Jan 022020
 

Au centre le poète et aventurier italien Gabriele D’Annunzio

Du Collectif Emma Goldman

Voici le troisième textes d’une série de trois traitants de la piraterie.

« Des expériences de l’entre-deux-guerres, je retiendrais plutôt la folle république de Fiume […] C’était d’une certaine manière la dernière des utopies pirates (ou le seul exemple moderne) – et peut-être même la toute première TAZ moderne. » – Hakim Bey

L’histoire rocambolesque de Fiume 

Lors du traité de Versailles de 1919, les vainqueurs refusent à l’Italie l’annexion de la ville de Fiume (aujourd’hui Rijeka en Croatie) et de la Dalmatie pourtant promises en 1915 pour que le royaume se range au côté de la Triple-Entente (Royaume-Uni, France, Russie). Le président américain Woodrow Wilson propose plutôt de faire de Fiume un État indépendant afin d’abriter le siège de la future Société des Nations.

Le poète et aventurier italien Gabriele D’Annunzio parle alors de « victoire mutilée ». En avril 1919, il crée la « Ligue de Fiume » destinée à « défendre contre la Société des Nations, tous les esprits aspirant à la liberté, tous les peuples tourmentés par l’injustice et l’oppression ». (1)

Le 12 septembre 1919, D’Annunzio se lance à l’assaut de Fiume à la tête d’environ 2 600 Arditi, nationalistes ou anciens combattants. Les troupes d’occupation américaines, anglaises et françaises se retirent sans avoir échangé un seul coup de feu. Toutefois, le gouvernement italien se désolidarise de cette initiative. Le poète lance alors un appel à la solidarité du peuple italien. Aussitôt, le futur Duce (Benito Mussolini, militant socialiste convertit au nationalisme et fondateur du fascisme) se charge d’organiser une levée de fonds pour permettre aux insurgés de mener à bien leur projet, réussissant finalement à récolter près de 3 millions de lires. (2)

Après l’échec des négociations avec le gouvernement italien, D’Annunzio proclame le 12 août 1920 la Régence italienne du Carnaro, reprenant le nom du golfe qui borde la cité balnéaire. L’URSS est le seul pays à reconnaître le nouvel « État ».

Lors d’une correspondance échangée avec l’anarchiste Randolfo Vella, D’Annunzio explique qu’il est pour « un communisme sans dictature » et que son intention est de faire de cette cité « une île spirituelle d’où puisse rayonner une action, éminemment communiste, en direction de toutes les nations opprimées ». (1) De son côté, l’écrivain anarchiste Hakim Bey mentionne dans TAZ, Zone Autonome Temporaire, que Fiume devient vite un refuge: « Artistes, bohémiens, aventuriers, anarchistes, fugitifs et réfugiés apatrides, homosexuels […] arrivèrent en foule à Fiume. La fête ne s’arrêtait jamais. Chaque matin D’Annunzio lisait des poèmes et chaque soir avait lieu un concert, puis des feux d’artifices. » (p.67)

La « Charte du Carnaro »

Le 27 août 1920, la « Charte du Carnaro », écrite par le syndicaliste révolutionnaire Alceste De Ambris en collaboration avec D’Annunzio, est promulguée. Elle reconnaît « la souveraineté de tous les citoyens sans distinction de sexe, de race, de langue, de classe, de religion… ». De plus, « seuls les producteurs assidus de la richesse commune et les créateurs de la puissance commune sont les citoyens à plein titre ».

Au niveau militaire, la « Charte du Carnaro » prévoit que « en temps de paix et de sécurité, la Régence ne maintient pas l’armée mobilisée; mais toute la nation reste armée » (1) et ce indépendamment du genre. La Régence prend exemple sur les Arditi, figures héroïques italiennes de la Première Guerre mondiale. Ils étaient composés de soldats libres et d’aventuriers. Une armée d’hommes et de femmes libres qui rompt avec la discipline et la hiérarchie des armées traditionnelles. Le commandement est exercé par un conseil, à l’instar des « conseils de soldats » durant la révolution allemande de 1918 et des soviets en Russie (avant la trahison des Bolchéviques).

Une économie pirate…

L’argent de la Régence italienne du Carnaro ne provient pas d’impôts ou de taxes mais des vols accomplis par les Uscochi ainsi que des dons de partisans et de donateurs. Hakim Bey souligne que: « La marine (constituée de déserteurs et de marins unionistes anarchistes milanais) prit le nom d’Uscochi, d’après le nom des pirates disparus qui vécurent sur des îles au large de la côte locale […] Les Uscochi modernes réussirent quelques coups fumants: de riches navires marchands italiens offrirent soudain un avenir à la république… ». (p.66)

L’armée régulière italienne met fin à la « fête permanente » 

D’Annunzio refuse de reconnaître le traité de Rapallo (qui érige Fiume en État libre et fixe les frontières entre les royaumes de Yougoslavie et d’Italie). Le gouvernement italien lance un ultimatum à D’Annunzio et l’exhorte de quitter la ville avec ses partisans avant le 24 décembre 1920. Le poète maintient ses positions et l’Italie bombarde la ville. Cet évènement est connu en Italie comme la « Natale di sangue » ou le Noël sanglant.

D’Annunzio, précurseur du fascisme ?

À cette époque, l’Italie est en proie à la frustration et au désir d’un changement radical. Le fascisme naissant sème la confusion chez de nombreux militants révolutionnaires sincères. « Il ne faut pas oublier ou nier que nombre de militants antifascistes des Arditi del Popolo et des formations d’autodéfense prolétariennes, en Italie, ont d’abord été proche du fascisme dit « diciannovista » et « sansepolcrismo », ayant les caractéristiques d’un mouvement de gauche et progressiste dans le contexte italien, avant que celui-ci ne se transforme en mouvement impérialiste et dictatorial sous Mussolini. » (1)

Mussolini reprend à son compte de nombreuses idées D’Annunzio dont le corporatisme, l’uniforme noir et les techniques oratoires de mobilisation des foules. En fait, comme le souligne Hakim Bey: « Mussolini séduit lui même le poète. Quand D’Annunzio comprit son erreur, il était déjà trop tard. » (p.67)

 Les deux autres textes de la série: Néo-fascisme et piraterie ou le confusionnisme à l’œuvre  et Femmes et pirates

(1)http://redskins-limoges.over-blog.org/2013/12/fiume-1919-1920-la-derni%C3%A8re-des-utopies-pirates.html

(2) https://philitt.fr/2015/09/30/fascisme-drogue-et-revolution-lepisode-du-carnaro/