Dans le contexte de la pandémie de COVID-19, un virus similaire à la grippe s’attaquant au système respiratoire qui se propage rapidement, les autorités de santé publique invitent de plus en plus les gens à travailler de la maison, à se mettre en quarantaine volontaire, et à maintenir des mesures d’éloignement social (en gardant une distance entre les individus et en prenant des mesures collectives, en annulant les grands rassemblements et en fermant les lieux publics achalandés). Nous trouvions important de prendre l’opportunité de parler à nos ami-e-s, nos familles et nos voisin-e-s avec un statut d’immigration précaire: ceux qui ne peuvent s’absenter du travail; celles qui n’ont pas de jours de maladie payés ou qui travaillent dans des milieux sans précautions pour la santé et la sécurité; les personnes dont le statut d’immigration complique l’accès à des soins de santé; celles qui travaillent souvent dans des postes d’entretien et de ménage qui sont si importants en ce moment de crise; et celleux enfermés dans des cages au centre de détention en immigration. Nous pensons également aux membres des communautés autochtones, qui font face à des couches de discrimination similaires, tant dans le système de santé que dans la vie de tous les jours.
Nous pensons à la santé et au bien-être de vous tout-e-s, vous comptez pour nous, et nous écrivons ces quelques mots pour combattre la peur et appeler à l’amour et la solidarité en ce moment qui peut définitivement empirer les sentiments de stress, d’isolement et de peur déjà présents. Aujourd’hui nous partageons quelques informations pratiques pour se faire tester et traiter si vous êtes sans statut. Nous voulons aussi suggérer quelques manières simples de prendre soins les un-e-s des autres. Dans les jours à venir, après avoir discuté avec nos allié-e-s ailleurs au pays, nous enverrons un communiqué concernant nos revendications politiques. Nous allons continuer de vous mettre à jour le plus possible, selon l’évolution de la situation.
Accès aux soins de santé (Est-ce que je peux faire un test de dépistage? Comment je peux être soigné-e?)
Les autorités de santé publique ont annoncé que tout le monde aurait accès gratuitement au test pour le COVID-19, peu importe la couverture d’assurance maladie et peu importe le statut. En ce moment, pour avoir accès gratuitement au test,
Il faut d’abord appeler le 1-877-644-4545. Si on vous demande votre numéro de carte d’assurance-maladie et que vous n’en avez pas, dites simplement que vous n’en avez pas, et l’évaluation devrait continuer. L’infirmière qui fait l’évaluation au téléphone va évaluer s’il y a un risque significatif que ce soit le coronavirus. Si elle croit qu’il y a un risque, vous serez référé à une clinique spéciale.
Si vous avez été réferré-e après une évaluation téléphonique, vous pouvez aller à la clinique spéciale. Ici aussi, si une personne à la clinique spéciale vous demande votre carte d’assurance-maladie, dites simplement que vous n’en avez pas. Les gens sans couverture de soins de santé devraient être acceptés à la clinique spéciale pour tout ce qui touche à la COVID-19, peu importe leur statut. SI vous aimeriez être accompagné-e, svp laissez-le nous savoir et nous allons organiser un accompagnement. Nous allons continuer d’envoyer des mises à jour avec l’évolution de la situation.
Voici quelques conseils additionnels restez en sécurité, et prendre soin de votre communauté et de vos êtres chers
Si vous n’avez pas de statut et que vous avez des symptômes comme la fièvre, de la toux, ou de la difficulté à respirer, s’il vous plaît contactez-nous immédiatement en écrivant à solidaritesansfrontieres@gmail.com pour que nous puissions vous aider de toute manière possible. Nous sommes en train de nous organiser pour accompagner les gens pour avoir accès aux soins de santé et nous allons aussi organiser une levée de fonds publique pour les membres de la communauté sans-statut qui sont malades et qui risquent de perdre leur emploi sans compensations.
Prenez soin de vos ami-e-s et de vos proches. Prenons soin les un-e-s des autres et restons en contact.
Lavez vos mains régulièrement avec du savon et de l’eau pour au moins 20 secondes. Si vous n’avez pas accès à du savon et de l’eau, utilisez une solution nettoyante pour les mains qui contient au moins 60% d’alcool.
Si vous utilisez les transports en commun, assurez-vous de vous laver les mains avant et après.
Quand vous toussez ou éternuez, couvrez votre bouche et votre nez avec votre coude ou un mouchoir.
Évitez de toucher votre visage, nez, yeux, etc.
Lorsque c’est possible, essayer de garder une distance sociale (en gardant 2 mètres (six pieds) de distance entre vous et une personne qui tousse ou éternue). Essayez d’utiliser des moyens alternatifs de vous saluer (un signe de la main ou un signe de la tête, par exemple)
Finalement, s’il-vous-plaît, prenez encore plus de précautions si vous êtes plus âgé-e ou si vous avez des maladies chroniques, comme vous êtes particulièrement à risque.
Isolez-vous. Ça veut dire rester dans une pièce à part des autres personnes, et éviter les contacts directs avec les autres, le plus possible.
Si vous restez avec d’autres personnes, désinfectez votre salle de bain avec un produit nettoyant à base d’eau de javel tous les jours.
Si vos symptômes deviennent plus sérieux, ou se vous commencez à avoir de la difficulté à respirer, appelez le 1-877-644-4545.
Quelles seront les répercussions sur les évènements de Solidarité Sans Frontières?
Nous avons commencé à avoir des conservations à propos de comment la COVID-19 va toucher notre organisation. Ce email est une première étape vers une plus grande prise de conscience dans le réseau de Solidarité Sans Frontières. Nous allons nous assurer de communiquer tous les changements à nos événements réguliers lorsque nous commencerons à avoir plus de conversations sur la COVID-19 à l’interne.
Voici quelques actions de solidarité qui sont réalisées par la communauté. Écrivez-nous au solidaritesansfrontieres@gmail.com, si vous pouvez aider pour l’une des tâches inscrites plus bas. Si vous le souhaitez, vous pouvez aussi vous inscrire en suivant ce lien (lien).
-Livraisons de nourriture;
-Faire des commissions;
-Accompagner à un rendez-vous médical;
-Promener un chien;
-Amener un enfant à un rendez-vous;
-Offrir du support moral et social (parler au téléphone à quelqu’un en isolement)
Comme nous le mentionnons précédemment, si vous n’avez pas de statut et que vous avez des symptômes comme la fièvre, de la toux, ou de la difficulté à respirer, ou avez besoin de l’aide de la communauté, s’il vous plaît contactez-nous immédiatement en écrivant à solidaritesansfrontieres@gmail.com pour que nous puissions vous aider de toute manière possible.
Nous communiquerons avec vous bientôt. Nous envoyons de l’amour et de la solidarité à tout le monde.
Entretien [en anglais] avec un anarchiste non autochtone qui a passé du temps à Kanonhstaton en 2006, un projet de revendication territoriale mené par des membres des Six Nations bloquant le développement d’un lotissement privé sur leur territoire.
Nous discutons de son expérience à Six, de la dynamique sur le terrain avant et après la descente policière, et des possibilités et complexités de la solidarité anarchiste-autochtone avec la vague actuelle de solidarité Wet’suwet’en à l’esprit.
Plusieurs arrestations se sont produites à Hamilton, en Ontario, suivant le blocage de voie ferrée ayant récemment eut lieu en réponse au raid mené par l’OPP à Tyendinaga. La police s’est emparée des gens sur leur lieu de travail ou dans leurs maisons, totalisant cette fois quatre arrestations. Ces gens sont encore en ce moment détenu.es et comparaitront en Cour pour leur remise en liberté conditionnelle dans les deux prochains jours (Ndt : cet article date du 27 février). Bien que malencontreux et enrageant, rien de tout ça n’est surprenant. Au cours du dernier mois, de multiples vagues de blocages et d’actions de solidarité ont balayé le pays, causant d’incalculables dommages économiques et exposant en pleine lumière le Canada et son traitement des communautés autochtones. Ce n’était qu’une question de temps avant que l’état ne réponde avec force et ne commence à arrêter les personnes impliquées. Considérant la multiplication des arrestations dans différentes villes, cette semaine semble avoir été un moment charnière à cet effet.
Le contrecoup de la résistance est la répression, celle-ci étant une tactique standard utilisée par l’État lorsqu’il se sent menacé. L’histoire des mouvements sociaux et des mouvements de libération est parsemé d’innombrables exemples de ce genre. Les arrestations et le harcèlement policier sont utilisés non seulement pour cibler des individus spécifiques, mais aussi, de manière plus critique, pour insuffler la peur chez les gens de manière plus générale et, ce faisant, étouffer l’action. Il est crucial que nous ne laissions pas cela se produire. La meilleure réponse à la répression étatique est de la rendre, en tant que stratégie, la plus inopérante possible. Ce n’est pas le moment de laisser cette intimidation freiner l’action, il est plutôt temps de nous pousser collectivement à être brave et à continuer d’agir. Certaines personnes décideront peut-être de continuer d’utiliser les mêmes tactiques, d’autres décideront peut-être de changer de cap et d’essayer de nouvelles façons de faire en réponse au contexte changeant. Dans tous les cas, la clé est de continuer d’être en lutte et de ne pas laisser la flame de la rébellion s’éteindre.
En rapport avec le thème de l’action, nous voulions dire quelques mots sur le risque. Bien que le risque soit une réalité omniprésente, il est loin d’être universel et les niveaux de risque sont très différents d’une personne à l’autre. Des dizaines de milliers de personnes ont participé à des actions à travers le pays et seulement une infime proprotion s’est fait arrêter. Il y a une force dans les nombres, et la portée de cette lutte a créé un context dans lequel il serait difficile (et probablement très défavorable du point de vue de l’opinion publique) de faire des arrestations de masse. Dans le cas de Hamilton, seules des personnes très particulières ont été arrêtées. Elles sont, dans l’ensemble, »les suspect.es habituel.les » pour la police de la ville. Ces personnes, qui sont très visibles dans leurs politiques et pratiques antagonistes, sont déjà connues (et fréquemment surveillées et harcelées) par la police de Hamilton et font face à d’autres charges criminelles, d’autres conditions et/ou viennent de conclure d’autres dossiers avec la Cour. Tout cela pour dire que, si vous êtes une personne qui auraient participé au blocage et que vous êtes inquiet.ète, l’arrestation de ces personnes n’est présentement pas une indication que la police effectuera une vague d’arrestation à travers la ville. Ceci étant dit, c’est un bon moment pour réfléchir à nos pratiques et à la réduction des risques qui y sont associés.
Nous encourageons fortement les gens, par exemple, à se masquer lorsqu’ils.elles participent à ce genre d’activité. Se masquer et dissimuler le plus possible son identité diminue beaucoup les riques au niveau personnel mais aide aussi à garder les gens autour de nous plus en sécurité. Plus il y a de gens masqués, plus il est difficile d’identifier des individus dans une foule. Et ceci ne se limite pas à la répression étatique. En plus de la police qui prend des photos et des vidéos lors des actions, il n’est pas exceptionnel que des gens de différents groupes de l’extrème droite se déplacent pour tenter de prendre des photos des gens immpliqués. Se faire doxer en ligne, en plus d’être très désagréable, est une menace tout aussi dangereuse que de se faire arrêter. Alors masquez vous! vous vous remercierez plus tard.
Finalement, si d’autres se font cibler ou se font arrêter, sachez qu’on vous soutient. Ne parlez pas à la police sous aucune circonstance, demandez de parler à un avocat, et attendez. Vous ne ferez pas face à la répression seul.e et vous serez supportez à travers le processus. Pour le meilleur ou pour le pire, nous avons accumulé pas mal d’expérience sur la répression, et nous sommes bons.bonnes à la gérer. Nous sommes une grappe résiliente et nous vous aiderons à travers toute période difficile. Il n’y a rien d’amusant dans la répression, mais c’est totalement survivable. C’est quelque chose qui dans le long terme peut nous rendre plus fort.e plutôt que plus faible.
Tiohtià:ke (Montréal), le 27 février 2020 – Montréal Antifasciste tient à déclarer sa solidarité inconditionnelle avec la résistance continue de la nation wet’suwet’en contre le colonialisme canadien, ainsi qu’avec toutes les personnes qui ont entrepris des actions en appui aux Wet’suwet’en suite à l’invasion de leur territoire par la GRC le 6 février 2020. De toutes les barricades érigées au cours des dernières semaines d’un bout à l’autre du pays illégal qu’on nomme « Canada », nous voulons tout particulièrement saluer les campements installés sur les voies ferrées par des membres de la nation Mohawk à Tyendinaga – que la police coloniale a attaqué le 24 février 2010 – et à Kahnawake – qui est sous la menace d’une autre injonction coloniale au moment d’écrire ces lignes.
En tant que groupe antifasciste en lutte contre l’extrême droite, nous sommes bien souvent amené·e·s à braquer les projecteurs sur des individus que la société dominante ne considère au mieux que comme des ratés marginaux. Mais nous ne perdons jamais de vue en menant ce travail rebutant que le fascisme est, et a toujours été, intimement lié au colonialisme. Le poète Aimé Césaire a d’ailleurs judicieusement fait remarquer, au sujet de la montée d’Hitler, que les crimes du régime nazi n’étaient qu’un redéploiement en Europe des procédés employés par les puissances européennes partout contre les peuples colonisés. Cette observation s’applique certainement aussi au Canada, où l’extrême droite est ancrée dans la longue histoire de violence coloniale déployée contre des peuples opprimés aux quatre coins de la planète, et en premier lieu contre les premiers peuples des territoires que nous occupons.
Relevons au passage le rôle des militants d’extrême droite qui tentent de constituer des groupes de vengeurs populaires pour attaquer les barricades, comme cela s’est produit à Edmonton le 19 février 2020. La rhétorique vindicative s’épanche librement dans les médias sociaux, où des hordes de réactionnaires profèrent des menaces de violence à longueur de journée. Nous n’avons pas oublié 1990, lorsque des ex-policiers se sont alliés à des personnalités médiatiques de droite et ont mis sur pied des groupes de citoyens vengeurs pour terroriser des autochtones – en particulier les Mohawks – en collaboration avec un groupuscule du KKK implanté au Québec. C’est en gardant toujours à l’esprit cet énorme potentiel de racisme et de violence à la canadienne que nous définissons notre antifascisme et notre anticolonialisme.
Celles et ceux d’entre nous qui sont des colon·e·s connaissent bien leur position. Ne nous leurrons pas : la « gauche » dans ce pays, comme dans toutes les colonies de peuplement, s’est souvent compromise dans l’histoire coloniale et faite complice du colonialisme. C’estt un héritage que nous devons nous engager à combattre dans nos propres rangs. Lorsque les rêves d’un Québec socialiste indépendant se fondent sur la construction anticipée de barrages hydroélectriques en terres autochtones, lorsqu’on évoque une « tradition progressiste canadienne » qui ne s’est jamais vraiment montrée incompatible avec le génocide, ou lorsqu’un gouvernement provincial NPD lâche la police coloniale contre les protectrices et protecteurs du territoire, nous devons afficher clairement notre dissidence. Rappelons-nous encore qu’en 1990, une partie de « la gauche » s’était ralliée contre les Mohawks, tandis que d’autres renvoyaient dos à dos la Warrior Society et l’État canadien comme étant « également criminels ». Là encore, nous rejetons franchement cet héritage.
Celles et ceux d’entre-nous qui sont des colon·e·s vivant sur des terres autochtones jamais cédées doivent s’efforcer de mieux comprendre les responsabilités qui leur incombent, de se montrer à la hauteur de ces responsabilités – tout en appelant nos camarades et différentes communautés à incarner leur solidarité avec la résistance anticoloniale – et d’apprendre à faire leur part pour saborder le génocide qui se poursuit aujourd’hui sur ces terres.
En solidarité complète avec la résistance autochtone!
Contre le fascisme; Contre le Colonialisme!
La réconciliation est morte. Elle est morte depuis un certain temps.
Si une seule chose m’a apporté de la joie ces dernières semaines, c’est ce qui a commencé lorsque les matriarches de Unist’ot’en ont brûlé le drapeau canadien et ont déclaré la réconciliation morte. Comme une traînée de poudre, cette déclaration a traversé le cœur des jeunes aux travers des territoires. De leur bouche, les dents dénudées, ils ont fait écho : « la réconciliation est morte ! la réconciliation est morte ! » Leurs yeux sont plus aiguisés à percevoir une vérité que beaucoup de nos aînés ont été trop timides pour nommer. L’ère Trudeau de la réconciliation a été une farce dès le début. Elle a toujours été plutôt destinée aux colons canadiens qu’aux autochtones.
« La réconciliation est morte » est un cri de guerre.
Cela signifie que la pression pour respecter notre part du marché est terminée. La jeune génération a jeté les menottes au sol. Nous entrons peut-être dans une nouvelle ère, où le militantisme remplace la négociation et la contestation juridique. Une époque où nous commençons à nous soucier moins du jugement juridique et moral du colonisateur et plus de nos responsabilités.
Critiquer la réconciliation, ce n’est pas faire honte aux anciens et aux personnes qui ont participé à la Commission Vérité et Réconciliation, c’est attaquer un gouvernement qui a profité de ce moment de vulnérabilité pour renforcer son image globale. Je l’ai déjà dit et je le répète, je ne blâme pas notre génération âgée d’espérer un avenir plus pacifique. Ceux qui ont vécu l’horreur des pensionnats et le scoop des années 60, les jours d’autorisation de circuler et les abattages de chiens de traîneau ne pouvaient que souhaiter une vie meilleure pour les générations à venir. Il est de la responsabilité de ces jeunes générations de se lever et de dire que ce qui leur est offert n’est pas suffisant. C’est à nous de dire que nous préférons encore cent ans de lutte plutôt que d’accepter la douce assimilation qui nous est offerte. C’est à nous de remercier nos aînés pour leur service et de nous tourner ensuite vers les lignes de front avec nos plumes, nos tambours et nos poings.
Parce que les idées seules ne changent rien. C’est un mensonge libéral. Il faut que les mots soient supportés par l’action pour faire la différence. Cette action doit être entreprise ensemble. Ni les idées ni la pratique ne sont créées par les individus. Tout ce qui est écrit ici est le résultat de discussions et d’interactions avec d’autres défenseurs des terres, des amoureux, des anarchistes, des mères, des enfants et des résistants. Nous devons être responsables de ce que nous disons tout en reconnaissant que le savoir est créé par les communautés. Il faut toujours voir les choses de cette façon afin de subvertir la hiérarchie, de ne jamais permettre qu’une personne soit élevée au-dessus d’une autre.
Ce qui est écrit ici vous appartient donc à tous. Prenez-le et faites-en ce que vous voulez.
Discutez. Défendez-le. Dénoncez-le. Faites-en votre affaire.
Oubliez les règles.
Le Canada est un État colonial. Il existe pour gouverner un territoire et gérer les ressources de ce territoire. Ce n’est ni plus ni moins que ça. Il a fait un excellent travail afin de convaincre ses citoyens qu’il défend quelque chose, quelque chose de bon. C’est ainsi qu’il maintient sa légitimité. Le mythe national de la politesse et de la civilité gagne le soutien des électeurs. Il a été soigneusement construit au fil du temps et il peut être déconstruit. En fait, les règles du Canada changent tout le temps. J’écrirais bien davantage à ce sujet, mais la vérité est que je ne pourrais pas faire mieux que ce que j’ai récemment découvert en ligne. @Pow_pow_pow_power a récemment écrit ce qui suit :
Les gouvernements des colons ont inventé les règles au fur et à mesure depuis le début de leurs invasions. Alors que chaque génération lutte pour s’éduquer au respect des règles, ils les ignorent et font ce qu’ils veulent quand ils veulent. Cela ne devrait pas être une surprise. Il en a toujours été ainsi parce qu’ils se placent au-dessus de tout – des autres personnes, de nos frères et soeurs animaux, de l’équilibre de la nature et certainement de « ce qui est juste ». Les lois ont toujours été adoptées pour légitimer leurs caprices et leurs intérêts en tant qu’intentions de dirigeants apparemment rationnels, et pour nous garder soumis à leurs besoins.
Nous vivons actuellement à une époque où nos structures impérialistes se sont montrées très soucieuses de paraître ordonnées et civilisées aux yeux des autres régimes de pouvoir afin de cultiver un sentiment de supériorité. C’est pourquoi la violence à laquelle nous nous sommes habitués ne prend plus la forme de massacres, de tortures publiques et d’exils, mais de raids nocturnes et de disparitions, de criminalisations et de l’enfermement dans des systèmes de négligence. Elle est devenue plus dépendante de la violence structurelle et de l’effacement que de la violence directe, et donc plus insidieuse. L’insidieux est plus efficace et plus difficile à identifier comme source d’injustice.
C’est pourquoi, lorsque nous les abordons, dans la légalité, la paix, la rationalité, l’équité et la douceur, avec autant de grâce et de calme que possible, nous sommes facilement rejetés avec des sourires blancs polis de « meilleures intentions », de « regrets les plus profonds » et de « nous faisons de notre mieux », en fait « nous faisons mieux que la plupart ». Et lorsque nous insistons, plus fermement, plus passionnément, plus justement, la réponse des gouvernements des colons est aussi claire que nous le voyons maintenant : « Pourquoi ne pouvez-vous pas simplement obéir ? »
Les Canadiens veulent croire que la violence coloniale est une chose du passé, donc le gouvernement la leur cache. C’est pourquoi la GRC n’autorise pas les journalistes à les filmer alors qu’ils lancent leurs chiens sur les femmes qui défendent leurs terres. C’est pourquoi ils s’en tireront à bon compte.
Le temps est venu d’arrêter de chercher la justice dans le droit des colons.
Pour les peuples autochtones du Canada, il est impossible d’éviter la violence que nous inflige l’État. Lorsque nous levons le poing et que nous ripostons, c’est toujours un acte d’autodéfense. Toujours. S’engager dans la non-violence ou le pacifisme face à un ennemi violent est une chose dangereuse. Pourtant, essayer d’éviter d’utiliser la violence jusqu’à ce que cela soit absolument nécessaire est un principe noble. Un principe qui porte en lui le plus d’espoir pour un nouvel avenir. Mais que signifie la violence pour l’État colonisateur ?
Pour eux, prendre d’assaut un territoire avec des armes à feu et en retirer ses occupants légitimes, ça, ce n’est pas violent. Raser les sommets des montagnes ou les forêts coupées à blanc, ou aspirer le pétrole du sol pour ensuite le brûler dans l’air, ce n’est pas violent. Confiner des poulets, des cochons et des vaches dans de minuscules caisses, sans leur permettre de voir la lumière du soleil, en les utilisant comme des machines à manger, ce n’est pas violent.
Mais briser une fenêtre d’un bureau du gouvernement…
Cela va trop loin.
Il est temps que nous voyions leurs lois pour ce qu’elles sont : imaginaires et hypocrites. Les lois sur les colons existent pour protéger les colons. Nous ne sommes pas des colons. Nous sommes Michif. Nous sommes Anishinaabek. Nous sommes Onkwehón. Nous sommes Nêhiyawak. Nous sommes Omàmiwininì. Nous sommes Inuits. Nous sommes Wet’suwet’en. Alors pourquoi continuons-nous à faire appel à leurs lois pour notre légitimité ?
À chaque fois, les communautés dépensent des centaines de milliers de dollars pour contester les droits fonciers. La Première nation Chippewa of the Thames a utilisé l’argent gagné dans le cadre d’une revendication territoriale pour lancer une contestation judiciaire contre le Canada disant qu’ils n’ont jamais été consultés de manière appropriée, et qu’ils n’ont pas consenti à ce que le pipeline de la ligne 9 traverse leur territoire. La Cour suprême s’est prononcée contre eux, affirmant que les peuples autochtones n’ont pas le droit de dire non à des projets industriels sur leurs territoires. La ligne 9 est toujours opérationnelle. Les Wet’suwet’en ont sans doute remporté la plus importante contestation judiciaire de l’histoire du Canada. Le verdict Delgamuukw a vu les tribunaux reconnaître que le territoire des We’suwet’en n’est pas cédé, qu’ils détiennent le titre et la juridiction légale, et pourtant, regardez comment le Canada honore cela. Ce n’est pas avec des victoires juridiques que nous gagnerons notre terre et notre dignité. Le Canada se soucie aussi peu du droit canadien que du droit autochtone…
Il en va de même pour les Nations unies et leur précieuse UNDRIP. Nous avons vu que l’État adoptera les principes de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (UNDRIP) et les interprétera en fonction de leurs besoins. Ce document stipule que les gouvernements et les entreprises doivent obtenir un consentement préalable, libre et éclairé pour s’engager dans des projets sur leurs territoires. La Colombie-Britannique l’a adopté et, pourtant, proclame que cela ne signifie pas qu’ils doivent obtenir le consentement des Wet’suwet’en. Le consentement ne signifiera jamais réellement le droit de dire non. Et l’ONU n’a aucun moyen de le faire respecter.
Le temps est passé pour les contestations judiciaires devant leurs tribunaux qui ne font que drainer nos ressources et nous ralentir. Je rends hommage aux parents et aux ancêtres qui ont tenté de trouver une solution pacifique, qui ont fait confiance aux bonnes intentions des autres humains. Mais les colons ont prouvé que les options pacifiques qu’ils nous ont offertes sont des mensonges. Trompez-nous une fois, honte à vous.
Il ne s’agit plus seulement d’Unist’ot’en.
Il s’agit de nous tous. D’un jour à l’autre, la GRC pourrait tenter d’intervenir et d’expulser le blocus ferroviaire de Tyendinaga. Je suis solidaire avec eux autant qu’avec les Wet’suwet’en. Il ne s’agit pas seulement de faire reculer le gouvernement et ses hommes de main militarisés à Unist’ot’en et Gitdum’ten, il s’agit aussi de les amener à desserrer leur emprise sur nous tous. Il s’agit de proclamer la mort de la réconciliation et de reprendre notre pouvoir.
Cela ne veut pas dire que nous devons oublier Unist’ot’en et les abandonner au moment où ils ont le plus besoin de nous. Il s’agit d’une proposition visant à élargir notre champ d’action afin que nous ne perdions pas notre élan vers l’avant si ce qui se passe à l’Ouest ne répond pas à nos rêves les plus fous. Il s’agit d’élaborer un récit plus fort.
Cela signifie que nous devrions réfléchir avant de prétendre que les Wet’suwet’en ont le droit à leur terre parce qu’elle n’est pas cédée. N’avons-nous pas tous droit à la terre volée à nos ancêtres ? Pour qu’une terre soit non cédée, cela signifie qu’elle n’a jamais été vendue, cédée ou perdue par conquête. La Proclamation royale de 1763 a exhorté le Canada et le Dominion à ne s’approprier des terres que par la conclusion d’un traité. C’est ce que les agents du Canada ont entrepris de faire. Ils ont continué à conclure des traités sur tout le continent, parfois en mentant sur le contenu des traités à des ancêtres qui ne parlaient pas anglais, parfois en trouvant celui qui signerait le traité sans se soucier de savoir si cette personne agissait avec le soutien de la communauté. Après la signature du dernier traité, le Canada a interdit aux Indiens d’engager des avocats pour contester les revendications territoriales. Et ils ont ensuite volé le reste de ce qu’ils voulaient. Ils ont continué à inonder les terres avec des colons jusqu’à ce que les peuples autochtones ne disposent plus que de 0,2 % des terres qu’ils protégeaient et sur lesquelles ils vivaient.
Je n’ai que faire d’en appeler à la légitimité d’un territoire non-cédé. Toutes les terres ont été volées. Le Canada ne possède de juridiction sur aucune de celles-ci, parce que tous les accords conclus pour les acquérir ont depuis été brisés.
On peut adresser la même critique à l’idée que la gouvernance héréditaire est le seul vrai leadership des peuples autochtones. Je ne suis pas pour les conseils de bandes. Mais c’est important de comprendre que plusieurs de nos relations ont perdu le système héréditaire qui nous a jadis aidés à bien vivre. Nous devrons raviver notre gouvernance. Nous pouvons nous inspirer des formes du passé et nous pouvons aussi en inventer de nouvelles. Toutes les formes d’organisation choisies librement sont légitimes. Notre légitimité ne sort pas de la bouche de nos leaders, mais elle réside dans notre connexion au territoire et à l’eau, ainsi que dans notre engagement à nos responsabilités envers toute la vie, celle d’aujourd’hui comme celle des générations à venir.
Tout ceci peut constituer une bonne chose, si nous l’acceptons ainsi. C’est insensé de croire que nous n’avons pas changé et évolué en 300 ans. De toute façon, nos systèmes se seraient transformés. Voilà une opportunité de combiner de nouvelles et belles idées avec les traditions et les cérémonies ancestrales des anciens, des communautés spirituelles où la hiérarchie est subvertie et le genre est libéré!
C’est le moment de tout renverser.
Le Canada a toujours eu peur que prenions notre pouvoir en mains. La réconciliation a été une distraction, une carotte agitée devant notre nez, une ruse pour que nous nous comportions bien. Le moment est venu de leur montrer à quel point nous voyons clair. Être déterminés et assurés ne veut pas dire ne pas avoir peur. Les temps qui arrivent sont dangereux. Dire : « Je n’obéirai pas », c’est dangereux.
La première chose à faire est d’arrêter de nous poignarder dans le dos entre nous. Siégez au conseil de bande si vous le voulez, mais que ça ne vous monte pas à la tête. Ne vous percevez jamais plus qu’un serviteur, un distributeur d’argent et quelqu’un qui fait respecter la loi. Ce n’est pas parce que vous êtes élu que vous avez gagné le respect de votre communauté. Ça ne fait pas de vous un aîné. Laissez-moi prendre le temps de lancer un gigantesque fuck you aux nations Métis qui ont signé les accords de pipeline parce qu’elles étaient si heureuses que le gouvernement les considère autochtones. Les Métis n’ont pas de droits de territoire en Ontario et continuent de signer des accords comme si c’était le cas, en poussant les nations autochtones qui ont réellement un territoire à se jeter sous un train. Laissez-moi étendre ce « fuck you » aux nations autochtones qui ont signé les accords de pipeline et restent en silence alors que leurs relations se font attaquer pour protéger l’eau. Ou encore pire, qui donnent des entrevues avec des lobbyistes pro-pétrole et des médias conservateurs en dénigrant les défenseurs de la terre dans leur entourage. Ne voient-ils pas comment les Canadiens dévorent leurs mots et salivent en constatant notre division, et l’utilisent pour dénigrer notre manière de vivre? Je n’excuse pas les attaques contre nos pairs qui ont perdu le chemin rouge, mais nous devons trouver une façon de les rallier à nous. Tout le monde n’est pas obligé d’être sur la ligne de front dans sa communauté, mais on devrait au moins refuser de coopérer avec le gouvernement colonial et les entreprises à son service.
La deuxième chose que nous devons faire, c’est agir. Mais nous ne devons pas nous limiter aux actions qui demandent le retrait policier du territoire Wet’suwet’en. Le gouvernement fédéral mène le bal; pas seulement à Unist’ot’en mais à tous les niveaux où des autochtones sont opprimés à travers le territoire. Toute attaque contre l’État canadien est une action de solidarité. Solidarité encore, toute affirmation de la souveraineté autochtone.
C’est le moment de commencer l’occupation dont vous rêvez.
Un bout de votre territoire a été annexé? Reprenez-le. Un nouveau pipeline doit être construit dans votre cour? Bloquez le chemin. Des propriétaires de chalets souillent le lac près de votre communauté? Donnez-leur un avis d’expulsion et installez un campement. Sabotez les fermes aquacoles qui tuent les saumons. Détruisez le barrage qui bloque la rivière. Jouez avec le feu.
Lorsqu’on canalise tous nos espoirs et nos rêves de lutte vers un même endroit, on va tout droit à l’épuisement avec le cœur brisé. Luttons pour le peuple Wet’suwet’en, oui! Mais honorons leur courage et leurs actes en les laissant nous inspirer à faire de même. Luttons pour eux en luttant pour le manoomin, les milieux humides et les grizzlis.
Choisissez bien vos complices. Les libéraux qui reconnaissent qu’ils sont en terres volées ont souvent trop investi dans ce système pour le voir changer réellement. Les communistes imaginent un système sans un Canada capitaliste, mais ils veulent un État communiste, qui aura inévitablement besoin de contrôler le territoire et de l’exploiter. Construisez des liens de confiance avec des ceux qui veulent la destruction de l’État pour que des communautés autonomes prennent place et pour restaurer l’équilibre entre les humains et toutes nos relations. Choisissez ceux qui écoutent plus qu’ils ne parlent, mais pas ceux qui feront tout ce que vous leur direz sans réfléchir. Ceux-là sont motivés par la culpabilité. Trouvez ceux dont le feu intérieur brûle pour un monde plus sauvage et plus juste. La plupart sont anarchistes, mais pas tous. Et tous les anarchistes n’ont pas un bon esprit.
La création d’un champ de bataille à plusieurs fronts divisera leurs énergies. Les blocages de chemins de fer fonctionnent! Si les sabotages ferroviaires nocturnes, les fils de cuivre et les blocages continuent et se multiplient, cela entraînera l’arrêt de tout le trafic ferroviaire dans cette terrible économie. Plus il y en aura, mieux ce sera. Ne le faites pas que pour les Wet’suwet’en, faites-le pour les rivières et les cours d’eau qui sillonnent sous les rails. Faites-le pour les ancêtres qui ont vu ces chemins de fer envahissants annoncer leur disparition.
Et comme le dit cette critique venant de Montréal : ne vous organisez pas en vue d’une arrestation intentionnelle et symbolique.
S’ils viennent exécuter une injonction, déplacez-vous vers une autre partie du chemin de fer.
S’ils arrivent avec une deuxième injonction, bloquez l’autoroute la plus importante dans les environs.
S’ils arrivent avec une troisième injonction, déplacez-vous vers le port le plus proche.
Restez en liberté et soyez féroce. Les gens d’Unist’ot’en et de Gidum’ten n’ont pas eu cette option, mais vous, vous l’avez. Anticipez leur prochaine intervention et gardez une longueur d’avance.
C’est un moment parmi bien d’autres. Nos ancêtres ont été habiles, parfois dans l’attente silencieuse, parfois en luttant, tout en continuant de transmettre secrètement nos cérémonies et nos histoires. Je les honore autant que je vous honore maintenant. Nous sommes encore ici grâce à eux, et nos enfants et nos petits-enfants seront encore là grâce à nous. N’oublions jamais qui nous sommes. Luttons avec cérémonie.
Je suppose que ceci est une proposition d’adopter une stratégie d’anarchisme autochtone, ici, sur l’Ile de la Tortue. Un rejet des tactiques qui demandent des choses à des gens puissants et un retour à la fabrication d’une multitude de solutions locales et diverses. C’est un rejet du style d’organisation à la Idle No More. Ne reproduisons pas les erreurs du passé (pour une critique détaillée d’INM, voir https://warriorpublications.wordpress.com/2012/12/12/idle-no-more-speak-for-yourself/ , et pendant que vous y êtes, lisez tout le reste). C’est un appel à choisir nos propres leaders et à créer une gouvernance qui refuse la hiérarchie. C’est une demande qu’on rejette la réconciliation et qu’on aille vers une revendication militante. L’idée d’un anarchisme autochtone est encore jeune. Écrivez-moi à ce sujet.
Ceci est un de nos moments. Faisons en sorte que ce ne soit pas qu’une demande de quitter Unist’ot’en, mais une demande de quitter tout le territoire. L’idée n’est pas que CGL cesse de faire de l’argent, mais de dénoncer le rôle même de l’argent. Ce moment parle de la colonisation partout. Ce moment nous concerne tous.
Aux colons qui vont inévitablement lire ce texte.
Ce qui est écrit ici vous concerne aussi. Pas dans le sens de : « Soulevez-vous et reprenez vos terres ». Ça, ça a déjà été fait.
Mais je lis les messages des récits d’actions et les médias, et je vous vois tomber dans toutes sortes de vieux pièges. Vous n’êtes pas seulement un rouage dans la machine de la solidarité. Vous pouvez aussi entreprendre des luttes dans votre ville. Souvenez-vous du Two Row: vous pouvez mener des batailles parallèles vers les mêmes objectifs.
J’ai entendu plusieurs aînés dire que nous ne gagnerons pas cette bataille seuls, et c’est certainement vrai. Merci pour les façons dont vous avez attaqué l’économie et l’État. Merci d’avoir répondu à l’appel. Maintenant, prenez ces réflexions et faites-en ce qui vous plaira.
Vous aussi devriez chercher des moyens de défendre le territoire et l’eau là où vous vivez. Chercher les manières de miner et d’affaiblir le pouvoir du gouvernement sur ces terres. Ne vous découragez pas si la GRC ne quitte pas Unist’ot’en. Ce n’est qu’une bataille parmi d’autres. Ce n’est qu’un début. Ne tombez pas dans le piège de faire appel aux lois canadiennes ou internationales.
Voyez-vous tels que vous êtes, telle qu’est votre communauté. Agissez de manière à créer un monde où la réconciliation est possible, un monde dans lequel les vôtres redonnent les terres et vous démantelez l’État canadien centralisé. Ne romantisez pas les autochtones avec qui vous vous organisez. Ne croyez pas que vous ne pouvez pas questionner leur jugement, ou choisir de vous organiser avec certains plutôt que d’autres. Trouvez ceux qui gardent une flamme vive dans le cœur, ceux qui préfèrent continuer à lutter plutôt qu’accepter la carotte de la réconciliation. N’agissez jamais par culpabilité et par honte.
Et ne vous laissez pas croire que vous pouvez transcender votre colonialisme en faisant du travail de solidarité. Comprenez que vous pouvez et devez trouver vos propres façons de vous connecter à ce territoire. À partir de vos propres traditions, héritées ou créées par vous-mêmes.
Imprimez ce zine et distribuez-le à vos compagnons autochtones [PDFs ci-dessous].
Prenez des risques. Rêvez grand. Poursuivez l’anarchie. Restez humbles.
CE ZINE A ÉTÉ PUBLIÉ PAR APHIKONA DISTRO
Contactez-les à aphikonadistro@riseup.net
Le réseau ferroviaire du CN est paralysé depuis plus d’une semaine par des blocages en solidarité avec la communauté Wet’suwet’en, qui s’oppose à la construction du Coastal GasLink pipeline sur leur territoire non cédé. La communauté mohawk de Tyendinaga bloque la circulation des trains de passagers et de marchandises entre Toronto et Montréal depuis le 5 février et un blocage à New Hazelton des voies ferrées a forcé la fermeture du port de Prince Rupert en Colombie-Britannique. Les blocages en solidarité aux Wet’suwet’en se multiplient depuis à travers le « Canada » : des campements se sont installés sur les rails à Kahnawà:ke, Listuguj, Magnetawan, Diamond, entre autres.
Le CN annonçait jeudi la fermeture de la portion Est de son réseau et l’entièreté du réseau Via Rail, des millions de dollars auraient déjà été perdus par les entreprises qui dépendent de transport ferroviaire et on prévoit des pénuries et des pertes de marchandises dans plusieurs domaines. Alors que le président de la Chambre de commerce du Canada affirme qu’un blocage du réseau ferroviaire de cette ampleur représente une urgence pour l’économie canadienne, le premier ministre appelle les manifestants à « respecter les lois canadiennes » et les demandes et menaces d’injonction s’accumulent.
L’impact économique et politique de ces blocages met en lumière le rôle central de l’extractivisme et des infrastructures ferroviaires dans l’économie canadienne, mais ces blocages soulèvent également le rapport structurel entre le transport des marchandises et le colonialisme canadien. D’une actualité frappante, l’histoire du développement du réseau de chemins de fer permet d’illustrer la façon dont s’imbriquent l’industrialisation, l’unification de la nation canadienne, le droit canadien, le colonialisme et la violence d’État.
Les chemins de fer au cœur de la constitution canadienne
Durant la seconde moitié du 19e siècle, les projets de chemin de fer reliant différents points des colonies nord-américaines se multiplient. Entrepreneurs et hommes d’affaires investissent des sommes colossales dans l’établissement de nouvelles lignes, appuyés par des subventions gouvernementales tout aussi importantes. Les villes connectées deviennent des artères économiques stratégiques, et les chemins de fer contribuent largement à leur industrialisation, en plus de créer des nouveaux besoins en bois, mazout, fer et acier. Les chemins de fer permettent d’atteindre des régions inaccessibles au réseau navigable et — assurant le transport de colons, de marchandises ou de forces armées — ils deviennent rapidement un dispositif majeur de la colonisation de l’arrière-pays.
Bien plus qu’un simple outil économique, le réseau ferroviaire est au cœur de la Confédération et joue un rôle clé pour le nationalisme canadien. La construction de l’Intercolonial Railway, reliant le Canada-Uni aux provinces maritimes, est posée comme condition à la signature de l’Acte constitutionnel de 1867. La Colombie-Britannique se joint ensuite à la confédération en 1871, suite à la promesse de John A. McDonald de construire le Canadian Pacifique Railway (CP) qui allait relier les provinces de l’Est aux provinces de l’Ouest. Le projet du Canadian Pacifique devient ainsi un acteur majeur de l’unification du Canada, autant symboliquement que matériellement. Le gouvernement opte pour un trajet qui évite de franchir la frontière américaine, traversant les territoires appartenant à la Hudson Bay Company, jusqu’alors peu colonisés et habités par de nombreuses Premières nations et communautés métisses. Largement subventionnée, la construction du CP est entachée par des scandales de corruption qui forceront le gouvernement de McDonald à démissionner en 1873.
En parallèle au CP, une multitude de chemins de fer aux tracés moins ambitieux voient le jour, encore une fois subventionnés par le gouvernement et ratissant les territoires des Premières nations. L’engouement spéculatif est tel que peu de projets sont réellement rentables et une grande partie se retrouve au bord de la faillite suite à la Première Guerre mondiale. Plusieurs lignes sont alors rachetées et nationalisées par le gouvernement qui les amalgamera pour créer le Canadian National Railway (CN).
L’Indian Act et la North-West-Mounted-Police
L’adoption du Indian Act en 1876 donne le cadre légal aux traités qui permettront au gouvernement canadien de privatiser et de s’approprier les terres autochtones traversées par les chemins de fer. Le système de Conseil de bandes et le système de réserves perscrits par l’Indian Act imposent une structure politique et un mode de propriété des terres en rupture avec les traditions et cultures des Premières nations, qui permettront au gouvernement de dicter les termes de la négociation de la cessation des terres, et ce en toute « légalité ».
En 1873, l’ancêtre de la Gendarmerie royale du Candada (GRC) — la North-West-Mounted-Police — est créée dans le but spécifique de contrôler les populations autochtones des Prairies. À partir de 1881, la Police montée est affectée à la protection de la construction du Canadian Pacifique et déménage sa base à Régina, nouvellement fondée en vue de la construction du chemin de fer. Le transport ferroviaire sera un atout de taille pour la Police montée, lui permettant de mobiliser rapidement des recrues pour faire face aux révoltes métisses et faire appliquer l’Indian Act.
Suivant l’extermination intentionnelle des troupeaux de bisons par les colons entre 1870 et 1880, la survie de plusieurs Premières nations des Prairies dépend des apports en nourriture fournis par la Police montée. La menace de la famine les oblige ainsi à signer des traités cédant leurs territoires à la Couronne et les assignant à des réserves au nord des lignes de chemin de fer. Entre 1871 et 1921, la Couronne canadienne signe 11 traités avec les Premières nations qui lui céderont à peu près l’entièreté des territoires allant de l’«Ontario» jusqu’aux Rocheuses.
La poursuite du colonialisme canadien : des chemins de fer aux pipelines
Les similitudes entre l’histoire de la construction des chemins de fer et les différents projets de pipelines dépassent les simples coïncidences. Subventions gouvernementales, rachats des projets déficitaires, vols des terres des Premières Nations, actes de droit et intervention des forces armées : ce qui se dégage de l’histoire des chemins de fer durant la deuxième moitié du 19e siècle, c’est la persistance actuelle du colonialisme structurel sur lequel le Canada s’est construit. L’appropriation des terres des Premières nations est au cœur de la constitution et du Droit canadien. Au-delà des beaux discours de la réconciliation, le colonialisme se poursuit au même rythme et se maintient encore aujourd’hui à coup de législations et de matraques. Le Canada s’est construit sur l’exctractivisme et la circulation des marchandises. Les blocages de trains de la dernière semaine arrivent à mettre en évidence les fondements colonialistes du territoire canadien, mais aussi ces points faibles, sa dépendance envers ses infrastructures de transport et l’efficacité avec laquelle on peut arriver à le mettre en déroute.
Commentaires fermés sur #ShutDownCanada : Une énorme vague de solidarité avec les Wet’suwet’en perturbe les infrastructures canadiennes
Fév122020
Soumission anonyme à MTL Contre-info
Des centaines de manifestations, d’occupations, de blocages et de sabotages se déroulent partout à travers l’île de la Tortue, de Vancouver jusqu’à Halifax, en solidarité avec les Wet’suwet’en, dont le territoire est actuellement envahi par la GRC. Les Wet’suwet’en se battent depuis des années contre le projet de gazoduc de CGL. La GRC a commencé le 6 février un raid lourdement militarisé, faisant depuis plusieurs arrestations. Il y a deux jours, le 10 février, la police a procédé à l’arrestation de plusieurs femmes, dont la matriarche Freda Huson, alors qu’elles étaient en train de tenir une cérémonie en l’honneur des femmes autochtones disparues et assassinées, sur le pont menant au Unist’ot’en Healing Center.
Face à ces actes de violence coloniale, les Wet’suwet’en ont lancé des appels à la perturbation et au blocage des infrastructures canadiennes, auxquels les réponses se sont répandues comme une trainée de poudre à travers le pays. Le hashtag #shutdowncanada était en date d’hier le cinquième plus populaire sur twitter au soit-disant Canada. Les gens démontrent massivement leur solidarité en portant directement atteinte au bon fonctionnement du capitalisme et de l’état.
Pendant plusieurs jours, des dizaines de personnes ont maintenu un blocage du port Delta, à Vancouver, l’un des plus grands du pays. À Victoria, de jeunes militant.es autochtones maintiennent une importante occupation devant le parlement de la Colombie-Britannique. De l’autre côté du continent, une manifestation a bloqué hier, pendant environ cinq heures, le port de Halifax. Des occupations de bureaux gouvernementaux et les blocages ou sabotages de voies ferrées se multiplient.
L’impact sur l’économie canadienne est indéniable. Le CN a hier annoncé qu’il serait forcé de fermer de façon imminente des tronçons significatifs de son réseau ferroviaire national, si les blocages à Tyendinaga, en Ontario, et à New Hazelton, en Colombie-Britannique, continuent, lesquels affectent, toujours selon le CN, la capacité de tous les Canadiens à déplacer des marchandises et à faire du commerce. Le CN déclare :
« Aux deux endroits, il n’y a présentement aucun mouvement de train, marchand ou passager. Des centaines de trains ont été annulés depuis le début des blocages, il y a cinq jours. L’impact se ressent également bien au-delà des frontières canadiennes et il endommage la réputation du pays en tant que partenaire stable et viable de chaîne logistique. »
Seulement cette semaine, plus d’une centaine d’actions de solidarité se sont tenues à travers le soit-disant Canada. Avec une telle ampleur, il serait très difficile d’en faire une couverture exhaustive. Ce bref article se veut un survol, d’abord des blocages en cours à travers le pays en date du 12 février, ensuite des actions ayant eu lieu au soit-disant Québec et Ontario. Dans un contexte de peu de couverture médiatique en français, il semblait important de contribuer à la circulation de l’information, avec l’intention de contribuer à l’importante mobilisation en cours.
BLOCAGES EN COURS, 12 février
TYENDINAGA, SOIT-DISANT ONTARIO
De plus en plus de gens rejoignent le blocage de voie ferrée en cours depuis jeudi le 6 février, au passage à niveau de Wyman Road, dans le territoire mohawk de Tyendinaga. Le 9 février, une injonction a été accordée au CN, mais les occupant.es l’ont brûlée devant la police et les agents du CN. Tous les trains VIA Rail entre Toronto et Montréal, ainsi qu’entre Ottawa et Toronto sont aujourd’hui annulés.
« En ce qui concerne “l’injonction” remise aux gens de Tyendinaga, Nous, le peuple, refusons que vos lois nous soient imposées. Nous avons, et avons toujours eu, nos propres lois et coutumes, avant, pendant et après vos tentatives de génocide et d’assimilation. Un document nous ordonnant de quitter notre terre, et/ou de permettre le passage de biens étrangers sur notre territoire n’a aucun sens. Nous tiendrons nos positions et, comme indiqué, nous ne partirons pas tant que la GRC ne se sera pas retirée des territoires traditionnels Wet’suwet’en. »
KAHNAWAKE, SOIT-DISANT QUÉBEC
Un blocage de la voie ferrée du CP traversant Kahnawake est en cours depuis le 9 février, causant la fermeture de la ligne de trains de banlieue Exo Candiac et empêchant les trains de marchandises du CN de circuler entre Toronto et Montréal. Une montagne de neige a été amassée sur les rails, un drapeau de la confédération Haudenosaunee a été hissé et un feu sacré, allumé.
« Ce petit timbre poste appelé Kahnawake n’est pas notre maison. De la côte est à la côte ouest, du nord au sud, voilà qui est notre maison. Nous ne disséquons pas notre mère pour couper son petit doigt et déclarer qu’il appartient aux Mohawks de Kahnawake, nous considérons notre mère dans son entièreté. Nous aimons notre, dans son entièreté, et nous respectons notre mère, dans son entièreté. C’est le message que nous essayons de faire passer à tout le monde.» Tekarontake, résident de Kahnawake https://montrealgazette.com/news/local-news/candiac-trains-remain-suspended-during-blockade-in-support-of-wetsuweten/
LISTUGUJ, SOIT-DISANT QUÉBEC
Des manifestant.es mi’gmaq bloquent une voie ferrée depuis le 10 février au matin, bloquant toute circulation des trains de marchandises.
NEW HAZELTON – SOIT-DISANT COLOMBIE-BRITANNIQUE
Les chefs héréditaires de la nation Gitxsan, alliés de longue date des Wet’suwet’en, ont lancé le 8 février une occupation de la voie ferrée marchande et passagère près de New Hazelton. Le chef héréditaire Spoowk a déclaré :
« Ce blocage va continuer jusqu’à ce que la GRC soit retirée des terres Wet’suwet’en et jusqu’à ce que CGL quitte le territoire Wet’suwet’en. » https://twitter.com/BourquinMichae1/status/1226940784139591681
ACTIONS DE SOLIDARITÉ AU SOIT-DISANT QUÉBEC ET EN SOIT-DISANT ONTARIO (LISTE NON-EXHAUSTIVE)
SOIT-DISANT QUÉBEC
QUÉBEC
10 FÉVRIER – Extinction Rébellion Québec occupe les bureaux de quatre ministres fédéraux.
LISTUGUJ
9 FÉVRIER – Une manifestation distribue des tracts aux automobilistes.à l’entrée du pont J.C. Van Horne.
RIMOUSKI
9 FÉVRIER – Une manifestation prend les rues de la ville pendant environ deux heures, après avoir affiché un avis d’éviction sur la porte du bureau de la GRC.
KANEHSATÀ:KE
2 FÉVRIER – Des warriors de plusieurs communautés ont mené une opération escargot entre Kanehsatà:ke et Montréal. Pendant deux heures, un convoi de voitures arborant des drapeaux du Two Row Wampum, Warrior et Haudenosaunee a roulé à basse vitesse sur plusieurs voies de la 640 direction ouest puis de la 15 direction sud, pour finalement rejoindre un rassemblement de soutien devant les bureaux de la GRC dans le quartier Westmount.
TORONTO
11 FÉVRIER – Une manifestation paralyse le traffic à l’intersection de Yonge et Eglinton. Elle fait suite à une série de manifestations prenant les rues de la ville depuis quelques jours.
11 FÉVRIER – Des jeunes de groupes de défense des droits autochtones et de Toronto Climate Justice occupent le bureau de la ministre des affaires autochtones.
OTTAWA
11 FÉVRIER – Une occupation du département de la justice se tient.
7 FÉVRIER – Une manifestation marche du Parlement jusqu’au centre-ville
SIX NATIONS OF THE GRAND RIVER
10 FÉVRIER – Entre 11h et midi, une ligne ferroviaire de transport de marchandises traversant Six Nations a été bloquée par une vingtaine de personnes, à la hauteur de Pauline Johnson Road. Un tipi avait été érigé sur la voie ferrée.
CALEDONIA
10 FÉVRIER – Des défenseur.s de la terre de la confédération Haudenosaunee bloquent le bypass de Caledonia pendant trois heures, paralysant le trafic sur l’autoroute 6.
21 JANVIER – Une cinquantaine de personnes marche depuis l’hôtel de ville jusqu’à l’université Queen, où elles perturbent une conférence du vice-président des communications corporatives de TC Energy, actionnaire majeur de CGL.
17 JANVIER – Une quinzaine de personne effectue un blocage filtrant d’une grande artère et d’une voie ferrée, distribuant des tracts aux automobilistes passant.
HAMILTON
8 FÉVRIER – Une opération escargot menée par des femmes et des personnes Two-Spirits Haudenosaunee, Anishinaabe, and Métis bloque le traffic sur l’autoroute 403, pendant environ une heure, durant l’heure de pointe.
2 FÉVRIER – Une marche festive a bloqué une route à fort achalandage de camions de marchandises ainsi qu’une voie ferrée, pendant une bonne partie de l’après-midi.
BURLINGTON
22 JANVIER – Le feu est mis à une station de signalisation d’une intersection très achalandée de voies ferrées.
AKWESASNE
7 FÉVRIER – Un groupe de personnes en provenance d’Akwesasne bloque la frontière entre le Canada et les États-Unis pendant environ une heure.
Une carte interactive montrant les différents blocages ferroviaires qui sont en cours à travers le soi-disant Canada et les lignes de chemin de fer touchées. Il y a cinq blocages répertoriés… jusqu’à présent.
Quand on parle de culture de la sécurité, les gens vivent généralement l’une de ces deux expériences : soit iels construisent des murs et tiennent les autres à l’écart, soit iels sont iels-même exclu·e·s et n’ont pas la confiance des gens. Dans les deux cas, il y a des sentiments négatifs — la peur et la suspicion pour le premier et un sentiment d’aliénation et du ressentiment pour le second. Je dirais que ce sont les deux côtés d’une même médaille, deux expériences d’une culture de la sécurité qui ne fonctionne pas bien.
Je veux être accueillante et ouverte aux nouvelles personnes quand je m’organise. Je veux aussi me protéger du mieux possible des efforts visant à perturber cette organisation, surtout de la part de l’État, mais aussi des patrons ou de l’extrême-droite. Ça signifie que je veux avoir le genre de pratiques de sécurité qui me permettent d’être ouverte tout en sachant que j’ai évalué les risques auxquels je suis exposée et que je prends des mesures intelligentes pour les minimiser. La culture de la sécurité devrait faciliter et non pas limiter l’ouverture aux autres.
Cette proposition de culture de la sécurité repose sur un recadrage — sur le passage de la peur à l’assurance, de l’aversion au risque au courage, de l’isolement aux liens, et de la suspicion à la confiance.
Il est logique d’avoir peur — l’État est très puissant, la répression est fréquente et elle a le pouvoir de nous écraser, nous et tous nos projets. Mais je ne veux pas être paralysée par cette peur. Avec des informations précises et un bon plan, on peut commencer à transformer la peur en assurance, en sachant qu’on a des pratiques de sécurité à la hauteur des risques auxquels on fait face. En fait, sans transformer la peur, il est difficile d’imaginer comment même agir face au pouvoir de nos ennemis.
Je ne veux pas avoir peur du risque. Je veux faire le choix de mes actes en fonction de leur efficacité, de leur pertinence, de mon analyse et de mon éthique. Une bonne culture de la sécurité nous permet de faire preuve de courage dans nos tactiques collectives, car on sait qu’on peut gérer les risques. Lorsqu’on ne transforme pas l’aversion au risque, on s’auto-police et on reste confiné à l’espace d’opposition symbolique qui nous est fourni.
La répression fonctionne en isolant les gens. Je ne veux pas contribuer à cet isolement par ce que je fais pour ma sécurité et celle de mes ami·e·s. Je veux une culture de la sécurité enracinée dans l’approfondissement de nos liens les un·e·s avec les autres. Quand on ne dépasse pas l’isolement, l’organisation risque de ressembler au travail et de ne pas permettre le genre de relations qui nous transforment vraiment, d’une manière qui nous fait ressentir le monde que nous voulons créer.
Je ne veux pas me méfier des gens que je rencontre. C’est toxique et ça désagrège les espaces de lutte qu’on crée. Plutôt que de ressentir de la méfiance envers quelqu’un, je préfère me demander : « Qu’est-ce que ça prendrait pour que je fasse confiance à cette personne ? » Je veux aller vers les gens et essayer de transformer la méfiance en confiance.
Je voudrais proposer une définition de la culture de la sécurité pour donner une perspective à cette conversation. La culture de la sécurité est un ensemble de pratiques développées pour évaluer les risques, contrôler les flux d’informations dans nos réseaux, et construire des relations de lutte fortes. Il existe d’innombrables cultures de la sécurité possibles, mais ce qui est important c’est qu’elles viennent de discussions claires et explicites à propos des risques et s’adaptent au changement. Dans l’exemple qui suit, le rapport au risque s’adapte à l’évolution des actions et à la répression. Les pratiques de culture de la sécurité qui y sont mentionnées seront expliquées plus loin.
Dans une mobilisation contre un oléoduc, là où je vis, on a voulu mettre l’accent sur les actions directes de masse visant les infrastructures pétrolières. On a établi que, pour les premières étapes de cette mobilisation où on se concentrait sur la sensibilisation et la recherche, le risque qu’on courait était très faible et qu’on pouvait en toute sécurité faire participer de nombreuses personnes à ces étapes, et partager ouvertement les infos par n’importe quel moyen. Quand on a commencé à planifier des actions symboliques, cette considération n’a pas beaucoup changé, mais quand on a commencé à planifier des choses comme bloquer des routes ou manifester devant un commissariat, l’élément de surprise est devenu une considération plus importante. En dehors des risques pénaux encourus, nos actions seraient tout simplement moins efficaces si elles étaient connues à l’avance. On a donc cessé d’utiliser des moyens de communication publics ou facilement surveillés et on a commencé à demander que les gens ne communiquent les détails qu’à des personnes de confiance ayant l’intention de participer.
Peu après le début de cette phase de la mobilisation, un dispositif policier national appelé Joint Intelligence Group (JIG) s’est formé pour défendre les oléoducs, avec la participation de différents services de police et de renseignement. Les JIG et les dispositifs de ce genre constituent une menace spécifique envers les luttes de toutes sortes, car ils visent directement à perturber les luttes et disposent d’importantes ressources. Donc, même si nos actions n’ont pas changé, on a repensé notre rapport au risque et on a décidé d’isoler les organisateur·ice·s des actions de possibles accusations de conspiration en planifiant les actions au sein d’un petit groupe opaque. On pouvait inviter à participer des personnes en qui on avait confiance, et on pouvait prendre des mesures pour établir cette confiance, comme vérifier les identités les uns des autres. Mais on ne planifierait plus les actions ouvertement au niveau du réseau plus large de personnes intéressées par le travail de sensibilisation. Grâce à ce changement, quand on s’est orienté vers le sabotage d’infrastructures critiques, il nous a suffi d’élargir le noyau qu’on avait formé et d’encourager d’autres groupes à s’organiser de la même manière. La coordination des groupes (groupes passés par un vouching, voir ci-dessous) se faisait via des réunions rassemblant des représentant·e·s de chaque groupe, où le rôle de chacun était décidé.
(Ce modèle d’organisation, comme tous les autres modèles, vient évidemment avec ses forces et ses faiblesses. Mon intention dans ce texte n’est pas de faire l’apologie d’une manière de s’organiser en particulier, bien que j’aie plus d’expérience avec certaines qu’avec d’autres.)
Avant d’approfondir des idées et des pratiques spécifiques, je veux parler d’une objection courante que les gens ont à l’égard des discussions sur la culture de la sécurité dans leur lutte : « Je ne fais rien d’illégal donc je n’ai pas besoin de penser à la sécurité ». Ou alors plus spécifiquement, mais l’objection sous-jacente est la même : « Je ne parle de rien d’incriminant, inutile de me préoccuper de la surveillance », ou « En général, je ne me fais pas arrêter à la frontière, donc je n’ai pas à me soucier des tas de brochures anarchistes dans ma voiture ».
C’est l’État et nul autre qui décide de réprimer ou de saper les luttes — ce qui ne passe pas forcément pas la criminalisation d’actions spécifiques. Personnellement, j’ai eu un certain nombre de condamnations pénales : j’ai passé environ un an en prison, deux ans en détention à domicile, et à peu près cinq ans avec diverses restrictions de liberté. Toutes ces condamnations étaient pour des activités de lutte de routine que l’État a choisi de réprimer pour des raisons qui lui sont propres. J’ai été condamnée à huit mois de prison pour avoir aidé à organiser des réunions et pour avoir écrit et distribué un appel à une manifestation lors d’un contre-sommet ; quelques années plus tard, j’ai été condamnée à un an pour avoir distribué un tract annonçant une manifestation et y avoir ensuite participé. Dans ces deux cas, il y a eu des dégâts matériels lors des manifestations, mais je n’en ai jamais été accusée. L’État a plutôt choisi d’utiliser des accusations de conspiration pour cibler des gens s’organisant de manière visible et routinière comme je l’ai fait à maintes reprises. Une dynamique similaire s’est manifestée dans d’autres affaires de conspiration aux États-Unis et au Canada. Mon expérience n’a rien d’exceptionnel.
Je ne raconte pas ça pour me positionner comme victime — je veux m’organiser pour menacer le pouvoir, donc il me semble logique d’être ciblée pour ça. Ce qui est notable, c’est que l’État choisisse de criminaliser la distribution de tracts et l’organisation de réunions afin d’intimider ou de faire des exemples. Même si ce genre de répression ne se produisait que dans 1% des cas (bien que ça semble arriver plus souvent), on doit faire attention et s’organiser en conséquence avec des pratiques de sécurité adaptées. Sinon on aura plus d’autre choix que de préventivement restreindre nos activités, intérioriser la répression et intégrer la crainte et la faiblesse à nos pratiques.
Ceci dit, la culture de la sécurité ne consiste pas seulement à se protéger des accusations pénales. Il s’agit d’empêcher que nos activités soient perturbées. La criminalisation est une menace particulière, mais c’est loin d’être la seule.
Pendant le contre-sommet où j’ai été accusée de conspiration, seuls deux des seize infiltré·e·s du JIG étaient impliqués dans le procès lui-même. Les autres avaient changé des mots de passe de sites Web et d’adresses électroniques, dirigé des autobus vers les mauvais endroits, volé du matériel médical, répandu des rumeurs pour aggraver certains conflits, et même tenté de piéger des jeunes dans un étrange complot autour d’un attentat à la bombe. Toutes ces actions policières ont eu un effet extrêmement perturbateur, sans jamais avoir besoin de recourir au pouvoir des tribunaux, et on ne connaîtra sans doute jamais l’étendue de leur impact.
On a déjà vu que le maintien de l’élément de surprise est souvent une considération importante en matière de sécurité. Un exemple dans notre région est l’organisation de manifs devant des prisons en soutien aux personnes à l’intérieur : en les organisant discrètement, on peut avoir une liberté de mouvement et d’action pendant un certain temps avant que la police ne soit en mesure d’intervenir. Ou imaginons qu’une section de l’IWW tente de lancer une mobilisation de type « Réclame ta paye » contre un patron — iels devront prendre des mesures pour se protéger contre des poursuites au civil ou le risque d’être ciblé·e·s par une entreprise de sécurité privée. Ou bien prenons le travail que font les antifascistes pour identifier l’extrême-droite — iels doivent se prémunir contre la divulgation de leurs propres informations personnelles et contre les violences dont iels pourraient faire l’objet dans la rue. Il y a aussi de plus en plus d’entreprises de sécurité privées engagées pour défendre des intérêts privés (et celles-ci peuvent faire des choses que la police ne peut ou ne veut pas faire), ce qui est arrivé à plusieurs reprises ces dernières années dans les luttes de défense de terres menées par les autochtones.
Les préoccupations en matière de sécurité sont déjà en grande partie intégrées dans nos modes d’organisation. Pour bâtir une culture de la sécurité, il faut évaluer les risques de manière explicite au-delà de quelques actions spécifiques, et adopter des pratiques claires conçues pour nous garder en liberté et assurer l’efficacité de nos actions, quelles que soient les formes que prennent nos luttes. Pour ça, il faut se concentrer sur la mise en place de liens solides, tout en créant un climat de confiance où il est possible d’agir avec assurance.
Voici selon moi quelques principes de base de culture de la sécurité :
Les « Deux Jamais ». Même s’ils sont relativement bien connus, ces deux points sont aussi un peu inadéquats. Dans leur forme a plus simple, ils sont : « Ne jamais parler de sa propre implication dans une activité illégale. Ne jamais parler de l’implication de quelqu’un d’autre dans une activité illégale. »
Mais c’est inadéquat, parce que la majorité de ce qu’on fait n’est pas clairement illégal. On pourrait donc reformuler les « Deux Jamais » comme : « Ne jamais parler de sa propre implication ou de l’implication de quelqu’un d’autre dans une activité qui risque d’être criminalisée. Ne jamais parler de l’intérêt de quelqu’un d’autre pour une activité criminalisée. »
Mais cette reformulation est encore inadéquate, parce que les accusations pénales ne sont pas le seul risque. Bien sûr, avoir une règle claire et respectée par tou·te·s de ne pas parler inutilement de trucs illégaux est une bonne idée, peu importe où on se trouve. Ça inclut ce qu’on croit parfois être des blagues — des paroles en l’air à propos de combattre les flics ou d’attaquer la propriété privée peuvent sembler moins légères lorsqu’elles sont consignées dans le rapport d’un infiltré.
L’une des raisons courantes qui font qu’on se met à douter d’une personne c’est quand cette personne essaie de prendre des gens à part pour discuter de tactiques illégales. Plutôt que de dire : « Cette personne est un flic qui tente de me piéger », on peut reformuler nos propos et dire : « J’ai besoin de clarifier ma vision de la culture de la sécurité avec cette personne si on continue à travailler ensemble ». La version reformulée des « Deux Jamais » peut permettre cette clarification. Elle nous aide aussi à nous souvenir de ne pas spéculer sur qui est à l’origine d’actions anonymes accomplies autour de nous. Ça, c’est le rôle de la police. Si autour de nous, des gens se demandent qui sont derrière des actions illégales anonymes, on peut leur rappeler simplement que l’action a été faite anonymement, que ce n’est pas important de savoir qui l’a faite et que l’action parle d’elle-même.
(Une chose dont on parle moins est comment les reproches autour de la culture de la sécurité peuvent renforcer des dynamiques de pouvoir néfastes. On doit absolument parler entre nous des interactions qui nous posent problème en terme de sécurité, mais ça devrait toujours être mutuel et fait en privé si possible — décris ce que tu as entendu, présente ton idée de culture de la sécurité, demande si l’autre pense que c’est une limite raisonnable, sois prêt·e à écouter son désaccord. L’objectif est de construire une compréhension partagée pour élargir les formes d’organisation dans lesquelles on peut s’engager ensemble, pas que les autres se sentent honteux (ni se sentir soi-même plus hardcore). Une forme encore plus extrême de ça est de faire courir des ragots comme quoi quelqu’un·e serait un·e informateur·trice sans preuve à l’appui, ce qui peut avoir d’importantes conséquences sur la vie des gens ; ça a été une des causes de l’éclatement des mouvements révolutionnaires des années 1970. Un moindre exemple peut être qu’une personne plus « expérimentée » en rabaisse une autre devant un groupe pour avoir parlé d’actions qu’iel a trouvé inspirantes ou parce qu’iel parle aux mauvaises personnes.)
Un autre principe de base est de privilégier les rencontres en face-à-face. Peu importe la sécurité de tel ou tel outil de communication, on construit une meilleure confiance, des relations plus solides et on prend de meilleures décisions quand on prend le temps de se rencontrer en personne. Quand les outils de communication électroniques remplacent le face-à-face, nos conversations sont plus faciles à surveiller, génèrent plus de malentendus, et peuvent être perturbées par des décisions ou des problèmes liés aux entreprises qui gèrent ces outils. Chaque fois que tu utilises des outils électroniques pour t’organiser, demande-toi si cela remplace les rencontres face à face. Si c’est le cas, demande-toi si c’est vraiment nécessaire. Envisage de réduire ta dépendance à ces outils. (On reviendra un peu plus loin sur la sécurité informatique…)
Une des objections à ça est que plein de gens ont de l’anxiété sociale et préfèrent communiquer via leurs appareils ; une autre est que se déplacer physiquement est impossible pour certaines personnes. Comme pour d’autres sujets difficiles qui émergent quand on parle de culture de la sécurité, je t’encourage à faire face à ces obstacles et à chercher d’autres moyens de satisfaire ces besoins en essayant tout de même de prioriser les rencontres en face-à-face. Après tout, ces technologies sont très récentes et les gens ayant des handicaps de toutes sortes ont depuis longtemps développé des moyens pour se retrouver et s’organiser autour de sujets qui les affectent.
La répression est inévitable, essayer de l’éviter à tout prix ne vaut pas la peine. Peu importe la lutte, si elle est menée au-delà des limites de la légalité, elle deviendra une lutte contre la police, dont le rôle est de défendre ce monde tel qu’il est. Si on part avec l’idée que l’on évitera la répression à tout prix, on n’utilisera que des formes de luttes approuvées par la police, ce qui rend quasi impossible la construction d’un pouvoir collectif capable d’un changement transformateur. Pour ne pas subir ces limites, on doit être prêt·e·s à faire face à la répression.
Une façon de s’y préparer est de mettre la police et les prisons au centre de nos luttes dès le départ. Là-dessus, on peut apprendre des mouvements antiracistes qui gardent toujours en tête la violence raciste et physique de ces institutions et cela même lorsqu’ils choisissent de se concentrer sur des sujets plus larges. L’avantage c’est qu’on construit une culture de lutte qui n’est pas choquée par la violence policière et qui est réaliste quant à la prison. On peut aller un peu plus loin et incorporer des pratiques de solidarité dans nos luttes. Si on s’organise sur un lieu de travail on peut s’intéresser aux luttes de travailleur·euse·s ailleurs et réfléchir à des actes de solidarité pratiques avec celleux qui font face à la répression. Si on s’organise autour des questions queer on peut trouver et soutenir des prisonniers queers, et au passage apprendre à connaître les prisons de la région au cas où ça nous soit utile un jour. Si on s’intéresse aux luttes écolo et de défense de terres, il y a des défenseur·e·s de terres en prison qui font face à des accusations et à la violence physique de l’État à travers tout le continent ; incorporer des pratiques de solidarité avec elleux dans nos projets peut donner une puissante inspiration en vue d’une résistance forte et courageuse.
Un autre avntage est qu’on recevra sans doute plus de solidarité en retour puisque la prison est une grande force unificatrice qui relie toutes les formes de luttes contre la domination et l’oppression. Prendre part à une culture de résistance qui démontre de la solidarité active face à la répression peut jouer gros dans le fait de nous garder en sécurité. Comme toujours, c’est en ayant de bonnes informations qu’on combat la peur. Plus on en sait à propos du fonctionnement de la police et des prisons, plus on peut transformer notre peur en préparation et en confiance en nous-même.
Avec ça en tête, observons plus en détail ce que signifie évaluer les risques. Ce qui importe ici est de le faire ouvertement et régulièrement puis de se focaliser sur comment rendre possibles les actions qu’on pense efficaces et appropriées. Ça peut être facile d’être dans un état d’esprit réticent au risque et de s’auto-policer encore plus de ce que l’État arrive à nous contrôler. Être explicites quant aux risques peut faire en sorte que ce soit plus facile de mettre l’accent sur le courage et les possibilités.
Si vous vous posez pour prévoir une manif, pensez au ton qu’elle prendra. Est-ce que vous l’imaginez calme et ordonnée ? Ou combative et incontrôlable ? Si la police tente de vous bloquer, est-ce que vous resterez passifs où est-ce que vous essaierez de leur rentrer dedans ? Est-ce qu’il y a des actions que vous seriez excités de voir advenir pendant la manif, mais qui risquent d’être criminalisées plus que le défilé en lui-même ? Ça peut être aussi basique que de poser des autocollants ou bien ça peut être de faire des tags ou de briser des vitrines. Est-ce que votre plan sera menacé si vous perdez l’élément de surprise ? Qui ne doit pas être mis au courant de ce plan ? Comment est-ce que vous allez joindre les personnes que vous devez contacter sans risquer que les mauvaises personnes aient vent de l’initiative ? Communiquer clairement à propos du ton que prendra une action peut aider les autres à élaborer des plans autonomes appropriés.
C’est important d’éviter le laisser-aller et de ne pas prendre les choses pour acquis. Voici un exemple de 2018 :
Les organisateur·trice·s d’un salon du livre anarchiste ont décidé d’appeler à une manif de nuit après l’événement. Iels avaient mis beaucoup d’énergie dans les autres aspects de la journée et ont négligé les risques de la manif, parce qu’iels avaient organisé un tas de manifs auparavant. Néanmoins, la manif a été beaucoup plus combative que toutes les autres et il y a eu beaucoup de dégâts matériels — iels n’avaient pas évalué explicitement les risques alors que l’heure du rendez-vous approchait. Iels n’avaient pas non plus pris en compte que le JIG se focalisant sur un sommet du G7 qui allait avoir lieu dans une autre province cet été-là, ça pouvait faire que des ressources policières additionnelles les cibleraient durant cette période. Du coup les pratiques de sécurité dans l’organisation de la manif n’étaient pas adaptées aux risques que l’action a fini par comporter et tous les organisateurs du salon du livre ont été accusé·e·s de conspiration.
Il s’agit d’un exemple extrême, mais des imprévus vont toujours advenir et c’est généralement une bonne chose, vu qu’on ne peut pas vraiment prévoir notre chemin vers les situations insurrectionnelles. Rester actif·ve dans notre évaluation des risques peut réduire les chances d’être pris par surprise. Mettre régulièrement en pratique une culture de la sécurité rigoureuse peut limiter les dégâts dans ce genre de situation. Dans cet exemple, une bonne sécurité informatique, une culture de non-coopération avec la police, une solidarité persistante et active, une bonne dissimulation des visages, et un refus d’abandonner ou de se soumettre ont fait que cette situation inattendue s’est avérée bien moins problématique qu’elle aurait pu l’être, et les peronnes ont surmonté la situation la tête haute.
Comme autre exemple, prenons le développement d’une organisation de masse, par exemple une organisation antifasciste. Quel genre de questions doit-on se poser pour évaluer les risques, même si aucune mobilisation n’est prévue ? De quel niveau de confiance a-t-on besoin entre nous par rapport au genre de choses que l’on veut faire ? On risque peut-être d’être infiltré par la police donc savoir qu’on est tou·te·s les personnes qu’on prétend être peut être important. On pourrait aussi être infiltré par l’extrême droite, auquel cas comprendre nos lignes politiques respectives et construire graduellement une confiance mutuelle via des actions qui augmentent doucement en intensité peut être une solution. Le principe de privilégier les rencontres en face-à-face plutôt que la communication en ligne rendra sans doute ces objectifs plus atteignables.
Si le but est de développer les actions pendant les manifs alors il est possible de discuter de discipline et de planification. Quelles sont les attentes des un·e·s envers les autres dans des situations tendues ? Il est difficile de respecter des attentes lorsqu’elles sont vagues, et plus facile d’agir intelligemment quand on a un plan clair et qu’on arrive à estimer si ce plan fonctionne ou pas. Développer de bonnes habitudes pour gérer des situations au sein d’un groupe a d’énormes conséquences en terme de sécurité lors des manifs — ce n’est pas la culture de la sécurité, mais c’est assez lié. Par exemple, les risques des manifs antifascistes peuvent inclure d’être trop peu nombreux·ses, être encerclé·e·s ou séparé·e·s, être suivi·e·s ou identifié·e·s par l’extrême droite ou par la police, subir des blessures inutiles ou se faire arrêter.
Quelques pratiques qui tiennent compte des risques lors des manifs :
Un nombre minimum de participants : l’action est annulée ou modifiée par un plan B de moindre intensité si le nombre de participants minimum nécessaire n’est pas atteint.
Des stratégies de fuite : à quel moment partir, comment le communiquer aux autres, où se séparer, comment éviter d’être suivis, comment vérifier que chacun·e est rentré à la maison sans problème ?
Des points de rassemblement : se regrouper avant de se rendre vers le site d’une action.
Des tactiques de rue appropriées : se positionner en deux lignes avec des rôles complémentaires par exemple.
Des pratiques de communication claires : comment communiquer dans la rue, est-ce que vous amènerez vos téléphones, quels noms utiliser entre vous ?
Un moment de débriefing : comment vérifier entre vous après l’action que tous sont en sécurité, se rassembler plus tard pour faire un retour sur l’action ou offrir du soutien.
Différents groupes vivent différentes expériences de culture de la sécurité et je ne tenterai pas de parler de tout. J’aimerais plutôt en partager quelques-unes dont j’ai fait l’expérience avec les gens qui m’entourent et qui nous ont réussi. Il s’agit de la vérification d’identité, du vouching, des cercles de confiance, des structures organisationnelles flexibles et du fait d’aborder les mauvaises dynamiques de façon proactive.
La vérification d’identité sert à établir qu’une personne est bien qui elle prétend être. Lors de la mobilisation contre l’oléoduc décrite plus haut, au moment où on a voulu passer à des actions directes plus intenses, on a eu besoin d’approfondir la confiance au sein du groupe. Parce qu’on parlait régulièrement de risques, on a compris que les pratiques de sécurité utilisées pour les manifs, les petites occupations et les événements de sensibilisation n’étaient pas adaptées à nos nouveaux objectifs. Comme on s’inquiétait du risque d’infiltration, on a décidé de vérifier les identités des uns et des autres. Par exemple, je pouvais inviter une personne à prendre un café et, sans prévenir, montrer ma carte d’identité et peut-être une photo de famille ou une photo de classe. Je pouvais lui dire que je voulais qu’iel puisse avoir confiance que j’étais réellement celle que je prétendais être parce que je voulais qu’on puisse mener ensemble des actions plus risquées. On discutait ensuite de ce que cette personne pourrait me montrer. Parfois, il s’agissait d’un coup de fil à son travail ou à un membre de sa famille en haut-parleur. Je pouvais ainsi entendre la voix de la personne à l’autre bout du fil donner des détails sur la vie ou le travail de la personne. D’autres fois, la pièce d’identité était suffisante. Parfois on s’est montré nos appartements respectifs. L’idée était que ce soit aussi mutuel que possible (ce qui est difficile, car en pratique, il y a toujours une personne qui initie le processus) et de se concentrer sur la construction de la confiance.
C’est inutile de faire de telles vérifications d’identité avec des personnes en qui on n’a pas confiance ou avec qui on ne se sent pas à l’aise de faire des actions risquées. Le but n’est pas de démasquer des flics mais d’approfondir notre confiance et notre assurance. Vérifier nos identités de cette façon devrait être un signe de respect.
Plusieurs facteurs peuvent venir compliquer ce processus. Par exemple, les gens qui ont immigré n’ont peut-être pas de famille à proximité ou le même type de documents. Souvent, les personnes queers et trans n’utilisent pas les noms inscrits sur leurs documents officiels et iels ne se sentent peut-être pas à l’aise de partager leurs noms légaux ou de vielles photos. Néanmoins, ce sont des éléments à prendre en compte et auxquels s’adapter, pas des raisons de faire des exceptions. Une flic infiltrée dans ma région prétendait fuir une relation abusive et a utilisé les pratiques de solidarité avec les survivant·e·s d’agression pour éviter de parler des détails de son passé. Notre inconfort quant aux sujets plus sensibles et complexes crée des angles morts qui peuvent être utilisés par celleux qui nous veulent du mal — on doit être courageux et trouver les moyens d’aborder cette complexité. On ne doit pas l’éviter.
Un·e ami·e qui a expérimenté les vérifications d’identité pense qu’il y a peut-être des moments où c’est OK d’être moins mutuel, lorsqu’on ne veut pas donner aux gens trop de contrôle sur le type de preuve à apporter. Iel met aussi l’accent sur le fait que les vérifications d’identité n’aident pas forcément dans le cas des balances (en opposition aux infiltrés) qui sont bien celleux qu’iels prétendent être, mais qui ont de mauvaises intentions. Il faut aussi prévoir quoi faire si quelqu’un ne peut ou ne veut pas jouer le jeu, ou si on découvre quelque chose qui nous fait ré-évaluer la confiance qu’on avait en la personne.
Le vouching est une technique pour intégrer de nouvelles personnes dans un groupe déjà existant ou dans un espace d’organisation. Tout comme nos autres pratiques, c’est mieux lorsque c’est explicite et fait de manière systématique. La première étape est d’avoir des bases de confiance claires au sein d’un groupe. La base de confiance peut être que les membres aient des idées compatibles et soient fiables. Ou alors de s’assurer que les membres sont bien ceux qu’ils prétendent être, qu’ils ne paniquent pas en cas de stress, qu’ils ont certaines expériences d’organisation et qu’ils sont à l’aise avec certains types d’actions. Peu importe cette base, le vouching c’est quand un ou plusieurs membres existants introduisent une nouvelle personne au groupe, et affirment que celle-ci correspond aux bases de confiance du groupe. Les autres membres doivent explicitement accepter ou rejeter ce vouch. L’aspect explicite du vouching évite le risque de faire implicitement confiance aux gens pour des raisons superficielles, par exemple parce qu’ils correspondent aux normes culturelles d’un milieu, parce qu’on présume de leur personnalité, ou parce qu’on présume que d’autres personnes leur font confiance.
Voici un exemple de vouch, c’est-à-dire d’assurances données par des membres existants du groupe vis-à-vis d’une nouvelle personne :
« Je connais cette personne depuis cinq ans, durant ce temps on a travaillé ensemble sur des projets publics et je lui fais confiance pour me soutenir dans des moments difficiles. Je suis allé dîner chez son père une fois et je suis souvent allé la chercher au travail. »
Voici un autre exemple :
« J’ai rencontré cette personne l’an dernier à un événement sur le changement climatique et on s’est vu plusieurs fois à des événements écolos depuis. On a souvent discuté de différents sujets et je l’aime bien. Je sais qu’elle cherche à gagner en expérience dans l’organisation d’actions et je crois que ça pourrait fonctionner avec nous. »
Une exception au fait d’être explicite sur les raisons qu’on a de faire confiance à quelqu’un est de ne pas briser les « Deux Jamais ». Si vous organisez des actions clandestines, inviter de nouvelles personnes ou présenter un groupe à un autre est délicat : le vouching reste une bonne idée mais il est important de ne pas parler des actions auxquelles une personne a participé afin de ne pas la mettre en danger. Comme il est nécessaire d’avoir une forte base de confiance pour faire ce type d’actions, il est possible de faire confiance au jugement de quelqu’un sans demander de détails d’actions spécifiques.
Les cercles de confiance sont surtout destinés aux réseaux informels et à l’organisation sur des bases affinitaires (ce qui correspond à la plupart de mes expériences d’organisation). Cette technique consiste à écrire les noms des individus dans votre réseau autour d’un cercle puis à tracer différents types de lignes entre ceux-ci pour symboliser les types de relations qu’ils ont entre eux. Une ligne continue pourrait représenter une relation forte et basée sur la confiance. Une ligne brisée pourrait signifier un certain niveau de confiance et une ligne pointillée que vous ne vous connaissez pas bien. Ce processus collaboratif peut en dire long sur les dynamiques de groupe et visibiliser les liens qu’il faudrait renforcer pour développer de la confiance.
Ça peut révéler que seule une personne a des relations fortes avec tout le monde et que les autres liens sont moins solides. Cela voudrait dire qu’il y a un travail à faire pour équilibrer le réseau, ce qui le rendrait aussi plus résistant (au cas où cette personne est arrêtée ou simplement tombe malade ou fait un burn out) et plus égalitaire, car la capacité à lancer des projets est liée au nombre de personnes qui font confiance à la personne qui les lance. Cet exercice peut également montrer qu’il y a quelqu’un en qui personne ne fait confiance.
Souvent, un infiltré se rapproche d’un premier milieu, puis utilise les noms des contacts établis au sein celui-ci pour se rapprocher d’un deuxième milieu. Le vouching et les cercles de confiance protègent bien contre ça. Au-delà de démasquer les individus hostiles, les cercles de confiance nous permettent de renforcer nos réseaux en transformant ces lignes brisées en lignes continues autant que possible.
Les structures organisationnelles flexibles permettent à nos luttes de s’adapter aux besoins de différents types d’activité. L’organisation informelle sur des bases affinitaires est un modèle développé pour répondre à ce besoin. Dans un réseau informel (c’est-à-dire sans structure fixe), les individus communiquent leurs idées et leurs intentions puis des groupes affinitaires se forment autour d’un projet quelconque ou d’un désir partagé d’intervenir sur des bases communes. La force de ce modèle est qu’il est très facile d’initier des projets avec des degrés de risques variés, chacun avec sa culture de la sécurité adaptée. Cela implique aussi qu’il n’y ait que les gens concernés qui connaissent les détails ou les personnes impliquées, à moins qu’il en soit décidé autrement.
Une flexibilité semblable peut être incorporée dans d’autres modèles d’organisation. La clé est de respecter et de légitimer les initiatives individuelles, en n’exigeant pas que chaque activité soit approuvée par une entité centralisée. Une autre clé est le respect de la liberté d’association : considérer comme normal de travailler en petits groupes choisis aux côtés de groupes plus larges ayant des structures plus ouvertes. Ça peut ressembler à des comités ou à des groupes de travail ayant la capacité de définir leurs propres critères de participation. Ça peut aussi être d’être ouvert à certains éléments de l’organisation affinitaire décrite plus haut ou d’être explicite quant à quelles informations partager à qui.
Enfin, aborder les mauvaises dynamiques de façon proactive est généralement une bonne habitude à avoir, mais c’est si important en terme de sécurité qu’on devrait insister dessus dans chaque conversation sur la culture de la sécurité. De nombreuses dynamiques peuvent éroder la confiance et rendre l’organisation plus difficile. Par exemple le bullying (harcèlement, brimades), ou les comportements oppressifs enracinés dans le patriarcat ou la suprématie blanche. Un autre exemple est la centralisation des ressources et des contacts, qui fait que les projets ne peuvent être initiés que par certaines personnes. Ou encore de dire du mal des autres dans leur dos, de se vanter, ou de briser les « Deux Jamais » en posant des questions à propos des activités criminelles d’autrui. Quiconque ayant été impliqué dans un milieu militant peut facilement lister les mauvaises dynamiques qui s’y trouvent.
Comme je l’ai dit plus haut en parlant des difficultés liées à la vérification d’identité, nos difficultés liées aux mauvaises dynamiques et à l’oppression dans nos milieux sont des points faibles que la police et le renseignement connaissent de plus en plus. J’ai mentionné la flic qui prétendait fuir une relation abusive pour s’immiscer dans la vie des gens (elle avait même intégré la coloc d’une personne). Une autre expérience d’infiltration impliquait un flic dans la quarantaine à la peau foncée. Lorsque les gens parlaient de comment celui-ci les mettait mal à l’aise (entre autres pour avoir brisé les « Deux Jamais »), il arrivait à détourner ces préoccupations en répondant qu’ils étaient racistes envers lui. Il a trouvé du soutien chez un groupe d’activistes antiracistes dans une autre communauté que celle qu’il ciblait principalement et il a réussi à résister à plusieurs tentatives pour l’expulser des espaces d’organisation. Il a fini par témoigner dans un dossier qui a envoyé six personnes en prison. Il a certainement vécu du racisme dans notre milieu, ce qui, combiné à sa manipulation cynique de l’antiracisme, devrait nous pousser à examiner les faiblesses de nos politiques antiracistes. Avoir des politiques claires sur le racisme, les oppressions de genre et d’autres oppressions (c’est-à-dire être à l’aise de discuter de nos analyses sur ces sujets) ainsi que des pratiques pour adresser ces sujets de front quand ils surviennent peut réduire les chances de réussite de telles stratégies d’infiltration.
Il peut y avoir plein de raisons de ne pas faire confiance à quelqu’un, et plein de comportement prédateurs qui n’impliquent pas qu’une personne soit un flic infiltré. Le cas de Brandon Darby en est un exemple. Dans le texte « Pourquoi les misogynes font des super indics », les auteur·ice·s affirment que les gens auraient dû faire plus d’efforts pour aborder les comportements très sexistes de Darby avant même qu’il commence à coopérer avec le FBI et qu’il piège plusieurs personnes. Darby est un exemple extrême, mais il arrive très souvent dans notre milieu que des gens se sentent mal à l’aise à cause de comportements patriarcaux. Parfois, les gens vont développer des soupçons envers ceux qui ont ces comportements, ce qui est compréhensible, mais c’est une erreur de chercher des infiltrés lorsque ce qui est devant nos yeux, c’est du sexisme : les comportements destructeurs doivent être abordés en tant que tels. Et si ça nous aide contre des indics comme Darby, tant mieux.
Un mot sur les organisations de masse formelles. Ces organisations sont souvent imperméables aux débats sur la culture de la sécurité car elles associent ces débats à des modes d’organisation qui ne leur correspondent pas. La culture de la sécurité peut être perçue comme une critique générale de leurs organisations plutôt que comme un moyen de les renforcer. Certaines des pratiques ci-dessus ne s’appliquent peut-être pas aux organisations de masse formelles, mais j’argumenterais que tous les principes généraux s’appliquent. En fait, je crois que si de telles organisations font attention à leurs modes de fonctionnement, elles verront certaines de ces pratiques y existent déjà.
Par exemple, dans les sections du IWW, il est fréquent de s’organiser en secret au sein d’un lieu de travail. Parfois des noms de code sont utilisés, et seules des informations générales sont rendues publiques. Il est aussi fréquent pour de telles organisations d’assigner des petits comités à certaines tâches comme l’organisation d’une manif, et les réunions de ces comités ne sont pas forcément ouvertes aux personnes non-impliquées, ou bien des moyens de communication spécifiques sont utilisés pour éviter les grosses listes mail et les réseaux sociaux.
Ce que je suggère, c’est que des conversations explicites à propos des risques et de la sécurité soient incorporées dans les différents projets menés par ces organisations. La formation de comités autonomes qui décident de leurs propres pratiques de sécurité est une étape importante, tout comme accueillir des initiatives individuelles par des membres qui s’associent sur des bases affinitaires. C’est-à-dire que la structure doit être assez flexible pour accommoder différentes formes d’organisation pour différents types d’activité.
Certaines objections à la culture de la sécurité viennent souvent de celleux qui utilisent des réseaux sociaux comme le populaire Facebook. J’aimerais apporter quelques critiques de l’organisation par Facebook et proposer une manière pour les grosses organisations qui en dépendent de faire autrement.
Le point crucial est que les réseaux sociaux contrôlés par des entreprises réduisent les possibilités d’organisation. Puisque s’organiser par ces réseaux est à peu près aussi privé que de s’organiser dans la salle d’attente d’un commissariat (chose qui est largement admise de nos jours), il y a des limites strictes à ce qui peut y être discuté. Ce qui veut dire que si on est dépendants de Facebook parce que c’est notre principal moyen d’organisation, les limites de ce qui peut être pensé et planifié deviennent nos propres limites. Ce genre de désarmement préventif est une vraie position de faiblesse.
Sur de telles plateformes, on prend aussi le risque d’être submergé de réactions hostiles. On ne peut pas contrôler comment nos actions seront reçues, et parfois nos actions ne sont pas très populaires — après tout, on veut un monde sans capitalisme organisé sur des bases radicalement différentes. Les réactions sur Internet après une action impopulaire peuvent être déstabilisantes. Lors d’une récente mobilisation antifasciste dans ma ville, l’extrême-droite et les médias de masse ont réussi à provoquer un contre-coup contre les antifascistes qui a inondé les réseaux sociaux de menaces et de colère. Les antifascistes dépendaient fortement de Facebook pour s’organiser et iels ont dû faire face à un choix : rester hors ligne et éviter le contre-coup, mais être isolés de leurs camarades ou aller en ligne et discuter avec les gens, mais en ayant des conversations dominées par le stress et l’hostilité. Cette dynamique rend la lutte moins résiliente et notre travail plus perturbable par la mauvaise presse.
Le contrôle des plateformes par les entreprises est un autre problème. Facebook est une entreprise énorme et riche dont les intérêts sont opposés aux nôtres — ce qui est bon pour nous est mauvais pour elle. Si on dépend de ses infrastructures, elle est capable de nous faire taire à n’importe quel moment pour n’importe quelle raison. De telles entreprises sont très sensibles à la pression du public. On n’a pas besoin de réfléchir longtemps pour trouver des exemples de projets qui sont devenus impopulaires et qui ont perdu leurs pages et ainsi, leur capacité à communiquer avec leur base. Si on est trop dépendants de ces entreprises, ça peut être un désastre. Demandez-vous ce que vous feriez si toutes vos pages et vos comptes disparaissaient ce soir — comment est-ce que vous vous organiseriez demain ?
Il y a aussi le problème de la surveillance, qui ne devrait pas être controversé. Tout ce qui est écrit sur Facebook est sauvegardé pour toujours dans une base de données à laquelle la police peut avoir accès en tout temps. Facebook (tout comme Google et d’autres) vous traque et espionne vos appareils. Ces données sont également accessibles aux agences de renseignement et de sécurité. Ce n’est pas une théorie, ça a été prouvé à maintes reprises, et des accusations contre des militants basées sur ces données sont de plus en plus courantes en Europe et en Amérique du Nord ces dernières années.
Ma proposition pour les réseaux sociaux est la suivante. Privilégier les rencontres en face-à-face. Se rencontrer régulièrement si possible, ainsi le prochain rendez-vous est déjà prévu au cas où la communication en ligne soit perturbée. Quand on utilise les réseaux sociaux, demandons-nous si c’est vraiment nécessaire si c’était possible d’utiliser un autre moyen de communication. Je vous encourage à voir un réseau social comme un mégaphone, une façon d’amplifier votre voix. Ce n’est pas comme dans un salon où on discute et on apprend à connaître les gens. Utilisez ces réseaux pour promouvoir, annoncer, disséminer, mais ayez vos conversations ailleurs. Dans les luttes auxquelles je participe, on efface presque tous les commentaires des pages qu’on administre et on les déplace vers d’autres plateformes dès qu’on les reçoit. On utilise des comptes partagés quand c’est possible et on limite notre dépendance aux comptes liés à des informations personnelles. Peut-être que vous ne voulez pas aller aussi loin, peut-être que vous voulez aller plus loin, mais c’est en tout cas une façon d’utiliser la puissance des réseaux sociaux tout en évitant leurs principaux désavantages.
L’évolution de nos usages des réseaux sociaux peut se faire graduellement, en observant ces usages de manière critique et en les déplaçant petit à petit vers d’autres platformes, ou mieux, en les transformant en rencontres en face-à-face. Ça a pris du temps pour que tant d’aspects de nos vies soient capturés par ces entreprises dégueu, et développer de nouvelles habitudes et cultures de luttes qui résistent à ces entreprises nous prendra peut-être beaucoup de temps aussi.
Enfin, parlons un peu de sécurité informatique. Le sujet est complexe et c’est facile de s’embourber. Néanmoins, il y a quelques règles simples que l’on peut suivre pour améliorer notre sécurité informatique. Voici trois points.
Un : Utilise le chiffrement de bout en bout à moins que tu aies une raison de ne pas le faire. Cette technologie peut être compliquée, mais de nos jours plusieurs applications de messagerie la rendent très accessible. Je recommande Signal, de Open Whisper Systems, même si WhatsApp utilise le même type de protocole de chiffrement, mais sans protection des métadonnées. L’inconvénient est que ce ne sont pas des logiciels multiplateformes, alors qu’avec PGP, puisque c’est possible de copier-coller des blocs de textes, on peut l’utiliser avec tout — les différents clients de messagerie, Facebook, Twitter et même les messages textes. Mais c’est plus difficile de se mettre à PGP et l’expérience a démontré que les gens ne sont pas prêts à faire beaucoup d’efforts pour leur sécurité informatique.
Deux : Chiffre les données là où elles sont enregistrées. À moins d’avoir une raison de ne pas le faire, tu dois immédiatement chiffrer ton téléphone (Android a une option pour ça, de nombreux iPhones sont chiffrés par défaut). Pour les données enregistrées sur les ordinateurs, les disques durs externes, les clés USB ou en ligne, je recommande VeraCrypt. Ça te permet de faire des « boîtes » chiffrées où tu mets tes fichiers. Par contre, ça ne t’aidera pas si ton chiffrement est déverrouillé au moment où ton ordinateur est saisi. Si tu penses que tu risques d’être arrêté, ne circule pas entre différents endroits avec ton téléphone (chiffré) allumé. Envisage de récupérer un vieux réveille-matin. Ainsi, tu peux éteindre ton téléphone et ton ordinateur pendant la nuit (ce qui ré-active le chiffrement, typiquement désactivé au démarrage), particulièrement si tu risques d’être perquisitionné. Fais des sauvegardes de tes données et garde-les dans un autre lieu.
Trois : Dissimule ton identité en ligne lorsque c’est possible. Ton adresse IP est visible par tous les sites web et les services que tu utilises et relie tes activités du point de vue de ton fournisseur d’accès à Internet et de l’État, même si tu utilises la « navigation privée ». Je recommande l’utilisation de Tor pour toute navigation ou recherche. Les réseaux sociaux d’entreprises bloquent généralement Tor (Reddit est une exception et Twitter te laissera utiliser Tor si tu le leur demandes), donc si tu essaies d’avoir un compte anonyme sur ces réseaux, une option est d’utiliser un VPN — il y en a un gratuit et disponible chez Riseup pour l’usage des anarchistes et des militants.
Beaucoup plus de choses peuvent être faites pour la sécurité informatique, mais ces trois étapes sont déjà un bon début. Il y a quelques années, la police a fait une perquisition chez nous. Ils ont saisi une quinzaine d’ordinateurs portables et de téléphones ainsi que plusieurs clés USB et disques durs. Parmi tout ça, un seul ordinateur portable n’était pas chiffré car il était resté allumé. Mais sur tout le reste, aucune information n’a pu être récupérée. Les historiques des SMS et des appels qui été obtenus via nos opérateurs téléphoniques n’ont rien révélé puisqu’on utilise le chiffrement de bout en bout avec un service qui protège les métadonnées. On utilise pas les réseaux sociaux ou Google pour communiquer. Lorsqu’ils ont fait des recherches sur ces plateformes, ils n’ont rien trouvé. Ces pratiques de sécurité informatique fonctionnent lorsqu’elles sont appliquées correctement et de façon constante. Il y a une vraie différence entre les appliquer et ne pas les appliquer, en terme de résultat. Ces méthodes nous mettent en confiance lorsqu’on se lie aux autres et contribuent à construire la confiance.
Merci de votre lecture! Ce texte est plus long que prévu, mais j’espère qu’il a été utile. Je l’ai écrit car il n’y a pas une tonne de bonnes ressources à propos de culture de la sécurité. J’espère que ça inspirera les gens à discuter de quelles pratiques sont appropriées pour elleux, animés par un esprit d’assurance, de courage, de liens et de confiance. Par nos actes, gardons le cap sur le monde qu’on tente de créer plutôt que de craindre les mouvements de nos ennemi·e·s. Bonne chance !