposant deux pays majoritairement « blancs » et chrétiens.

[iv]              Au-delà de l’influence politique directe, un type comme Jeffrey Bezos, pour ne nommer que lui, semble bien davantage préoccupé par sa future piste de go-kart sur la planète Mars que par la survie des 99 % de l’humanité.

[v]               Rappelons tout de même que trois ans à peine avant la Marche sur Rome et son installation comme premier ministre d’Italie sur une plateforme fasciste, Mussolini n’avait recueilli à Milan que 1,5 % des votes aux élections générales de 1919. Le NSDAP n’avait quant à lui récolé que 2,8 % du vote populaire en Allemagne en 1928. Les résultats au scrutin sont un indicateur bien incertain des tendances en période de crise.

White Lives Matter : un nouveau projet néonazi fait des petits au Québec

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Mar 192022
 

De Montréal Antifasciste

Avertissement : Cet article reproduit des bribes de conversation et des éléments visuels à caractère antisémite et raciste

« White Lives Matter » (WLM — la vie des Blancs compte) est un projet de mobilisation/actualisation néonazie qui s’est répandu au cours de la dernière année dans plusieurs régions des États-Unis et du Canada ainsi qu’en Nouvelle-Zélande, en Australie, aux Pays-Bas, en Angleterre et ailleurs dans le monde. La première action documentée du réseau a été une série de manifestations décentralisées organisée le 8 mai 2021. La faible participation à ces événements a mené certains observateurs à conclure que l’entreprise était un échec, mais ce constat optimiste fut prématuré, puisque le réseau a continué à grandir et a multiplié les actions au cours de la dernière année.

WLM signale une volonté de reconsolidation du milieu néonazi par la multiplication de chaînes et de salons de discussion décentralisés et réseautés sur l’application Telegram. Cette initiative relève en partie d’une volonté d’échapper à diverses formes d’opposition, dont la censure des grandes entreprises de médias sociaux, le doxxing et d’autres formes de résistance du camp antifasciste ainsi que d’éventuelles poursuites criminelles. Elle correspond également à une tendance de la nébuleuse néonazie internationale à progresser vers des formes d’activisme plus clandestines, décentralisées et « sans leaders », une tendance dont on peut retracer l’origine aux années 1970 et qui au fil des années a donné lieu à l’émergence du courant « accélérationniste » et à la multiplication de tueurs de masse de type « loup solitaire ».

Le projet WLM reflète par ailleurs une grande frustration avec le statut marginal de l’extrême droite et une volonté de dépasser la sous-culture néonazie et les querelles idéologiques entre différentes tendances pour former un réseau militant exerçant une réelle influence.

Si WLM est sans l’ombre d’un doute un phénomène néonazi, l’intention initiale des organisateurs américains était d’adoucir l’image du mouvement. Cela se traduit concrètement par une inhibition superficielle à revendiquer l’héritage historique du nazisme et à afficher le swastika ou d’autres symboles nazis dans les discussions publiques ou sur les autocollants que les militants posent dans le domaine public. Les participants ont aussi la consigne (très souvent ignorée), de ne pas parler de la « question juive » ou d’inciter à la violence sur les chaînes publiques. En revanche, les salons de clavardage (chat rooms) sont complètement saturés de mèmes d’Hitler, de références explicites au nazisme historique et d’expressions débridées du racisme le plus grossier – des blagues sur le lynchage des Noir·e·s, des vidéos « prouvant » que la Shoah n’a jamais eu lieu, des discussions sur le fait que les Juifs ne sont pas humains et doivent être exterminés, etc.

Le monde à l’envers que s’imaginent les participants au groupe White Lives Matter.

WLM n’est pas une organisation formelle; chaque groupe local ou régional anime sa propre chaîne Telegram, chacune modérée par son propre administrateur ou groupe d’administrateurs. Le projet est toutefois bien coordonné, car toutes les chaînes ont été créées en 2021 par un petit groupe original, qui est ensuite allé chercher des militants dans chaque région pour en assurer la gestion. Il y a une unité de but et d’action également sur le plan de la propagande; le choix des dates de certaines actions concertées et les décisions relatives au messaging semblent centralisés.

En générale, les chaînes Telegram peuvent être strictement unidirectionnelles (un peu comme une infolettre dont tout le contenu est publié par un admin) ou peuvent prendre la forme d’un salon de clavardage ouvert, un peu comme un groupe Facebook public. Dans bien des cas, les chaînes unidirectionnelles comportent un salon de clavardage parallèle. C’est de cette manière que sont structurés les maillons régionaux du réseau WLM. Depuis ces espaces virtuels, les participants sont encouragés à imprimer des affichettes et autocollants WLM (essentiellement, diverses variations sur le thème raciste central du « remplacement » et de l’oppression des Blancs par d’autres groupes), à coordonner des sorties de visibilité/propagande, à prendre des photos de leurs coups et à relayer ces photos sur Telegram pour motiver les autres à les imiter.

Certaines de ces sorties ont déjà fait l’objet de reportages dans les médias canadiens (par exemple : à Kitchener-Waterloo, Ontario, à New Battleford, Saskatchewan, à Toronto lors de manifestations contre les mesures sanitaires, et ailleurs au pays; voir aussi le reportage récent sur les activités WLM à Montréal par la revue Pivot), mais la plupart sont passées inaperçues. Dans certains cas, les groupes locaux décident par la suite de se rencontrer en personne et de coordonner des actions plus ambitieuses, comme l’accrochage de bannières WLM dans le domaine public.

Cette structure et cette approche n’ont rien d’unique au projet WLM, et il existe de nombreux parallèles au sein de l’extrême droite actuellement. Telegram offre une plateforme pratique où les individus peuvent s’impliquer selon leur niveau de confort personnel, sans être obligés de se rencontrer en personne ou de parler à qui que ce soit, sont intégrés à une sorte de communauté et sont encouragés à y développer leurs propres activités.

Au moment d’écrire ces lignes, si plusieurs chaînes WLM sont essentiellement inactives, avec moins d’une douzaine de membres, d’autres aux États-Unis ont vu leurs activités passer de l’Internet à la rue, sous la forme d’accrochages de bannières, de randonnées organisées, de distributions de tracts, etc. Dans ces régions où l’activité est plus vive, WLM s’entremêle à d’autres projets néonazis, comme le Folkish Resistance Movement (dont la propagande a été distribuée en Saskatchewan et en Alberta)[1], le groupuscule Canada First, en Ontario, qui a reçu une certaine visibilité lors des actions du soi-disant « convoi de la liberté » à Ottawa et ailleurs au pays, et la tentative d’organisation « Nationalist 13 » (« 13 » pour anti-communiste) dans le sud de l’Ontario.

En étudiant les journaux internes des organisateurs de WLM que nous ont relayé des camarades de Cornwallis Antifa, on a pu apprendre qu’au Canada, l’utilisateur « McLeafin » a été recruté par les organisateurs américains en avril 2021 et a par la suite créé de nombreuses chaînes pour les différentes provinces et régions. Il a ensuite cherché des recrues locales pour les administrer.

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La covid, les conspis et nous

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Mar 062022
 

Soumission anonyme à MTL Contre-info

Ce texte se veut une réaction à une tendance visible dans certains milieux d’extrême gauche ces derniers temps, c’est-à-dire un soutien aux mouvements contre les mesures sanitaire, fortement ancrées dans les discours conspirationnistes. Cette tendance est notamment visible dans quelques textes récemment publiés sur la plateforme Contrepoints.média, qui a entre autres publié un texte du Cercle de lecture camarade reprenant un chapitre complet du « Manifeste conspirationniste », publié anonymement en France, et partagé sur des plateformes d’extrême droite, dont une plateforme proche d’Alain Soral. On pense également au récent texte « Le pass n’était qu’un exercice », qui soulève des enjeux très importants, mais qui joue le jeu de la droite en invisibilisant complètement la composition du soi-disant Convoi de la liberté. Ce qui surprend encore plus de la part de Contrepoints média, une plateforme se présentant comme « une invitation à investir l’hétérogénéité et la diversité des inclinaisons actuelles dans la lutte », c’est que l’article soit précédé d’une prise de position dans un commentaire éditorial, qualifiant le soi-disant convoi de la liberté de « mouvement qui se bat contre le contrôle numérique des identités, et plus largement contre le contrôle des comportements », une interprétation qui est très loin de faire l’unanimité au sein de nos milieux. Qu’une plateforme qui se veut rassembleuse et diversifiée prenne position de manière aussi claire sur un enjeu aussi polarisant que le « convoi de la liberté » nous dérange énormément. En publiant ce texte ici, on espère ainsi arriver à contre-balancer une tendance à l’homogénéisation des positions diffusées sur Contrepoints depuis un certain moment.

Ce texte s’inscrit finalement dans une réflexion née des nombreux débats et discussions qu’a suscité le « convoi de la liberté » dans nos milieux, et de la difficulté à se forger une compréhension commune de ce que représente ce mouvement pour nous, en tant que gauche radicale. Si des tensions émergeaient déjà de nos différentes attitudes face à la pandémie, le convoi semble les avoir cristallisées. Nous espérons que ce texte contribuera à pallier à ces difficultés, et nous aidera à dépasser la polarisation qui entoure actuellement ces enjeux dans nos milieux. On aurait aimé ouvrir un espace de discussion sur ces questions là plus tôt dans la pandémie, mais bref, nous voilà.

Tout d’abord, mettons certaines choses au clair: la formulation d’une critique de l’État par rapport à ses agissements sécuritaires et ses dérives de plus en plus autoritaires depuis le début de la pandémie est un point qui doit être mis de l’avant. La surveillance de plus en plus sévère et insidieuse de plus en plus de personnes par des moyens nouveaux est dangereuse et problématique en soi. La création du pass sanitaire et de son régime de droit différent, créant une nouvelle catégorie de personnes auxquelles des droits sont retirés est aussi une aberration qui mérite d’être dénoncée. Rajoutons à ça l’amplification du discours sur les non-vaccinés comme étant le problème numéro 1 en contexte de covid et on a une recette d’hypocrisie assez monumentale considérant la gestion purement capitaliste de cette pandémie par notre gouvernement. Nous encourageons la critique de cette gestion économique dans un objectif de rendement, peu importent les coûts humains, les coûts sur la santé physique et mentale, la priorisation des milieux de travail et la volonté de développement d’une société encore plus néolibérale et surveillée.

Ces textes et discours nous semblent aussi chercher à créer des ponts avec des groupes sociaux qui ne seraient pas habituellement des groupes avec lesquels on s’organise, et on a envie de nommer qu’on trouve ça important de diversifier la base militante et de chercher de nouvelles alliances. C’est malheureusement trop vrai que la gauche (et l’extrême gauche) battent de l’aile et qu’on a un besoin flagrant d’aller recruter dans de nouvelles sphères de la société, considérant l’intensification des discours de droite et d’extrême droite ici et ailleurs. Élargir la gauche n’est pas un luxe dans le climat politique actuel, il s’agit d’une nécessité. Il faut que nous devenions une force sociale d’envergure pour faire barrage à la droite et proposer un monde dont nous pourrons être fier.es.

Sur « Le pass sanitaire n’était qu’un exercice »

Nous avons cru comprendre, à la lecture du pamphlet distribué à Québec, que son objectif était d’éveiller les manifestant.es du convoi à la menace que représentent les projets de zones d’innovations un peu partout sur le territoire soi-disant québécois. Bien que nous partageons ces critiques concernant l’avancement d’un capitalisme de surveillance, nous considérons que c’est un choix stratégique au mieux naïf, au pire dangereux. En effet, n’importe qui s’intéresse au convoi peut constater que les revendications visaient principalement à un retour à la vie normale, la vie d’avant la covid. Ce constat à lui seul témoigne du fossé qui nous sépare de ce mouvement. Est-ce qu’on n’a pas passé toute la pandémie à crier « pas de retour à la normale » ? Le monde allait déjà très mal avant la Covid pour beaucoup de monde. En outre, les personnes itinérantes, racisées, les travailleuses du sexe, les personnes migrantes et les militant·es autochtones étaient déjà soumises à une surveillance et à un contrôle inhumain, et ce, bien avant l’apparition du passeport sanitaire.

Bien que nous soyons conscient·es que les personnes ayant participé à la manifestation de Québec sont toutes différentes, et qu’elles n’appartiennent certainement pas toutes à l’extrême droite, il demeure intéressant de noter que le pamphlet joue sur les mêmes codes que la droite, probablement dans l’espoir de mieux résonner dans une crowd qui ne se reconnait pas dans nos habituels discours. C’est ainsi qu’on voit apparaître dans un texte publié sur une plateforme d’extrême gauche des phrases telles que « Ni de gauche ni de droite » ou encore « rejoignant les réfugiés, les non-vaccinés deviennent des ennemis publics », une phrase qui résonne très bien avec les discours victimisant de la droite comparant les mesures sanitaires aux politiques de l’Allemagne nazie. On s’entend, être obligé de se faire vacciner, bien que ce soit critiquable, ne peut en aucun cas être comparé aux chambres à gaz, ou encore aux prisons pour migrant·es qui enferment chaque année des personnes pas assez blanches, ou avec pas assez de documents officiels pour satisfaire notre État colonial. Nous croyons qu’une opposition aux mesures sanitaires autoritaires est nécessaire, mais celle-ci ne peut faire l’économie d’une analyse antiraciste, anticapitaliste et féministe.

Nous savons que nos milieux sont très homogènes, très blancs, très scolarisés, et souvent encore très empreints de nombreuses dynamiques de pouvoir, et nous croyons sincèrement que ce n’est pas en allant faire des alliances avec des personnes en très grande majorité blanches et nationalistes (en témoigne le nombre de drapeaux canadiens qui étaient visibles dans les rassemblements) que nous arriverons à rendre nos milieux plus accessibles pour les personnes les plus marginalisées de notre société. Nous pensons au contraire que nous aurions intérêt à redoubler d’efforts pour nous solidariser avec les luttes pour l’abolition de la police, les luttes pour l’autodétermination des peuples autochtones, les luttes des communautés LGBTQ et spécifiquement des femmes trans, avant d’aller chercher dans les bastions de la droite pour recruter. Malheureusement, en tant que personnes issues de groupes privilégiés, c’est beaucoup plus difficile de se solidariser avec des communautés marginalisées que de profiter de l’opportunité d’un soulèvement financé par l’extrême droite pour faire avancer nos propres agendas. Il nous semble que certaines personnes plus proches de nos idéaux fondamentaux auraient davantage de potentiel de solidarisation avec nos luttes, comme les travailleur·euses du communautaire, les travailleur·euses de la santé, les étudiant·es cassé·es, les écolos désabusé·es.

Ce qui nous inquiète de cette stratégie, c’est qu’elle tend à dépolitiser les enjeux. Nous craignons que de prôner la révolte en soi sans se demander ce que les gens vont en faire et quel sera leur état d’esprit, leurs désirs et leurs idéaux, ça manque de vision long-terme. Participer à intensifier un mouvement dirigé par l’extrême droite, c’est potentiellement contribuer à un monde bien pire que le nôtre. Au contraire du Rojava pendant le Printemps arabe, où il y avait des bases militantes de gauche larges et fortes et où un nouveau système a pu voir le jour, nous risquons de nous retrouver avec une extrême droite boostée aux stéroïdes. Chercher une révolte sans organisation en arrière pour la soutenir vers une société révolutionnaire, c’est encourager un vide de pouvoir qui sera comblé par les gens avec les plus gros guns et/ou le plus de soutien populaire. Nous ne sommes pas ces gens-là en ce moment.

Il nous semble aussi important de rappeler comment la droite grossit ses rangs en maniant particulièrement l’outil de la peur. Ils nous rabâchent constamment que les immigrants viennent voler des jobs, que les musulmans sont tous des terroristes, que les femmes trans cherchent à violer d’autres femmes dans les toilettes, etc. C’est une stratégie de mobilisation efficace pour des mouvements qui veulent promouvoir la haine contre certains groupes sociaux, mais il est bon de se demander s’il s’agit vraiment d’une voie que nous souhaitons prendre. Est-ce bien utile d’aller jouer dans cette émotion-là pour mobiliser, de dire qu’on devrait avoir peur de la ZILE, du contrôle, de la surveillance ? Alors que la droite peut brandir la peur de choses qui sont soit irréelles, soit déformées au point de n’être plus reconnaissables, les choses que nous dénonçons sont, elles, déjà effrayantes et ont des impacts réels sur nos vies. Dans un contexte où les grands médias capitalistes nous donnent déjà suffisamment de raisons d’avoir peur — et c’est encore pire lorsque l’on appartient à un groupe social qui fait l’objet de violences systémiques — il nous semble important d’essayer d’invoquer d’autres sentiments pour nous aider à nous mobiliser, et d’essayer plutôt de bâtir un monde basé sur l’entraide, la compassion, la solidarité, la responsabilité et la rage légitime.

Sur le « Manifeste conspirationniste »

Aller jouer sur les plantes-bandes conspirationnistes est une stratégie particulièrement dangereuse. Et malgré ce que ce manifeste voudrait nous faire croire, le conspirationnisme est une nébuleuse résolument située à droite. On pourrait revenir sur les origines ouvertement antisémites des théories du complot, leur glorification de figures comme Donald Trump, le choix récurrent de « la gauche » comme bouc émissaire, ou leur rôle dans la création de fantasmes néfastes comme celui du Grand Remplacement, mais d’autres le font mieux que nous (Conspiracy Watch, Mtl Antifasciste). Ce qu’il faut retenir, c’est que les théories conspirationnistes sont traversées de patterns antisémites, xénophobes, sexistes et ouvertement anti-gauche. Ce n’est pas pour rien que la défense du complotisme est un enjeu cher à des personnalités comme Maxime Bernier (qui soutient le convoi) ou Éric Zemmour, qui écrit « complotisme : ce mot des “élites” pour disqualifier toute critique ». Voir de telles personnalités propager des théories du complot et défendre le complotisme devrait suffire à nous convaincre de refuser tout engagement avec cette sphère.

Pourtant, on voit certaines personnes de gauche radicale qui persistent à fricoter avec cette tendance, ou qui semblent suggérer que l’on pourrait se réapproprier une identité complotiste. On reste perplexes devant cette idée : pourquoi vouloir réhabiliter un concept si marqué à droite, si ancré dans des positions oppressives ? On partage avec les libertariens une haine du gouvernement, mais on a jamais pensé qu’il serait utile de reprendre leur terminologie, alors pourquoi le faire avec le mot complotiste ? Le seul effet est de brouiller les pistes et paver la voie pour l’expansion d’idéologies fascisantes. Car vouloir détourner un terme qui recouvre une réalité d’extrême-droite, c’est participer à la diffusion de discours confusionnistes. Le confusionnisme, « c’est le développement d’interférences, d’analogies et d’hybridations entre des discours d’extrême droite, de droite, de gauche modérée et de gauche radicale » (Philippe Corcuff). C’est ce qu’il se passe quand certaines personnalités reprennent des critiques sociales avec un vernis antisystème, pour ensuite guider les gens qui les écoutent vers des réponses toutes faites formulées par l’extrême droite. Car c’est l’extrême droite qui est en ce moment en mesure de récupérer des individus en criss contre la société en validant leur colère et en désignant des responsables individuels (une poignée d’élites), flous (le « lobby féministe ») ou carrément inventés (la « gauche » qui serait pour certain·es derrière le coronavirus1). En effet, l’avantage des théories du complot pour la droite, c’est qu’au lieu de cibler des structures sociales et d’offrir des possibilités d’émancipation collective, on propose une poignée de responsables qui tirent les ficelles derrières les rideaux : débarassons-nous de ces quelques individus, et le problème est réglé. Pas besoin de changer quoi que ce soit à nos vies ou de nous remettre en question, pas besoin de s’organiser collectivement sur du long terme, pas besoin de lutter.

Il est impensable, dans une perspective d’extrême gauche, de nier la réalité de la pandémie, et des vies qui ont été perdues à cause de la négligence criminelle de l’État. Rappellons le, les morts sont en grande majorité des personnes âgées, des personnes immunodéprimées, des personnes racisées, des personnes autochtones, des personnes pauvres, des personnes incarcéré.es qui n’ont eu d’autre choix que de s’exposer depuis deux ans au virus, alors que la classe moyenne et ses dirigeants étaient confortablement à l’abri et continuaient de travailler du confort de leurs maisons de banlieue. Nier la réalité de la pandémie, c’est défendre un monde eugéniste, où les plus forts (lire les mieux nantis) s’en sortent, alors que la plèbe en crève, passeport sanitaire ou pas, couvre-feu ou pas. À nos yeux, nos milieux devraient, plutôt que de chercher à mobiliser dans les rangs de la droite, chercher à consolider des initiatives d’aide mutuelle afin de contribuer à la mise en place de stratégies de prise en charge collectives de notre santé, et de manières d’assurer notre sécurité qui ne dépendent pas de l’intervention de l’État et de ses mesures autoritaires.

Pour une autodéfense sanitaire collective

On ne peut s’empêcher de déceler dans l’intérêt que suscite le convoi chez certain·es camarades de gauche des relents mascu de glorification de la révolte et d’invisibilisation de formes de luttes traditionnellement prises en charge par les femmes. Aller aider des vieux à faire leur épicerie ou des mères monoparentales à se tenir face à leur proprio, c’est moins sexy et badass que de soutenir des gens qui bloquent des routes. On entend l’argument « au moins des gens se lèvent et font quelque chose, même si c’est pas parfait il faut se saisir de cette opportunité ! », comme si le convoi était la seule réaction indépendante de l’État qui avait eu lieu depuis le début de la pandémie. Pourtant, de l’organisation collective autonome en réaction à la covid-19 il y en a eu dans les deux dernières années, mais elle s’est plutôt située sur le terrain du care. Et bien que plusieurs anarchistes se soient mobilisé·es dans des mouvements d’entraide, on n’a pas vu fuser les articles qui nous invitaient à investir ces espaces-là dans une lutte combinée pour s’entraider, mobiliser les communautés et se protéger de la covid. On se demande si ce n’est pas aussi parce que beaucoup de gens dans nos communautés ont eu le luxe de ne pas se soucier de la covid-19 dans les deux dernières années. On a été tellement outré·es par la gestion autoritaire du gouvernement qu’on en est venu·es à oublier que derrière ces mesures en grande partie inutiles et répressives, il y a un vrai virus qui tue des vraies personnes. Et dans une réaction tristement binaire, certain·es ont préféré chercher des alliances avec des gens en criss contre le gouvernement quitte à minimiser ou ignorer leurs politiques réactionnaires, plutôt que de développer des positions capables de critiquer l’état d’une part, et de créer des stratégies d’autodéfense sanitaires de l’autre.

On trouve pourtant à travers l’histoire et le monde des exemples d’organisation solidaire indépendante de l’État en contexte de crise sanitaire. C’était le cas des cliniques médicales gratuites des Black Panthers, de la mobilisation des lesbiennes pendant la crise du VIH/sida, ou plus récemment des multiples initiatives d’entraide qui ont vu le jour dans les deux dernières années. Privilégiant une posture de prévention, on a vu des groupes tels que le Common Humanity Collective en Californie se mettre à fabriquer leurs propres masques et purificateurs d’air (aussi utilisés pour faire face aux feux de forêt) et profiter de la distribution pour créer des liens avec les habitant·es et les mobiliser autour d’enjeux sociaux à travers de l’éducation populaire. Des membres du collectif décrivent dans un podcast comment des rencontres sur zoom ont pu mettre en contact des gens d’horizons politiques différents, et créer un sentiment de communauté. À Paris, un bar lesbien a mis en place des mesures sanitaires de prévention début 2020 avant le gouvernement, et est devenu un lieu de ressource pour les personnes isolées et précarisées par la pandémie.

Jouer le jeu des conspirationnistes et de celleux qui manifestent pour un retour à la normale est une erreur politique, éthique et stratégique. ​​​​​La libération collective doit primer sur les libertés individuelles à la sauce libertarienne. Nous croyons qu’il est possible d’élargir nos réseaux et de développer de nouvelles alliances politiques en maintenant des pratiques plus sécuritaires et en restant solidaires avec les personnes à risque. Faire de l’éducation populaire, des ateliers d’autodéfense sanitaire (fabrication de masques et de purificateurs d’air), maintenir les gestes barrière, réclamer la levée des brevets sur les vaccins, lutter pour le droit au logement aux côtés de celles et ceux qui ont été précarisé·es par la pandémie, sont autant de pistes d’organisation politique pour reprendre en main une situation négligée et aggravée par un État criminel, en continuant à faire communauté.

– des gouines anar blanches un peu en criss


1 : c’est la théorie de Eric Trump​​​​​​​, mais aussi celle du « Great Reset », à l’origine un énième sommet économique de merde, devenu rapidement une théorie conspirationniste qui voudrait entre autres que des socialistes aient inventé le coronavirus pour imposer des restrictions économiques, et en profiter pour prendre le pouvoir et instaurer un ordre socialiste mondial.

Pour aller plus loin

Sur le covidonégationnisme et l’autodéfense sanitaire : https://www.jefklak.org/face-a-la-pandemie-le-camp-des-luttes-doit-sortir-du-deni/

Sur la nécessité de dénoncer les mesures autoritaires, sans pour autant nier la réalité de la pandémie et ses impacts (voir la publication épinglée) : https://www.facebook.com/feministesraciseEs.

Sur l’autodéfense sanitaire : https://acta.zone/seul-le-peuple-sauve-le-peuple/

Sur le validisme et la solidarité avec les personnes handicapées : https://leavingevidence.wordpress.com/2022/01/16/you-are-not-entitled-to-our-deaths-covid-abled-supremacy-interdependence/

Sur le confusionnisme et le rôle de la gauche radicale (on peut se créer un compte gratuitement pour lire l’article) : https://aoc.media/opinion/2021/10/06/prendre-au-serieux-le-confusionnisme-politique/

L’Impasse : Le « Convoi de la liberté » et le nouveau populisme canadien

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Fév 222022
 

De subMedia

Two years into the COVID-19 pandemic, a popular movement demanding an immediate end to vaccine mandates and other restrictions on daily life has shaken the Canadian state to its core. Its calls have deeply resonated with members of settler-colonial society in which public health measures and other forms of collective solidarity are seen by some as an affront to individual freedom and an undue hindrance on capitalist enterprise. While the movement is now facing the brunt of a massive wave of state repression, from which it is unlikely to recover, the contradictions it has exposed are only set to get worse.

Les vents mauvais d’Ottawa

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Fév 212022
 

De CrimethInc.

Réfléchir aux menaces et aux perspectives face à une initiative d’extrême droite qui prend de l’ampleur

Les opposants à l’obligation vaccinale ont établi des campements de protestation à Ottawa et ailleurs au Canada, bloquant plusieurs routes qui traversent la frontière américaine. Des organisateurs d’extrême droite et d’anciens agents de police occupent des positions importantes dans ce mouvement, et la police a adopté une approche relativement passive jusqu’à présent ; il semble probable que le format actuellement testé au Canada apparaîtra bientôt ailleurs dans le monde. Dans le reportage détaillé qui suit, notre correspondant à Montréal explore la séquence des événements qui ont conduit à ces développements, examine les programmes des différentes forces qui se disputent le contrôle et réfléchit à ce que nous pouvons faire dans une situation où l’extrême droite a pris l’initiative.


En guise de préambule à ce reportage, il est nécessaire d’aborder brièvement la question de savoir si les manifestations contre l’obligation vaccinale à Ottawa représentent un mouvement pour la “liberté”, comme le soulignent les participants.

Le 25 octobre 2021, des agents du service de police de la ville de New York ont participé à la fermeture du pont de Brooklyn – où ils ont notoirement mis au pied du mur et arrêté les manifestants d’Occupy presque exactement dix ans plus tôt – pour protester contre l’obligation vaccinale des employés municipaux. Alors que nous croyons passionnément que les gens doivent être libres de prendre leurs propres décisions médicales et de déterminer leur propre tolérance face au risque, la police a en réalité revendiqué le droit d’exposer les personnes qu’elle arrête à un risque médical encore plus grand. Il s’agit d’un cas particulièrement clair qui montre que le mouvement contre l’obligation vaccinale n’est pas nécessairement un mouvement contre le contrôle de l’État ou en faveur de l’autonomie médicale.

Un authentique mouvement pour la liberté et l’autonomie médicale s’opposerait à toutes les forces qui contraignent les travailleurs à s’exposer au COVID-19 contre leur gré – en d’autres termes, il serait explicitement anticapitaliste. De même, un tel mouvement soutiendrait les étudiant·es en grève désireu·ses de déterminer elleux-mêmes les risques qu’iels souhaitent prendre.

Lorsque les manifestant·es anti-obligation vaccinale soutiennent que les frontières devraient être étroitement surveillées par des contrôles de passeport, mais décrient les passes vaccinaux comme étant du “fascisme” – lorsqu’iels se plaignent que la police vérifie les cartes de vaccination, mais soutiennent la police qui arrête et emprisonne des gens par millions – lorsqu’iels s’opposent à ce que le gouvernement impose des limites à l’activité économique, mais pas aux vastes disparités économiques qui obligent les travailleurs et travailleuses à faire face à des risques potentiellement mortels simplement pour payer leur loyer – iels ne prennent pas position en faveur de la liberté, mais changent délibérément de sujet, délaissant la critique des incursions du pouvoir de l’État dans son ensemble au profit de quelques détails de sa politique. Cela fait partie du processus par lequel une fausse opposition de droite contribue à rediriger les impulsions rebelles vers des ersatz de mouvements qui renforcent finalement les institutions étatiques.

Il est possible qu’un mouvement consistant, s’opposant au contrôle de l’État et prônant l’autonomie en matière de santé puisse servir d’espace dans lequel ceux qui s’opposent aux passes vaccinaux pourraient traverser un processus de politisation. Mais pour que cela soit possible, ces mouvements devraient favoriser une analyse systémique du pouvoir, alors qu’ils sont ici de fait dominés par des éléments de droite qui veulent limiter les horizons politiques. Il faut donc, au minimum, s’opposer et déborder les éléments de droite de ces mouvements – ce qui fait l’objet du texte suivant.

Les peurs paranoïaques concernant la vaccination et les théories du complot relatives au COVID-19 se rapportent entièrement à la question de la perte d’autonomie. Elles projettent de manière allégorique (et déformée) l’expérience économique et sociale réelle sur les corps. De cette manière, elles expriment et refoulent l’expérience, tout comme le font les rêves et, plus généralement, le langage de l’inconscient : ce n’est pas, paraît-il, que le petit commerçant ou le petit homme d’affaires a été écrasé par les économies d’échelle des grands États, mais plutôt qu’il existe un plan pour contrôler son cerveau, ou son corps, ou ses capacités de reproduction.

Parce que l’inconscient anti-vaccin est, comme toute forme d’irrationalisme de masse, l’exact opposé de ce qu’il croit être – parce que, en d’autres termes, c’est un mode de pensée profondément conformiste -, il est aussi un terrain particulièrement fertile pour le développement de formes de racisme, parmi lesquelles les éléments antisémites et sinophobes sont prédominants.

-“The Anti-Vaccine Unconscious

Sans plus attendre, le reportage.

Lire l’article au complet sur le site de Crimethinc.

Retour sur la contre-manifestation du 12 février 2022, opposée à la manifestation en support aux “convois de la liberté”

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Fév 142022
 

Soumission anonyme à MTL Contre-info

Nous étions plus de 150 samedi matin rassemblé-e-s au parc Jarry pour nous opposer à l’extrême droite qui surf actuellement sur la vague d’une écoeurantite des mesures sanitaires pour faire avancer son agenda politique. Parmi les manifestatant-e-s auxquel-le-s nous étions confronté-e-s, si les drapeaux les plus largements brandis étaient ceux du Canada, d’autres levaient bien haut des drapeaux du Front canadien-français, un collectif d’êxtrême droite ultra-nationaliste et d’héritage catholique [On nous avise que le drapeau en question, le Carillon-Sacré-Coeur, n’est pas le drapeau du Front canadien-français. L’origine du drapeau date du début du 20e siècle, dans les cercles ultramontains. Le FCF était un groupuscule créé et dissout dans les dernières années qui s’est approprié ce drapeau comme plusieurs militants nationalistes de droite ; NdMTLCI]. Le populiste d’extrême droite du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, était aussi présent.

L’énergie des contre-manifestant-e-s était très bonne, malgré la tristesse de l’événement. Nous avons scandé haut et fort pendant des heures les “A-Anti-Antifascistes” et “Ni Trudeau ni covidiot, la solution est pas facho”. Notre plus grande victoire a été de priver la manifestation de tous ses camions et automobiles vêtus de drapeaux en bloquant la sortie du stationnement. Même en petit groupe, bien motivé-e-s nous somme réellement capables de courcircuiter les mouvements menés par l’extrême droite.

Or, il ne faut pas se leurrer. Malgré la situation partout au Canada, le financement à coup de millions provenant de sources obscures et l’esprit du mouvement des convois de la liberté inspiré de l’assaut sur le Capitole de l’an dernier, le SPVM a déployé au moins autant de fascistes en habits de police qu’il y avait de contre-manifestant-e-s pour nous encercler et nous bloquer toute tentative de mouvement. En habit d’anti-émeute, ils étaient nombreux à se vêtir fièrement de patches “thin blue line”. Mélangé-e-s de rage et de tristesse, nous avons donc attendu longtemps encerclé-e-s d’antiémeutes une fois la manifestation ayant quittée leur lieu de départ. Il était pitoyable de voir autant d’antiémeutes nous mettre en cage sans s’intéresser aux facho qui se rassemblent dans nos quartiers.

La situation est extrêmement préoccupante. En tant qu’antifascistes, nous ne pouvons permettre la gaine actuellement semée de germer. Nous devons nous organiser et multiplier les contres-manifestations, soyons à l’affut de ce qui se prépare dans nos quartiers. Alors qu’une mobilisation fasciste extrêmement bien financée se concrétise et est protégée par des flics portant des symboles dotés d’un background plus qu’alarmant, mettre de l’avant des perspectives antifascistes dans nos luttes semble plus qu’impératif.

Photo : André Querry

Ottawa, l’extrême droite et l’État : Les manifestations du convoi et la lutte à trois en cours

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Fév 122022
 

De It’s Going Down

Dans cet épisode du balado It’s Going Down, nous nous entretenons avec deux anarchistes impliqué-es dans le collectif Punch Up, un groupe qui se mobilise actuellement à Ottawa, la capitale du soi-disant Canada, au milieu d’une occupation de protestation d’extrême droite composée de plusieurs centaines de véhicules dans le centre-ville.

Compte-rendu de voyage : Le samedi 5 février à Ottawa

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Fév 102022
 

Soumission anonyme à North Shore Counter-Info

Nous avons pris le train en ville pour éviter d’être pris dans l’embouteillage de la manifestation elle-même. J’ai passé le trajet à me préparer pour ce que nous allons voir en passant mentalement en revue toutes les choses que je dois m’attendre à voir et à entendre dans les prochaines heures à la manifestation du convoi et à me distraire en me demandant si j’aime ou non le nouveau système de transport en commun d’Ottawa. Je n’ai pas été au centre-ville d’Ottawa depuis avant la pandémie. Je sais à quel arrêt nous nous rendons, mais il est de toute façon immanquable, une vague de personnes vêtues de capes du drapeau canadien, sans masque et portant des pancartes se prépare à descendre en même temps que nous. Je me souviens avoir utilisé une tactique similaire pour trouver le bon arrêt de métro afin de me rendre au parc Zucotti en 2011. Il y a tellement de similitudes superficielles entre ici et là que je ne peux m’empêcher de ressentir une pointe de jalousie et peut-être même d’empathie envers les manifestant-es que j’ai vécus toute la semaine, en regardant leur moment se dérouler et en me rappelant des moments où j’ai ressenti de la joie, de la camaraderie et de l’anticipation du genre de celles que j’imagine qu’iels ressentent cette semaine.

La première chose que je remarque lorsque nous sortons du train, c’est un grand homme blanc portant un chapeau “Make America Great Again” et agitant le drapeau “Fuck Trudeau” qui est un emblème important de la droite depuis quelques années. Évidemment, je déteste son chapeau Trump, mais cela me rappelle aussi à quel point je déteste que l’extrême droite m’ait enlevé un slogan aussi pur et bon que “Fuck Trudeau”, de sorte que je ne peux pas insulter l’homme qui est peut-être le premier ministre que je préfère le moins dans l’histoire du Canada sans d’abord déclarer que je ne soutiens pas l’extrême droite. La deuxième chose remarquable, ce sont deux jeunes familles qui se croisent, l’une se dirigeant vers le train et l’autre s’en éloignant, les enfants sautant de haut en bas en marchant et scandant “LIBERTÉ” si fort que leurs voix se brisent. Je peux dire qu’iels ont fait cela toute la journée et le mec MAGA se joint à eux avec un bruyant “FREEDOM ! FREEDOM !” et salue les enfants avec enthousiasme.

J’ai suivi cette manifestation en ligne toute la semaine et, bien que je sache que c’est en ligne que se déroule une grande partie du badinage des manifestant-es, je savais aussi que ce serait différent d’être parmi elleux au centre-ville d’Ottawa. Je voulais le voir de mes propres yeux et me faire une idée de l’ambiance, ainsi qu’évaluer à quel point la présence du mouvement d’extrême-droite qui, je le sais, est à l’origine de ces manifestations, est évidente. Je suis ici en tant qu’observateur, je n’essaie pas de me fondre dans la masse ou de les infiltrer de quelque manière que ce soit, mais je ne les provoque pas non plus. Il est évident que je ne peux pas tirer grand-chose de ma présence sur place pendant une journée, et je ne prétends pas ou n’espère pas être un expert des convois de la liberté, mais j’espérais que le fait de le voir en personne m’aiderait à me faire une opinion à ce sujet d’une manière que les médias sociaux seuls ne peuvent pas faire.

Il y a ici beaucoup de drapeaux et de pancartes représentant diverses causes wingnut, nationalistes et de droite, mais les deux symboles les plus largement partagés de ce mouvement sont clairement le drapeau canadien et l’absence de masque facial. Le rouge et le blanc sont partout et de nombreux manifestant-es ont pris l’habitude de s’en draper, paradant avec une cape en forme de feuille d’érable. Je ne comprends pas vraiment quand l’État canadien est supposément la chose qu’iels combattent, mais encore une fois, je n’ai jamais vraiment “compris” le nationalisme canadien et ce n’est pas nouveau – la même pléthore de drapeaux canadiens était le symbole le plus commun à deux importants prédécesseurs de ce mouvement, le “mouvement patriote” populiste et islamophobe qui a émergé en opposition au projet de loi M-103 et le mouvement des “Gilets jaunes du Canada” financé par le pétrole et le gaz.
L’absence de masque facial est un symbole frappant qu’iels partagent tous et beaucoup d’entre elleux l’ont porté au-delà de la manifestation, refusant avec défi de remettre leur masque lorsqu’iels montent dans les transports en commun ou entrent dans les quelques commerces qui restent ouverts au centre-ville. Je n’en porte pas non plus et c’est tout ce qu’il semble falloir pour se fondre dans cette foule. Dans le train, j’imagine qu’iels se retrouvent ainsi, partageant des regards conspirateurs avec d’autres membres de leur nouvelle communauté qui se sont également réveillés de la stupeur conformiste et pro-restrictions dans laquelle iels imaginent le reste d’entre nous. Dans les rues, j’ai entendu parler de nombreux passants et contre-manifestant-es qui se sont fait engueuler parce qu’iels portaient le leur, et je ne suis pas du tout surpris.

Je sais qu’il y a du racisme sous-jacent, car je sais que leurs organisateurs-trices sont enraciné-es dans les mouvements plus ouvertement racistes qui ont ouvert la voie à celui-ci, mais je ne pense pas qu’un passant naïf le remarquerait nécessairement, à moins qu’il ne se trouve au bon endroit au bon moment. J’ai entendu parler de personnes racisées harcelées par des membres du convoi, mais ce n’est certainement pas leur activité principale la plupart du temps, et je ne vois pas un seul signe concernant l’immigration, la race ou le colonialisme pendant tout le temps où je suis là. J’ai remarqué deux pancartes ouvertement antisémites, principalement du type “liste de complots” que j’ai déjà vu sur des complotistes lors de manifestations de gauche à grande échelle. Il y a un certain nombre de symboles de droite parsemés dans la foule, y compris un nombre surprenant de drapeaux “Don’t Tread On Me”, mais aucun signe d’organisations canadiennes connues d’extrême droite ou néo-nazies affichant leurs couleurs et leurs symboles. Plus tard, sur Twitter, j’ai remarqué que quelqu’un avait posté une photo de six membres de l’organisation patriote d’extrême droite “Canada First”, cagoulés, dans les rues le même jour, mais je ne les ai pas rencontrés en personne. Je m’attendais à voir plus de preuves des fascistes déclarés du Québec et du Canada qui recrutent, mais je n’en ai pas trouvé samedi. Peut-être qu’iels se cachent ou peut-être que la foule était simplement trop grande pour que je puisse les trouver. Il y a beaucoup de blancs ici mais ce n’est certainement pas une foule homogène, peut-être même pas beaucoup plus blanche que beaucoup de manifestations écologistes ou d’autres manifestations de gauche auxquelles j’ai assisté par le passé.

C’était énorme samedi. Vendredi, la police a fait état d'”environ 350″ manifestant-es dans le centre-ville et n’a rien dit sur le nombre de manifestant-es samedi, mais il y en avait certainement des milliers. Le succès des camions en tant que tactique de revendication d’espace pour ce groupe ne peut être sous-estimé. Toutes les rues autour du Parlement sont bloquées par de grands véhicules, ornés de pancartes et de drapeaux, avec des manifestant-es dans les cabines, klaxonnant, souriant et saluant la foule, dont beaucoup portent des pancartes “Merci aux camionneurs” et réservent leurs plus grandes expressions d’enthousiasme pour les rencontres avec les camions eux-mêmes. Même les jours où iels sont moins nombreux, il est difficile d’imaginer quelle tactique de la police ou des contre-manifestants pourrait réussir à saper leur contrôle sur les coins de rue entourant la colline du Parlement. Iels sont nombreux sur et devant la colline, où une sorte de “scène principale” a été installée à l’arrière d’un camion pour les orateurs et les annonces, mais iels ont tout le quartier. Plusieurs rues plus loin, un parc fait office de centre logistique, des gens y sont installés avec de la nourriture gratuite, du bois de chauffage et d’autres fournitures. Toutes les rues entre les deux et, en fait, une grande partie du centre-ville font activement partie de la zone de manifestation, remplie de gens qui crient et chantent et du son omniprésent des klaxons de camions qui a tant attiré l’attention des contre-manifestant-es locaux.

Je suis passé plusieurs fois devant la scène principale et chaque orateur que j’ai entendu était un militant anti-vaccins de quelque sorte. C’est en fait assez ennuyeux – bla bla ivermectine bla bla conspiration bla bla produits chimiques toxiques dans votre bras. Je ne peux pas dire si beaucoup d’entre elleux écoutent même les orateurs et dans les rues éloignées de la scène, le seul slogan que j’entends est “Liberté !”, il est donc très difficile de dire si les gens sont tous ou principalement des anti-vaccins, mais j’imagine que beaucoup le sont. En bas de la route, un autre haut-parleur diffuse du rock classique et un groupe tout aussi important a créé une fête dansante, agitant leurs pancartes de conspiration et leurs drapeaux canadiens et scandant “liberté” tout en dansant ensemble de manière extatique par -25 degrés. Je n’ai jamais vu notre camp se gonfler avec autant de succès en si grand nombre par un temps aussi pourri.

J’imagine que tous les complotistes que j’ai rencontrés dans la région sont ici, et bien d’autres encore. J’ai l’habitude de voir de telles personnes seules dans une foule, mais c’est un peu troublant de constater à quel point elles sont nombreuses maintenant qu’elles sont toutes réunies au même endroit. Il y a des panneaux et des brochures partout sur toutes les théories du complot d’extrémistes que j’ai entendues et même certaines que je n’ai pas entendues – les puces électroniques dans les vaccins, les juifs, les lézards, et j’en passe. Un panneau me dit qu’une triade de fouines travaillent ensemble pour contrôler la population avec la puce des vaccins : le gouvernement Trudeau, les médias grand public et l’Alliance de la fonction publique du Canada. J’espère que quelque part, un membre de l’AFPC est fier d’être élevé à un si haut statut. J’avais l’intention de parler à plus de gens, mais toutes les conversations que j’ai entendues portaient sur une théorie du complot connue – trois gars derrière moi qui parlaient de la 5G et de la Chine, une femme qui expliquait le “Great Reset” à ses enfants d’âge scolaire, un père francophone qui disait à ses enfants que les masques sont mauvais pour leurs poumons. À la fin de la journée, dans le bus du retour, je me prépare à demander à deux manifestant-es derrière moi de m’expliquer leur mouvement, mais j’abandonne quand je les entends chuchoter entre eux pour dire qu’il y a encore beaucoup à dire sur les chemtrails. Je suis frappé par une évidence à laquelle je n’avais pas vraiment réfléchi auparavant, à savoir que de nombreuses personnes d’apparence très normale, avec des familles, des emplois et de beaux sourires, sont en fait des adeptes de certaines des théories du complot que je considère comme les plus irrationnelles et impossibles à croire. Je suppose que ce phénomène a beaucoup augmenté depuis la pandémie, mais je ne peux pas le prouver.

Je soupçonne qu’une grande partie de la croissance de ce mouvement se produit parmi les personnes qui ne se sont pas manifestées et ne se seraient pas manifestées pour les mouvements de droite du passé, mais qui sont simplement véritablement fatiguées des restrictions du Covid. À un moment donné, j’ai vu un groupe d’enfants avec de jolies pancartes portant le contour d’un camion rempli de listes des choses qu’iels ont manquées depuis 2020 – le football, voir mes amis, sourire à ma grand-mère, la pratique de la chorale. Mon cœur se serre quand j’imagine les visions du monde que ces enfants rencontrent lors de ce qui pourrait bien être leur première manifestation. J’ai beaucoup d’empathie pour leur désir de s’engager dans des activités normales, ludiques et collectives après deux années à faire semblant de se satisfaire d’appels Zoom, de conversations masquées et de rencontres en plein air dans un froid glacial. Je déteste le fait qu’une grande partie de la gauche agisse comme si ces préoccupations n’existaient pas, en disant aux gens que s’iels se soucient un tant soit peu des personnes vulnérables, âgées et handicapées, iels doivent simplement faire avec et passer à autre chose. Une pancarte dit “C’est l’existence, je veux vivre”. Moi aussi, mec, à 100%. Si seulement c’était vrai ce que disent les complotistes de ce mouvement, qu’en fait le Covid n’est qu’un rhume, que le gouvernement a gonflé le nombre de morts et que tout ce que nous devons faire pour mettre fin à la pandémie, c’est prendre la pilule rouge, retirer nos masques et danser à nouveau dans les rues. Si je plisse les yeux, je peux presque voir ce qu’iels voient, iels sont enfermés à l’intérieur depuis si longtemps et les camionneurs sont les premiers à avoir le courage de s’exprimer et de dire “ça suffit”, nous devons sortir. S’il n’y avait pas les racistes de droite qui dirigent le mouvement, sans parler des millions de morts réelles dues au Covid-19 qu’aucune quantité de bonnes vibrations et de mensonges ne pourra empêcher, cela aurait beaucoup de sens.

Dans l’après-midi, nous nous rendons à une contre-manifestation organisée principalement, semble-t-il, par des résidents du centre-ville d’Ottawa qui en ont assez du bruit, de la circulation, des discours haineux, du harcèlement et de l’intimidation de la part de certains manifestant-es. Il est très, très important de contrer le mouvement des camionneurs avant qu’elle ne devienne un mouvement révolutionnaire néo-fasciste à part entière, mais honnêtement, je n’ai ressenti aucune affinité avec cette contre-manifestation en particulier. La plupart des pancartes demandaient plus de policiers, se plaignaient de désagréments comme le bruit et le trafic, ou se moquaient des manifestant-es parce qu’iels n’étaient pas vaccinés et/ou étaient stupides. “Honk if you failed civics”, “Self-driving trucks can’t spread covid”, “Ottawa police act now”, “Make Ottawa boring again”. Une dame avec une pancarte verbeuse sur la façon dont les vaccins obligatoires sauvent des vies me prend pour un membre du convoi et me réprimande parce que je suis apparemment analphabète : “Ça t’a pris quelques minutes pour lire ça, chérie ?”. J’ai un diplôme d’études supérieures et je n’ai pas à être aussi personnellement offensée, mais je ressens un élan de rage envers les élites libérales du centre-ville qui pensent que le problème est que ces gens ne sont tout simplement pas allés à l’école assez longtemps. Nous partons avant la fin de la manifestation, alors que certains manifestant-es sont engagés dans une impasse verbale – les antis scandent “Rentrez chez vous, bande d’idiots” tandis que les manifestant-es du convoi leur répondent “On vous aime toujours ! On vous aime ! Love !” et la police forme une ligne plus forte entre les deux foules.

Je pense que le convoi de camionneurs est une manifestation. Je ne suis pas d’accord avec celleux qui disent qu’il s’agit d’un siège, d’une insurrection ou de tout autre terme exagéré, et je pense que ces idées viennent principalement d’Ottaviens outrés que quelqu’un puisse être aussi bruyant et aussi agaçant pendant aussi longtemps. Je n’hésiterais pas à organiser et à participer à une manifestation aussi bruyante et ennuyeuse si elle était organisée par d’autres personnes pour une autre cause. Je ne vois donc pas le bien-fondé de ces préoccupations et je ne pense pas que le fait d’être très bruyant ou très ennuyeux fasse de cette manifestation autre chose qu’une manifestation. Il y a toujours eu des libéraux qui nous traitaient de terroristes lorsque nous occupions l’espace, ou qui prétendaient que nos cornes d’alarme étaient des armes et qu’iels étaient attaqués par notre refus de partir. Il s’agit d’une “occupation”, dans le sens où le mouvement Occupy était une occupation, c’est-à-dire qu’il cherche à occuper l’espace comme une tactique de protestation et cherche à créer un conteneur pour que les personnes partageant les mêmes idées puissent se rassembler, à la manière d’un campement. Comme beaucoup de mouvements sociaux, il y a des éléments révolutionnaires qui aimeraient le voir se transformer en quelque chose de beaucoup plus important. Cela pourrait arriver – c’est une manifestation très importante et réussie et beaucoup de personnes présentes semblent très inspirées et engagées. Mais cela ne s’est pas encore produit. Il faut l’arrêter avant que cela n’arrive, idéalement par la résistance de la base et non par la répression policière.

J’ai beaucoup de pensées décousues à ce sujet et je pourrais probablement écrire plusieurs longs essais sur le sujet si j’avais le temps et la foi en ma propre compréhension et autorité pour le faire. Pour aujourd’hui, je vais me contenter de partager mon expérience et quelques grands thèmes de questionnement que j’aimerais approfondir, sans ordre particulier :

(1) La liberté est un objectif très réel et très important, et les restrictions de Covid contraignent véritablement les gens, souvent de manière véritablement contraire à l’éthique. Je ne soutiens pas les mandats de vaccination, même si je suis favorable à l’idée d’encourager les gens à se faire vacciner par d’autres moyens moins coercitifs. Contrairement à la droite, nous savons que la vraie liberté ne peut être atteinte que collectivement, qu’il ne s’agit pas d’un simple choix individuel. Refuser de porter un masque lorsqu’un ami ou un voisin vous demande de le faire pour sa propre santé est une conception erronée de la liberté. Mais je pense que le monde est devenu encore moins libre depuis la pandémie, que les gouvernements ont acquis de nouveaux types de pouvoirs et de nouvelles formes de surveillance. Au Canada, je pense qu’ils bénéficient également d’un nouveau niveau de sourdisme, de pacification et d’obéissance de la part d’une grande partie de la population qui ne peut pas imaginer une solution au problème du Covid-19 qui soit plus complexe que de simplement faire ce que le gouvernement dit de faire et de faire honte à celleux qui ne le font pas.

(2) Les gens vont toujours croire des choses fausses. Les théories du complot sont très ennuyeuses, mais elles fournissent des réponses faciles et sont très convaincantes. Personne ne va se sentir obligé de se faire traiter d’idiot. Nous avons besoin de meilleurs moyens de contrer la désinformation que les brimades mesquines et les reproches exagérés.

(3) Je n’ai aucun doute que si cette manifestation devenait un mouvement révolutionnaire, elle serait absolument fasciste. Les éléments qui veulent déposer le Premier ministre installeraient quelqu’un de bien, bien pire. Il n’y a aucun espoir de faire cause commune avec cette chose, mais nous devons trouver des moyens créatifs, probablement nouveaux, de la contrer. Cela n’a pas de sens de traiter ces manifestant-es comme des camarades potentiels (du moins en tant que groupe), mais cela ne fonctionnera pas non plus de les traiter comme nous avons traité les néo-nazis connus et déclarés. Quels sont les moyens de contrer ce mouvement qui ne se limitent pas (mais qui pourraient tout de même inclure) à faire honte à ses recrues potentielles et à menacer leurs événements de violence physique ?

(4) Que se passe-t-il avec la police ici, en fait ? D’une part, il est vrai qu’ils n’ont pas beaucoup essayé d’éloigner les manifestant-es (bien qu’il semble que cela pourrait changer dans les prochains jours), et le succès et la bonne ambiance de la manifestation sont en partie le résultat d’une absence quasi-totale de répression, en partie due à la blancheur et à la politique des manifestant-es. D’autre part, la police d’Ottawa ne ment probablement pas quand elle dit qu’elle n’a pas la formation ou les ressources nécessaires pour déplacer cette manifestation. Ce n’est pas parce qu’il y a trop de manifestant-es, c’est à cause de leurs tactiques, notamment les camions. Comment est-il possible qu’il n’y ait aucun plan pour empêcher la police de perdre le contrôle de la COLLINE PARLEMENTAIRE aussi facilement ? Quelles sont les leçons que nous pouvons tirer de cet événement et quelles nouvelles compréhensions de l’État canadien cela devrait-il nous donner ?

(5) Que voulons-nous faire à propos de Covid maintenant qu’il est clair que les vaccins sont un outil et non une fin ? Comment allons-nous reprendre prudemment les activités plus risquées tout en faisant preuve d’attention, d’empathie et de protection envers les personnes vulnérables au virus ? Les anti-vaccins se trompent sur les vaccins, c’est certain, mais ils ne représentent pas la totalité (ni même le principal) du problème et nous ne pouvons pas échapper au fait que le virus est probablement là pour rester. Si le virus ne disparaît jamais, nous devrons de toute façon danser ensemble dans les rues un jour ou l’autre. Cela n’a pas de sens de dire à tout le monde de simplement endurer une vie de merde indéfiniment. La liberté dont parlent beaucoup de gens du convoi est une version ennuyeuse de la liberté parce que beaucoup d’entre eux ne se soucient pas du tout que des gens meurent du Covid, mais celleux d’entre nous qui s’en soucient devront quand même trouver des moyens de vivre.

Deux mots des morts – sur le Manifeste conspirationniste

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Fév 022022
 

De Mathieu Potte-Bonneville

à propos de : Anonyme, Manifeste conspirationniste, éd. du Seuil, 2022.

22 janvier. – Page 1 on peut lire : « La mise en scène d’une meurtrière pandémie mondiale, « pire que la grippe espagnole de 1918 », était bien une mise en scène. Les documents l’attestant ont fuité depuis lors ; on le verra plus loin. Toutes les terrifiantes modélisations étaient fausses. ». Suit une allusion au refus gouvernemental de considérer d’autre traitement que biotechnologiques (on croit reconnaître, perdu dans une allusion suffisamment faux-cul pour être inattaquable, le profil de médaille de Didier Raoult [un microbiologiste français ayant acquis une notoriété médiatique au début de la pandémie quand il a annoncé qu’un traitement à base d’hydroxychloroquine pourrait résoudre la crise sanitaire ; NdMtlCi.] ). On se pince, on tâche de se rassurer, évidemment ça ne durera pas, c’est une préface clickbait, l’ordinaire protestation amphigourique et générale dans le style grand siècle prendra le relais, mêlant rappel des infamies d’époque à l’air d’en savoir long, mais tout de même : on en sera passé par là, par la double négation consistant à réduire la pandémie à une mise en scène et à s’en détourner sitôt qu’elle aura joué son rôle de captatio benevolentiae, parce que compte moins au fond la vie et la mort des figurants de cette mise en scène (on songe aux brésiliens, aux tunisiens, aux 120000 disparus d’ici) que leur aptitude à servir de marchepied pour pérorer à leur place. 

Qu’une part de la gauche soit incapable de penser ensemble la pleine réalité de la crise sanitaire et la critique circonstanciée des effets d’aubaine autoritaires qu’elle représente ne fait pas honneur à son intelligence du présent. 

Que le torchon histrionique dont même le Comité invisible s’est vite démarqué ne se perçoive pas comme ce qu’il est, objectivement eugéniste (s’énoncant au nom de « tout ce qui ose encore respirer, les jeunes les pauvres, les dansants, les insouciants, les irréguliers ») n’étonne guère. 

Qu’il ait trouvé à se loger chez un grand éditeur est tout simplement consternant.

25 janvier. — « Mais tu ne peux pas critiquer le livre en ayant lu seulement ces vingt-cinq premières pages ! »

Il me semblait, à moi, que vingt-cinq suffisaient, que s’infuser dans la foulée trois cent cinquante pages de l’habituelle tambouille n’était pas indispensable, mais bon : puisqu’il fallait j’ai lu, du coup. Et puisqu’on me faisait reproche de dénoncer d’abord, dans cette affaire, l’absence de toute mention des morts et la déréalisation radicale de l’épidémie sous son interprétation politique, comme on en était restés là bah je les ai cherchés, les morts.  Au cas où ils auraient attendu, patients, après les vingt-cinq premières pages. J’ai même cherché, tenez, leurs occurrences dans le texte. Où t’as mis le corps, c’est toujours une question intéressante à poser. Or si l’on excepte une série de mentions dans le cadre circonscrit d’un commentaire d’Auguste Comte on peut dresser exhaustivement le relevé des neuf occurrences restantes :   

– Il est fait mention des morts du fait de la vaccination, aux 18e et 19e siècle, en bref des morts du vaccin (pages 202 et 204)
– Il est fait mention de deux morts par administration d’anthrax, en bref des morts d’autre chose (page 53)
– Il est fait mention de la surestimation du nombre de morts par les modèles projectifs, en bref des morts en moins (page 135, page 245)
– Il est fait mention de l’usage de la psychologie sociale pour manipuler les consciences dans la représentation des morts, en bref des morts hallucinés (page 143)
– Il est fait mention des vieux en EHPAD [l’équivalent français des CHSLD ; NdMtlCi.] morts… de solitude (page 243)
– Il est fait mention (c’est sans doute ma mention préférée) des « morts-vivants » page 211, en bref des morts pas morts, je vous donne le contexte : « l’Occident a fini par adopter une existence crépusculaire et à étendre indéfiniment les états de morts-vivants – malades à vie, immunodéprimés en sursis de cancer…». (Les personnes immunodéprimées ou porteuses d’une maladie chronique apprécieront cette délicate énumération, où vibre un discret hommage à ce que le regretté Louis Pauwels appelait il y a longtemps le « sida mental » ; mais juger le livre eugéniste était, parait-il, excessif et la formule « la biopolitique, tyrannie de la faiblesse », page 217, s’est sûrement glissée dans un chapitre par hasard)
– Il est enfin, in extremis, fait mention des « morts que nous n’avons pas pu enterrer ». C’est, comme un remords, à la page 306 d’un ouvrage qui en compte 316. Mais on ne saura pas de quoi ils sont morts, les morts. Faut pas exagérer.

J’arrête là la collecte de ce qu’il me semble difficile de ne pas lire comme un travail méthodique d’effacement, visant à araser les points de butée d’un discours qui peut alors se dévider sans couture, relier tout avec tout, dans cette logique sans friction qu’il décrit au plus juste, mais à propos de son adversaire et se mirant en somme en lui sans se reconnaître dans le miroir (« Le pouvoir démocratique se définit implicitement par ceci qu’il garantit l’Habeas corpus aux citoyens tant qu’ils se meuvent sans friction dans l’environnement matériel et virtuel. Le cyberespace est, tout autant que l’espace urbain, pensé pour une circulation absolument libre et absolument architecturée » , page 180). 

On aimerait paraphraser : hors la mort, ça glisse tout seul.

Sans monter dans les aigus, alors, on rappellera seulement ceci : la dernière fois qu’un discours radical a prétendu à gauche non seulement mobiliser la logique du complot, mais enjamber plusieurs millions de morts parce que leur survenue n’était pas intégralement fongible dans l’analyse des contradictions du capitalisme, c’était dans une petite librairie qui faisait aussi maison d’édition, du côté de la rue d’Ulm. Elle tirait son totem d’une citation de Marx, et s’enorgueillissait d’être une vieille bête qui fait des trous. Voyez ? Dans mon souvenir, pour finir il a fallu la dégager à coups de pelle, la boutique, et je ne vois strictement rien dans ce texte qui prémunisse ses thuriféraires de pareil devenir. [L’auteur fait référence à La Vieille Taupe, une librairie négationniste à Paris, fermée en 1991 suite à des manifestations ; NdMtlCi.]

26 janvier. On m’apprend que le site Egalité et réconciliation, fédérant comme on sait les amis d’Alain Soral [un essayiste et idéologue d’extrême-droite en France ; NdMtlCi.], a publié une critique louangeuse de l’ouvrage, suggérant que ce dernier laisse entrevoir un programme commun, et saluant la réconciliation du social et du national.

Comme disait l’autre : It escalated quickly.

Yannick Vézina : un leader du groupe néofasciste Atalante chez Desgagnés

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Oct 062021
 

De Montréal Antifasciste

[Collaboration spéciale Montréal Antifasciste et Québec Antifasciste]

Depuis 2018 Montréal Antifasciste documente les activités du groupe néofasciste Atalante, essentiellement implanté dans la ville de Québec et ses environs. Depuis la fermeture de sa page Facebook en août dernier, Atalante a perdu beaucoup de visibilité, et l’organisation semble s’être recroquevillée sur son noyau dur. Cependant, ses membres et ses sympathisant·e·s sont toujours présent·e·s et actif·ve·s dans la collectivité, et la possible implication de nouvelles recrues nous pousse à maintenir la vigilance et la pression. C’est dans cette optique que nous croyons nécessaire de continuer à exposer les principaux membres d’Atalante, dont ceux qui sont connus pour avoir participé à des actes de violence.

Cet article mettra en lumière l’implication de Yannick « Sailor » Vézina, l’un des membres fondateurs d’Atalante encore actif aujourd’hui, qui n’avait pas encore fait l’objet d’un examen plus détaillé.

Yannick Vézina participait à la plus récente action de visibilité d’Atalante à Québec, le weekend du 25-26 septembre 2021. Photo extraite du compte Telegram d’Atalante Québec.

 

 Yannick Vézina et le Québec Stomper Crew

Yannick Vézina est depuis longtemps proche du Québec Stomper Crew (le gang de rue à l’origine d’Atalante Québec). C’est Antoine Mailhot-Bruneau, un camarade de classe à l’Institut Maritime de Rimouski dans la première moitié des années 2010, qui l’a introduit dans l’entourage des Stompers. Montréal Antifasciste a déjà révélé qu’Antoine « Tony » Mailhot-Bruneau est le leader idéologique d’Atalante et l’auteur du manifeste du groupe, Saisir la Foudre. À partir de cette rencontre, nous savons que Vézina s’est rapidement radicalisé et a multiplié les frasques pour mieux s’intégrer au crew. Nous savons aussi qu’il est devenu membre en règle suite à sa participation à l’agression d’un militant antifasciste.

Yannick Vézina (à droite) avec Antoine Mailhot-Bruneau, leader d’Atalante Québec.

 

Québec Stomper Crew et entourage.

 

Une partie du Québec Stomper Crew.

 

Yannick Vézina lors d’un spectacle de Légitime Violence. On reconnaît à ses côtés Steve Lavallée, un membre de l’entourage du Québec Stomper Crew qui avait été reconnu coupable d’une série d’agressions armées à Montréal à la fin des années 1990.

 

Yannick Vézina, full patch.

 

Avec l’entourage de Légitime Violence et du groupe américain Offensive Weapon.

Vézina semble d’ailleurs avoir un goût prononcé pour la violence, puisqu’il s’en est pris il y a quelques années à un jeune qui arrachait des affiches d’Atalante en plein jour, en le poursuivant armé d’une batte de baseball. Il utilise aussi ouvertement des hashtags comme #quebecfascistcrew sur son compte Instagram personnel. Ça donne une bonne idée du personnage…

Vézina et Atalante

En plus de faire partie du Québec Stomper Crew, Yannick Vézina est aussi un membre important et actif d’Atalante. Il a entre autres participé à au moins un « pèlerinage » en Italie et participe à toutes les actions d’Atalante depuis le début lorsque son emploi du temps le lui permet. Il faisait d’ailleurs partie du petit groupe de militants qui ont fait irruption dans les bureaux de Vice Québec en 2018 pour en intimider les employé·e·s.

On reconnaît facilement la montre et le tatouage sur l’avant-bras gauche.

On peut aussi l’apercevoir sur plusieurs photos de distributions de sandwichs et de collages de banderoles. Par ailleurs des révélations de la taupe Quentin Pallavicini nous laissent croire que Vézina agirait à titre de trésorier d’Atalante.

Yannick Vézina (rangée avant, à droite) avec le noyau dur d’Atalante Québec.

 

Une partie des membres d’Atalante Québec, en janvier 2019, sur le toit du quartier général de CasaPound à Rome.

 

Avec d’autres membres d’Atalante Québec, à Rome, en janvier 2019. On reconnaît à droite Sébastien Magnificat, le responsable des relations internationales de CasaPound.

 

Le Québec Stomper Crew et Légitime Violence, avec des camarades américains, entourent Steven Bissuel, l’ex-leader de Bastion Social et du Groupement Union Défense – Lyon (GUD). Yannick Vézina est au centre, à gauche de Bissuel.

  

Yannick Vézina s’adresse aux militants et militantes d’Atalante Québec, le 1er mai 2016.

 

À gauche, Yannick Vézina porte fièrement le drapeau d’Atalante Québec à l’occasion d’une marche au flambeau organisée peu après la création de l’organisation en 2016.

 

Yannick Vézina a participé à d’innombrables actions de visibilité d’Atalante, comme cette distribution de tracts à Québec, en 2019.

Yannick « Sailor » Vézina

Yannick Vézina, s’est choisi le surnom de « Sailor » et semble prendre très à cœur sa profession de marin. Fait cocasse, le logo d’Atalante semble être calqué sur l’illustration d’un manuel d’étude de l’Institut Maritime du Québec, rappelant quelque peu le symbole fasciste « flash and circle », adopté une décennie plus tôt par le Blocco Studentesco, l’aile jeunesse/étudiante de l’organisation néofasciste italienne Casapound, qui a directement inspiré la création d’Atalante.

Le logo d’Atalante Québec…

 

… est visiblement calqué d’un manuel de formation de l’Institut Maritime du Québec.

Le motif « flash and circle », utilisé par plusieurs organisations fascistes, est notamment le logo du Blocco Studentesco, l’aile jeunesse de l’organisation néofasciste italienne CasaPound.

Yannick Vézina est présentement employé par la compagnie maritime québécoise Desgagnés, et il navigue régulièrement sur le « Zélada », un navire qui ravitaille les communautés du nord du Québec et du Canada.

    

Yannick Vézina est employé à bord du Zélada, un navire de la flotte du Groupe Desgagné.

Il serait intéressant de savoir comment cette compagnie réagit au fait qu’elle emploie un membre en règle d’une organisation néofasciste, un membre qui est aussi lié à plusieurs agressions violentes motivées par une idéologie haineuse. Surtout qu’on a de bonnes raisons de croire qu’il traîne des autocollants d’Atalante pour en coller lors de ses escales à Rimouski.

Si vous souhaitez les interroger à ce sujet :

Téléphone : (418) 692-1000

Courriel : info@desgagnes.com – info@transarctik.desgagnes.com

Depuis quelque temps, les choses semblent aller plutôt bien dans la vie personnelle de Vézina, il a récemment acheté une maison dans le secteur Charlesbourg/Lac-Beauport en banlieue de Québec avec sa compagne, qu’il a récemment demandée en mariage! Il serait peut-être temps de lui rappeler que les actes de violence et les idées haineuses qu’il défend ont des conséquences…

On salue ici la note supplémentaire de romantisme que confère le bol de croquettes.

 Conclusion

Dans le contexte où les néofascistes d’Atalante ont perdu leur page Facebook et leur site Web, il serait facile de ne plus les considérer comme une menace sérieuse. Nous croyons cependant que ce serait une erreur, et que nous devons plus que jamais maintenir la pression sur les militant·e·s actuel·e·s et réaffirmer que ces idées haineuses ne sont pas les bienvenues au Québec.

Que ce soit sur terre ou en mer, nous continuerons de traquer les néofascistes partout et tant qu’il le faudra.

Si vous avez d’autres renseignements à nous communiquer au sujet de Yannick Vézina, d’Atalante et de ses sympathisant·e·s, n’hésitez pas à nous écrire à alerta-mtl@riseup.net ou au qcantifasciste@riseup.net.